A comme...

Amphibologie

 

« Ambiguïté d’origine grammaticale »[1]

 



[1]Les définitions des figures rhétoriques sont empruntées à Bernard Dupriez : Les procédés littéraires, dictionnaire de la collection Gradus, Union Générale d’éditions, 1984, Paris. Ce dernier s’inspire parfois de Littré, souvent de Pierre Fontanier : Les Figures du discours, Flammarion, 1968, Paris.

 

 

 

Nudité et marché immobilier

 

Sur cet écriteau planté devant une maison aux volets clos, il est écrit : « locaux à louer nus ».

 

Le panneau ne nous précise pas si la nudité s’applique aux locaux ou aux locataires.

 

Savoir faire face au racisme

 

Savoir faire face au racisme, Emmanuel Vaillant, coll. les essentiels, Milan Junior.

 

Ce titre de livre peut être ambigu pour quiconque ne comprend pas l’utilité des traits d’union.

 

On pourrait le traduire en pensant que l’ouvrage en question enseigne à ses jeunes lecteurs un « savoir-faire » pour faire face au racisme.

 

L'euro a (peu) profité à la France

Seule la lecture de cet article d’Alternatives économiques (n° 365 – février 2017 p. 30) permet de comprendre qu’il s’agit de l’euro de football et non de la monnaie européenne.

 

La peur du gendarme peut-elle remplacer la peur du gendarme ?

Pas de tautologie (voir ce terme) derrière cette question.

Seulement une amphibologie : dans une situation révolutionnaire, il arrive que  la peur que l’on éprouvait à l’égard du gendarme soit remplacée par la peur que le gendarme éprouve désormais à l’égard de la foule.

Le mot « du » n’a pas la même fonction grammaticale dans les deux substantifs.

Dans le sujet de la phrase, il désigne une appartenance : la peur appartient au gendarme.

Dans le complément, le mot « du » veut dire : « à l’égard de ».

 

Bien sûr, c’est exagéré. Et ça ne dure jamais bien longtemps. Pour une illustration autre que grammaticale, cliquez ici.

 

Valeur monétaire et balance commerciale

 

            « …les pays en excédent accumulent des réserves (…) qu’ils replacent dans des pays en déficit pour faire en sorte que leur propre monnaie ne se déprécie pas. ».

 

Entretien avec Henri de Bodinat, président du fonds d’investissement, « Time Equity Partners »  (in « La mondialisation a été conduite de manière négative » : Alternatives économiques, hors-série n° 101, 3e trimestre 2014, p. 47).

 

            Le sens de la phrase est ambigu du fait d’une double interprétation possible de l’expression « leur propre monnaie » : désigne-t-elle la monnaie des pays en excédent ou celle des pays en déficit ?

 

            Les pays en excédent (commercial), qui ont accumulé des devises étrangères, les placent dans des pays en déficit (commercial) ; ce faisant, ils s’évitent la transaction qui leur aurait fait échanger les devises gagnées contre leur propre monnaie. Celle-ci se serait traduite par une offre de devises et une demande de leur propre monnaie, ce qui aurait apprécié leur monnaie et déprécié la monnaie des pays en déficit. Ils évitent ainsi la dépréciation des monnaies des pays en déficit. En replaçant les devises dans ces pays, ils soutiennent la monnaie de ces pays (répétition parfaitement volontaire, prix à payer pour l’éradication de l’ambiguïté). Cette interprétation semble d’ailleurs confirmée par le contexte (au sens propre), lequel contient un peu plus loin la phrase :  « Les pays bénéficiant de la mondialisation ont procédé à la sous-évaluation de leur monnaie. ». Cette phrase indique bien ce que confirme le raisonnement le plus élémentaire, c’est-à-dire que la dépréciation de la monnaie constitue un avantage dans la compétition internationale économique, et non l’inverse.

 

            Pourtant, tout semble se liguer ici pour induire un lecteur trop pressé en erreur :

 

cette amphibologie due à l’indétermination du pays désigné dans « leur propre monnaie » ;

 

la synecdoque du « pays », qui laisse dans l’ombre la question de l’identité des acteurs ayant intérêt à la dépréciation et agissant pour cela (Etat, banque centrale, banques, fonds d’investissement…) ;

 

enfin, le « sens commun » qui valorise la valeur (redondance !) et a par conséquent du mal à concevoir qu’un « pays » puisse ne pas chercher à maximiser la valeur de son unité monétaire et s’ingénie au contraire à la diminuer au prix d’une « sous-évaluation ».

 

E comme...

Ellipse

 

            « Suppression de mots qui seraient nécessaires à la plénitude de la construction, mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude ».

 

Boisson et boisson

« J’ai arrêté de boire » signifie « j’ai arrêté de boire de l’alcool ».

 

Les "quartiers"

 

            « Les quartiers » signifie « les quartiers populaires ».

 

Les gens issus des quartiers populaires (« banlieues ») n’ont souvent jamais connu d’autres quartiers que celui dans lequel ils ont grandi.et auquel ils sont généralement attachés. Ils pourraient dire « mon » quartier.  Mais ils disent « le » quartier comme une évidence

 

            Ils savent bien, certes, qu’il en existe d’autres, plus huppés, qui ne ressemblent en rien au leur. Mais en parler en distinguant leur quartier des autres quartiers, alors même que ces autres quartiers sont si différents du leur qu’ils ne voient en eux aucun point commun avec le leur, tout en les nommant quand même « quartiers » suppose une habitude de l’abstraction qu’ils n’ont pas tous.

 

 

Le "milieu"

Une certaine sorte de milieu (peu fréquentable).

 

"Les syndicats"

 

            Employé sans déterminant, ce substantif sous-entend souvent  : « les syndicats de salariés ». Rappel : il existe aussi des syndicats d’employeurs.

 

Dévaluation et dette publique

 

« … La France a encore de nombreux atouts, mais la crise de l’euro a révélé ses faiblesses. Cela fait des années qu’elle perd de sa compétitivité face à l’Allemagne et le fossé ne cesse de se creuser depuis que les Allemands ont réduit leurs coûts et entrepris de grandes réformes. Ne pouvant pas dévaluer sa monnaie,  Paris a eu recours à la dette publique. Alors que d’autres pays européens parvenaient à limiter le poids de l’Etat dans leur budget, celui de la France représente presque 57% du PIB, le chiffre le plus élevé de la zone euro. …

 

… »

 

« La bombe française », The Economist, 17 novembre 2012, publié dans  Courrier International, n° 1151, du 22 au 28 novembre 2012

 

 

 

« Ne pouvant pas dévaluer sa monnaie,  Paris a eu recours à la dette publique ».

 

 

 

            L’auteur établit une relation qui ne va pas de soi entre  deux termes conceptuellement éloignés l’un de l’autre : la dévaluation de la monnaie, le recours à la dette publique. Cet éloignement est tel qu’il est nécessaire d’établir plusieurs hypothèses de recours à des termes intermédiaires afin d’établir cette connexion. Aucune de ces hypothèses ne garantit d’ailleurs que le courant passe (métaphore !). Cf. devinettes et solutions

 

Dévaluation et budget public

 

« …

 

            Autre menace pour les maigres ressources de nos concitoyens : la chute de la devise nationale, le dram. En mars 2009, les pouvoirs publics ont déjà grugé le peuple en cessant d’intervenir pendant une journée pour maintenir son cours sur les Bourses locales, et le dollar est ainsi passé de 300 à 360 drams. Tous les affairistes étaient au courant, seuls les citoyens de base n’ont rien vu venir et ont perdu une bonne part de leurs économies. Aujourd’hui, ce scénario pourrait se répéter, car dans les estimations des risques qui pèsent sur le budget 2013, le gouvernement n’exclut pas que le dram puisse être dévalué de 20%.... »

 

 

 

 David Stepanian : « Un pays aux mains des oligarques », Vestnik Kavkaza,  Moscou, Erevan (Arménie), publié dans Courrier International, n°1163 du 14 au 20 février 2013 p 26.

 

 

 

Dans les estimations des risques qui pèsent sur le budget 2013, le gouvernement n’exclut pas que le dram puisse être dévalué de 20%.... ».

 

 

 

            L’auteur établit une relation qui ne va pas de soi entre  deux termes conceptuellement éloignés l’un de l’autre : la dévaluation de la monnaie, le déficit budgétaire. Cet éloignement est tel qu’il est nécessaire d’établir plusieurs hypothèses de recours à des termes intermédiaires afin d’établir cette connexion. Aucune de ces hypothèses ne garantit d’ailleurs que le courant passe (métaphore !). Cf. devinettes et solutions

 

Budget public et balance commerciale

 

 « …

 

La dépendance du Vénézuela  vis-à-vis des importations constitue un vrai casse-tête pour Nicolas Maduro, successeur de Chavez. Les finances publiques sont dans une situation délicate.  Le déficit budgétaire représentait 12% du PIB en 2012, soulignent les analystes, … »

 

 

 

 Sara Schaefer Munoz : « Hugo Chavez bienfaiteur des agriculteurs américains », The Wall Street Journal, 18 août 2013, repris par Courrier International,  n°1193 du 12 au 18 septembre 2013 p 40.

 

 

 

            Cet extrait décrit la situation économique du Vénézuela par une accumulation de faits juxtaposés mais présentés de telle sorte que leur articulation paraît sous-entendue.

 

            Ainsi, il n’existe a priori aucun rapport entre la dépendance du Vénézuela à l’égard des importations et la situation des finances publiques. Cependant, leur évocation respective,  la seconde à la suite de la première, pourrait laisser penser le contraire : A cause du casse-tête de la dépendance à l’égard des importations, les finances publiques seraient dans une situation délicate (le déficit budgétaire représentant 12% du PIB en 2012). Ce n’est évidemment pas la pensée de l’auteur, à moins que…la synecdoque désignant les importateurs vénézueliens par « le Vénézuela » n’ait introduit une confusion entre la nation et l’Etat.

 

            En tout cas, si articulation il y a, il nous manque des éléments pour la reconstruire.

 

Onze septembre et onze septembre

 

            Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis subirent sur leur sol une agression terroriste qui causa la mort de 3 000 personnes au moins. L’effondrement des deux « tours jumelles » de Manhattan est un fait qui a suffisamment marqué les esprits pour qu’il ne soit pas besoin de revenir sur les détails  et les circonstances du drame. La seule évocation du « 11 septembre », sans préciser l’année, constitue une ellipse à l’emploi de laquelle  la formidable notoriété de l’événement est une incitation permanente. 

 

            Pourtant, si la même tragédie ne se répète heureusement pas chaque année, force est de constater que chaque année, y compris les années bissextiles, il existe un 11 septembre.

 

Par exemple, le 11 septembre 1973 avait lieu au Chili un coup d’Etat qui renversa le président Salvador Allende et installa pour dix-sept longues années la dictature du général Augusto Pinochet.

 

            A l’édition 2014 du festival d’Avignon, le metteur en scène chilien Marco Layera présenta une pièce qui revenait sur ces événements. Dans un article intitulé « La seconde mort d’Allende », publié dans Libération des samedi 19 et dimanche 20 juillet 2014, le critique René Solis dénonce le parti pris de l’auteur qui consiste, selon lui, à mettre en cause le président Allende dans cette œuvre,  en transformant en quelque sorte, la victime en bourreau. De par cet enchaînement de causes et d’effets en quoi consiste l’Histoire même, la tentative, toute pacifique qu’elle fût, d’Allende, pour instaurer le socialisme au Chili aurait provoqué le coup d’Etat qui le renversa et l’ensemble des victimes de la dictature qui s’ensuivit. René Solis cite ainsi le metteur en scène Marco Layera dans une interview : « Ce rêve [la présidence Allende, ndlr] valait-il la peine en regard de dix-sept ans de dictature et de violence ? […] ». Et René Solis de railler cette dialectique en effet pour le moins suspecte, qui consiste à attribuer aux victimes la responsabilité des actes commis par leurs bourreaux, et à faire de tout acteur (ça tombe bien, on est au théâtre) le responsable des actes de tous les autres acteurs interagissant avec lui :

 

            « Marco Layera, écrit René Solis, devrait aller plus loin : s’il n’y avait pas eu Allende, il n’y aurait non seulement pas eu Pinochet, mais pas non plus de 11 septembre, ni de guerre en Irak ou de trou dans la couche d’ozone. Sans Robespierre pas de Napoléon, … ». etc.

 

 

 

            Mais c’est ici que l’ellipse touche au loufoque. En disant « onze septembre », notre critique pense, peut-on supposer, au 11 septembre 2001. Sauf que le contexte  n’aide pas à rendre la chose aussi évidente que cela, puisque dans la même phrase, immédiatement auparavant, il est question de Pinochet, de son accession au pouvoir, donc du 11 septembre… 1973.

 

E comme...

Euphémisme

« On déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes sous des noms quyi ne sont point les noms propres de ces idées ».  Du Marsais, Des tropes, II, 5, cité par Dupriez

Exemples courants : tumeur pour cancer, supprimer pour tuer,  chatouiller les côtes pour battre


Il n'y a pas de souci !

            Dans la décennie 1980, les écoles de commerce ont proliféré et rencontré un succès croissant. Elles ont appris à leurs élèves à communiquer, et à communiquer dans une situation commerciale, de vendeur à client. Quand on vend quelque chose, il importe de persuader le client qu’on lui offre le meilleur, qu’on est à son service, qu’il ne peut rien lui arriver de fâcheux. On se doit d’être optimiste, positif. L’euphorie est un devoir.

            Dans ces conditions-là et dans cet univers-là, les « problèmes » sont bannis. En tout cas l’idée même que le client puisse rencontrer un « problème » dans sa relation avec le vendeur est exclue, et doit être cachée. Le problème est tabou.

            Pourtant, comment garantir que des difficultés ne se présentent pas ? (malentendu, erreur, panne, retard…)

            On ne les appellera pas « problèmes » mais « soucis ». Le problème est lourd, il se pose, comme un hélicoptère, il fait du bruit en se posant. Le souci, lui, est léger, c’est juste une petite contrariété, une petite chatouille, presque une caresse. On en vient à bout d’une chiquenaude.

            « S’il y a un souci, rappelez-moi ! »

            Et comme le langage du commerce a débordé de son domaine pour envahir le quotidien, l’expression a essaimé, s’est répandue partout ;

            « Il n’y a pas de souci, madame, il n’y a pas de souci, monsieur. »


Les collaborateurs

Terme employé pour désigner les salariés. Pourtant, depuis la seconde guerre mondiale la connotation n’est guère attractive.

"Je vous laisse"

 

            « Je vous laisse vous installer, je vous laisse vous asseoir, je vous laisse enlever votre chemise (chez le médecin), je vous laisse composer votre code (à la caisse d’un magasin), je vous laisse remplir ce papier, je vous laisse apposer vos initiales sur chaque page (chez le notaire)… » etc.

 

            Ce type d’euphémisme est en réalité un ordre déguisé. C’est davantage qu’un euphémisme : c’est la transformation d’une idée en son contraire : on transforme un ordre réel en permission formelle (« je vous laisse ») ; sous la plage, les pavés ; sous la permissivité, l’autorité.

 

L comme...

Lapsus

 

            « Faute par inadvertance, soit en prononçant (lapsus linguae), soit en écrivant (lapsus calami) »

 

            « Freud a montré que toutes sortes d’erreurs, même un simple lapsus, provenaient souvent de l’inconscient. … »

 

Le "déficit du PIB"

 

            Le 29 juin 2017, à 19 h 30, Stéphane Lippert présente les titres du « Journal national » de France 3. Parmi eux :

 

            « Le déficit du PIB de la France beaucoup plus important que prévu en 2017 : 3,2% au lieu de 2,8 ; le premier ministre dénonce un dérapage inacceptable légué par le précédent quinquennat et va annoncer de nouvelles mesures d’économies … »

 

            Il fallait certainement entendre : « Le déficit du budget de l’Etat français en % du PIB de la France ».

 

            La preuve que cette synecdoque est un lapsus, c’est que l’erreur disparaît quelques minutes plus tard au moment du développement de ces titres :

 

             « Mauvaise nouvelle pour le gouvernement : le déficit public devrait déraper en 2017. Le président de la Cour des comptes, Didier Migot, a rendu son rapport aujourd’hui au premier ministre… »

 

"Dénoter" et "connoter"

 

            « Il dénote  par ses prises de positions. »

 

France 2, dimanche 16 septembre 2012, journal de 13 h ; émission de Laurent Delahousse. Invité : Manuel Vals, ministre de l’Intérieur. Dans un documentaire consacré à l’itinéraire politique de Vals, il est dit qu’à l’intérieur du parti socialiste il « dénote »par ses prises de positions.

 

 

 

            « Vous l’avez signé, ça dénote avec l’habitude.  - Oui, ça dénote… »

 

France 3, journal, mardi 03 novembre 2015, à propos de l’accord signé entre la direction de l’entreprise Arc International et la CGT et FO (tandis que la CGC refusait de signer) sur l’aménagement du temps de travail dans cette entreprise. Le journaliste à un représentant de la CGT : vous l’avez signé, ça dénote avec l’habitude. Réponse du syndicaliste : « oui, ça dénote… »

 

 

 

            « Il dénotait dans le milieu de la voile… »,  à propos d’Alain Colas

 

France Inter, Fabrice Drouelle, « Affaires sensibles », 28 décembre 2015

 

 

 

             « Un jour, une amie du corps des ballets rapporte à Misty Copeland une conversation qu’elle a surprise entre les membres de l’encadrement. La troupe est en train de répéter  Le Lac des cygnes. …

 

“Quelqu’un a dit qu’avec ta peau brune, tu dénotes, surtout dans un ballet comme le Lac des cygnes… ”

 

France Inter, 26 juillet 2016, 6h 48.  « Un livre américain pour l’été. « Une vie en mouvement » de Misty Copeland

 

 

 

            « … L’héritage du passé industriel de Lille (…) dénote avec la volonté de modernité liée au projet Euralille. … »

 

BTSA Aménagements paysagers, Session 2013, sujet épreuve D, économie générale, Indications de correction, première partie, question 1 :

 

M comme...

Métaphore

 

            « Forme la plus condensée de l’image, réduite à un terme seulement. A la différence de la comparaison, ce “phore” (terme comparant) est mêlé syntaxiquement au reste de la phrase, où se trouve habituellement l’énoncé du “thème” (terme comparé). »

 

Tsunami et tsunami

 

            Il a fallu la tragédie asiatique de décembre 2004, puis la catastrophe de Fukushima de 2011, au Japon,  pour faire connaître au citadin terrien d’Europe occidentale le phénomène du « tsunami », séisme doublé d’un raz de marée…

 

            …Et pour que la rhétorique s’en empare presque aussitôt. Tout événement imprévu devient tsunami. Le 5 juin 2011, Françoise Fressoz s’interroge propos de l’ « affaire DSK » : « Simple fait divers ou tsunami politique ? » (lemonde.fr). Autres titres métaphoriques, du même journal, à partir du même phore : « Gare au prochain tsunami financier », (14 juin 2013) ; « Malaisie : un tsunami chinois aux élections législatives » (9 mai 2013)

 

 

 

La planche à billets

 

 « Les Etats-Unis font marcher la planche à billets » lemonde.fr, 15 octobre 2010.

 

 

 

            Dans cette métaphore, le thème est la « création de monnaie », le phore est la « planche à billets ».

 

            Le processus de la création de monnaie est le mécanisme par lequel la masse monétaire (quantité de moyens de paiement en circulation dans une zone monétaire à un  moment donné)  augmente grâce au crédit. La majeure partie de ces moyens de paiement n’est pas constituée de billets : elle est mise en œuvre par des jeux d’écriture. Ainsi, une banque qui accorde un prêt à un de ses clients « écrit » une somme nouvelle sur le relevé de  compte en banque de ce client.

 

            Ce mécanisme relève avant tout de relations économiques privées. L’Etat peut intervenir, par l’intermédiaire d’une banque centrale, pour décourager ou encourager le crédit, donc la création monétaire. C’est ainsi qu’en 2010, la Fed (banque centrale des Etats-Unis) est intervenue pour refinancer les autres banques en rachetant des titres de dettes. Cela leur permettait d’accorder davantage de crédits donc de créer davantage de monnaie.

 

            Ce double phénomène (les initiatives des banques et celle de la banque centrale) est totalement gommé par l’expression « les Etats-Unis font marcher la planche à billets » qui constitue le « phore ».

 

            Le mécanisme de création de monnaie est comparé au fonctionnement d’une machine appelée « planche à billets » et qui peut évoquer, pour les uns,  une imprimerie, pour d’autres, une planche à repasser (avec risque de catapultage de la métaphore avec une autre, celle du « blanchiment » de l’argent « sale »).

 

 

 

             A la différence de la comparaison, il n’y a pas de « comme » dans une métaphore. Serait une comparaison la phrase suivante : « quand le crédit augmente, c’est comme si une machine multipliait les billets en circulation ».

 

            La métaphore est une comparaison qui ne dit pas son nom, d’où son caractère potentiellement trompeur, propre aux métaphores économiques.

 

            En effet, l’usage de la métaphore dans la vie quotidienne ne contient qu’un faible risque de mystification. Si votre enfant ou votre petit frère rentre du sport en s’écriant : « je suis mort ! », il y a relativement peu de chances que vous le preniez au mot.

 

            Il n’en est pas de même de la métaphore économique.

 

Le tonneau des Danaïdes

 

 

« …Hollande veut secouer un pays désorienté, qui ne comprend rien à la mondialisation et s’obstine à tendre un généreux filet de protection sociale impossible à financer dans une économie anémique. En France, 57% du PIB sont engloutis (souligné par moi) par l’Etat…. »

 

Francesco G. Basterra : « La fin du dernier bastion socialiste », El Païs, Madrid, 17 janvier 2014, publié par  Courier International,  n° 1212 du 23 au 29 janvier 2014.

 

 

 

            Il faut imaginer un puits sans fond, une sorte de grand trou noir, semblable au « trou noir » évoqué par les astronomes,  dans lequel disparaîtrait l’argent public, soit 57% (il est vrai) du PIB en France. En réalité, l’argent public ne disparaît pas. Comme l’argent privé, il circule. Il fait « pousser » (métaphore encore !) des équipements publics (routes, hôpitaux, gares, aéroports, écoles, etc.), il rémunère des agents des trois fonctions publiques (infirmières, professeurs, cantonniers, policiers, surveillants de baignade…), lesquels assurent des services publics et font vivre par leurs dépenses d’autres agents économiques.

 

            Deux poids deux mesures : l’argent public serait « englouti », tandis que seules les dépenses privées seraient des dépenses acceptables,  répondant à des besoins. Un ménage, ça consomme, une entreprise, ça investit, une collectivité, ça gaspille. Telles sont les trois personnes de la conjugaison ânonnée par les récitants néo-libéraux.

 

            Dans la mythologie grecque, les Danaïdes sont les 50 filles de Danaos qui, à l’exception de l’une d’entre elles, assassinèrent leurs cousins le soir de leurs noces. Elles sont condamnées à remplir sans cesse aux Enfers un tonneau percé.

 

Les printemps arabes...

La révolte du jasmin...

La révolution orange...

La révolution des œillets...

 

            Tunis et Le Caire, 2011, Kiev, 2004, ,Lisbonne, 1974…

 

            Cette obsession d’ajouter des qualificatifs fleuris au mot révolution signale peut-être une sorte de pudeur, une réticence à envisager que les événements décrits représenteraient la révolution en soi, un absolu qui a toujours déçu ceux qui croyaient à ses incarnations.  

 

            Pour une illustration par le jasmin, cliquez ici

 

L'entreprise France

 

         la « ferme France » (version agricole)

 

         En réalité, la nation n’est pas une entreprise. Il y a des entreprises dans une nation, mais il y a aussi d’autres acteurs, notamment les ménages. Les entreprises installées sur le territoire d’une nation sont  loin de ne former qu’un seul bloc ; elles sont indépendantes les unes des autres et souvent en concurrence les unes vis-à-vis des autres.

 

            Cependant, la métaphore « entreprise France », est utile pour donner du sens à la notion de « balance des paiements ».

 

            Pour approfondir, cliquez ici.

 

O comme...

Onomatopée

 

            Formation d’un mot dont le son est imitatif de la chose qu’il signifie. LITTRé. Ex. : coucou

 

            Symbolisme phonique.

 

Le soft power

 

            Cette expression a été utilisée par Joseph Neye, dont la langue maternelle est l’anglais, pour désigner cette capacité qu’ont certaines grandes puissances de s’imposer sur la scène internationale, ni part la forcer des armes ni par la puissance économique, mais par leur attractivité culturelle. En, quelque sorte, une manière douce (soft) d’exercer un pouvoir  - qualifié alors d’hégémonie -  par opposition à la manière forte (hard) que serait la violence militaire ou la pression économique. L’expression  a connu tant de succès qu’elle est reprise telle quelle dans le monde entier, c’est-à-dire bien au-delà de l’aire linguistique anglo-saxonne.

 

            Ce phénomène  manifeste un procédé littéraire qu’on pourrait nommer, dans une première approche : pérégrinisme, soit, par définition, l’« utilisation de certains éléments linguistiques empruntés à une langue étrangère ». Et si l’on voulait préciser, on dirait : c’est un anglicisme, (« pérégrinisme tiré de l’anglais »).

 

            Or, quelle est l’illustration la plus éclatante du concept de soft power que la capacité de diffusion de la culture anglo-saxonne,  facilitée par l’attractivité de la langue anglaise ?  A tel point que sans ce phénomène, on a peine à imaginer que le concept de soft power eût besoin de naître.

 

            Dans ces conditions, l’utilisation d’un anglicisme pour désigner précisément l’hégémonie culturelle et linguistique anglo-saxonne est une manière involontairement ironique de mettre en évidence le signifié à l’intérieur même du signifiant, comme lorsque, pour désigner un son ou bruit particulier, on fait ce bruit avec sa langue (onomatopée).

 

            Pour Roland Barthes, cette compression du signifié dans le signifiant est l’essence de la poésie. Elle s’oppose à la connotation, qui consiste au contraire  à multiplier (par 2, n’exagérons rien) les intermédiaires entre le signifiant et le signifié.

 

O comme...

Oxymoron (ou oxymore)

« Alliance de deux mots de sens incompatibles » (Dictionnaire Hachette, édition 2005).

Les "milieux économiques"...

 

….est un oxymore, car « milieu » et «économique » sont deux concepts, deux abstractions.

 

« Milieu » est un concept de la sociologie, ou de la biologie.

 

« Economique » est un concept de l’économie.

 

Ils sont d’un niveau d’abstraction équivalent ; par conséquent, l’un ne peut pas qualifier l’autre. Il est impossible de dire que l’un précise le sens de l’autre, ce qui est le cas dans d’autres expressions comme « la pensée économique », ou « le milieu des truands marseillais ». Dans ces deux dernières évocations, le substantif est d’un niveau d’abstraction plus élevé que le qualificatif.

 

            Ce n’est pas le cas dans « les milieux économiques » ; les deux termes, s’ils sont pris dans leur sens littéral, ne peuvent qu’entrer en conflit l’un avec l’autre.

Pour plus de précisions, cliquez ici

 

 

 

P comme...

Périphrase

« Au lieu d’un seul mot, on en met plusieurs qui forment le même sens. Ex. : l’oiseau de Jupiter pour l’aigle. »

 

 

 

            Sur France Inter, le 26 avril 2017, dans le journal de 8 h, Laurence Peuron rend compte de la réunion du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale qui s’est tenue la veille (25 avril) à la Maison de la Chimie. Elle cite Manuel Valls : « …, je cite : “Personne ne peut comprendre qu’une maire d’une grande ville du Nord n’appelle pas clairement à voter Macron”. Voilà pour Martine Aubry… »

 

            Pourquoi dire « une maire d’une grande ville du nord plutôt que  « Martine Aubry » puisque tout le monde comprend qu’il s’agit d’elle ?

 

P comme...

Pléonasme

"Au jour d'aujourd'hui"

Le réchauffement climatique

 

Explication : c’est peut-être pour se démarquer d’une autre acception : réchauffement diplomatique. Le pléonasme s’explique donc par la présence de métaphores ou par l’importation de concepts d’un champ dans un autre

 

Le marché économique

 

L’utilisation de ce pléonasme s’explique peut-être, lui aussi,  par une analogie entre l’économie et d’autres champs comme la diplomatie. Cliquez ici.

 

S comme...

Sophisme

 

« Raisonnement “faux”, (malgré une apparence de vérité) »

 

Confusion entre une relation de cause à effet et une relation de conditionnalité

 

« …Vous affirmez, vous que réduire la dépense publique, ça peut être bon pour la croissance et donc pour l’emploi ? »

 

Cette question est posée par Patrick Cohen à l’économiste Philippe Aguilhon, le 4 avril 2014, sur l’antenne de France Inter.

 

-Oui, absolument, répond Philippe Aguilhon. Parce que d’abord ça permet à l’Etat de concentrer ses moyens sur des investissements porteurs de croissance : l’éducation, l’université, la formation professionnelle, le marché du travail, l’aide aux PME innovantes. Et puis on sait que quand on a réduit ses déficits et sa dette publique, on peut mener des politiques macro-économiques plus contracycliques, c’est-à-dire qu’on peut plus facilement emprunter en période de récession et rembourser en période d’expansion. Et ça permet de soutenir la consommation et également l’investissement des entreprises.

 

Et puis c’est également bon parce que si on fait un  effort sur nos déficits, on aura beaucoup plus de voix à Bruxelles pour obtenir, disons,  plus de flexibilité macro-économique au niveau européen. Donc je pense que c’est tout bénéf’ de faire une réforme de la dépense publique et de l’Etat.

 

P. Cohen : Mais les restrictions budgétaires, on l’a vu quand même dans beaucoup de pays, ne provoquent pas , ne créent pas de la récession, Philippe Aguilhon ?

 

-Ben c’est-à-dire, l’idée c’est aussi de dépenser mieux. Grâce aux progrès de l’informatique, y a des domaines dans lesquels on peut se permettre maintenant d’économiser pour concentrer ses moyens ; et je pense que ça ne crée pas de la récession parce que d’abord on apprend à dépenser mieux, donc il y a l’idée de dépenser mieux  gouverner autrement l’école, gouverner autrement l’université, la santé : les Suédois ont des résultats semblables à nous en dépensant beaucoup moins parce qu’ils ont réorganisé le système de santé …

 

Par ailleurs…je vous dis, si on fait des réformes structurelles, on peut obtenir en échange, et c’est ça le pacte de croissance européen,  plus de flexibilité pour la macroéconomie européenne. Et donc, si vous voulez, faire des  réformes structurelles, pour nous,  c’est le moyen de relancer… ».

 

 

 

            Trois arguments  sont répétés au cours de cette conversation à bâtons rompus (métaphore !) :

 

            Premièrement, la réduction de la dette publique permet à l’Etat de mener des politiques contra-cycliques ; en d’autres termes, un Etat désendetté a la possibilité de relancer à nouveau l’activité par la dépense publique ; ce n’est pas le cas d’un Etat surendetté.

 

            Deuxièmement, le désendettement de l’Etat français lui donnerait des arguments pour négocier avec Bruxelles (synecdoque !) quelque dérogation à la rigueur budgétaire imposée aux membres de la zone euro.

 

            Quel que soit leur caractère discutable, ces deux premiers arguments ne relèvent pas, à mon sens, du sophisme et ne sont donc pas en cause ici.

 

            Il en va différemment du troisième.

 

            Troisièmement donc, réduire la dépense publique permettrait de concentrer les moyens sur des investissements porteurs de croissance. Trois éléments sont mis en relation dans ce raisonnement :

 

            La réduction de la dépense publique,

 

            La concentration des moyens,

 

            La croissance.

 

 

 

            P. Aguilhon établit entre les deux premiers une relation de cause à effet (« permet de »). En réalité, ce n’est pas parce que l’Etat aurait moins de crédit que ces derniers seraient davantage concentrés. On peut très bien imaginer que les crédits soient diminués et que le peu qu’il en reste soit toujours aussi dispersé ; il en résulterait simplement une diminution d’autant plus grande de  la qualité et de la quantité des services publics reçus par la population, ainsi qu’un effet récessif d’autant plus grand. En revanche, l’Etat (au sens large ici) peut essayer de compenser par une rationalisation de son action, par une concentration de ses moyens, l’effet récessif d’une réduction de la dépense publique. On passe d’une relation de causalité, non pertinente, à une relation de conditionnalité : une réduction de la dépense publique pourrait ne pas avoir d’effet récessif (sans même parler d’un effet positif sur la croissance et l’emploi évoqué dans l’interview) si elle était accompagnée, en compensation, d’une concentration des moyens de la puissance publique.

 

Confusion entre une juxtaposition et une articulation de causes (entre "et" et "donc")

 

« .. Londres se remplit de jeunes Français brillants qui fuient les impôts élevés et les dépenses publiques excessives.

 

… »

 

Philip Stephens : « Anglais et Français se font la guéguerre », Financial Times, Londres, 23 janvier 2014, publié dans  Courrier International,  n° 2213 du 30 janvier au 5 février 2014 p. 31.

 

 

 

            Fuir les impôts, passe encore. Mais qui a jamais fui les dépenses publiques ? Qui a jamais fui les écoles, les hôpitaux, les piscines, les routes, les médiathèques, etc. ?

 

            En réalité, l’auteur, libéral et orthodoxe, pense qu’il y a une relation de cause à effet entre les dépenses publiques et les impôts : quand il y a trop de dépenses publiques, il y a trop d’impôts. L’existence d’une grosse somme de dépenses publiques laisse craindre que les impôts n’augmentent afin de les financer. Donc indirectement, craindre les impôts conduit à craindre les dépenses publiques.

 

            Cela suppose bien entendu que l’on ajoute foi au crédo de la rationalité des agents économiques, tous capables d’anticipation. En particulier, ici, il faut admettre que les « jeunes Français brillants » sont tous tellement brillants qu’ils consultent tous les matins les prévisions de dépenses publiques et anticipent les impôts futurs. Quand ils pénètrent dans un stade, une piscine ou une médiathèque, ce n’est pas pour en jouir tranquillement, c’est aussitôt pour s’inquiéter des futurs impôts qu’ils auront à payer. Et à peine à l’intérieur de la piscine, ils songent déjà à émigrer.

 

 

 

            Mais admettons-le.

 

 

 

            Alors l’auteur aurait dû assumer cette supposition et écrire : « ... Londres se remplit de jeunes Français brillants qui fuient les impôts élevés du fait des dépenses publiques excessives.

 

… »

 

            Mais l’effet rhétorique d’une accumulation d’arguments est sans doute supérieur à celui d’une articulation. Dans le premier cas, la cause semble plus forte parce qu’elle est défendue par une pluralité d’arguments, et non par un seul, comme dans le second cas.

 

S comme...

Synecdoque

 

« Trope qui permet de désigner quelque chose par un terme dont le sens inclut celui du terme propre ou est inclus par lui »

 

Cas particulier, la personnification :  « Faire d’un être inanimé ou d’une abstraction un personnage réel ».

 

Le territoire, la nation, l'Etat

 

« … La France a encore de nombreux atouts, mais la crise de l’euro a révélé ses faiblesses. Cela fait des années qu’elle perd de sa compétitivité face à l’Allemagne et le fossé ne cesse de se creuser depuis que les Allemands ont réduit leurs coûts et entrepris de grandes réformes. Ne pouvant pas dévaluer sa monnaie,  Paris a eu recours à la dette publique. Alors que d’autres pays européens parvenaient à limiter le poids de l’Etat dans leur budget, celui de la France représente presque 57% du PIB, le chiffre le plus élevé de la zone euro. …

 

… »

 

« La bombe française », The Economist, 17 novembre 2012, publié dans Courrier International, n° 1151, du 22 au 28 novembre 2012

 

 

 

            Deux synecdoques peuvent être décelées dans cet extrait.

 

            D’abord, dans « Paris a eu recours à la dette publique », « Paris » ne désigne pas une ville, mais un acteur, à savoir le gouvernement français, nommé ainsi parce qu’il est installé à Paris, ce qui fait par ailleurs de cette ville la capitale de la France.

 

            De plus, dans « limiter le poids de l’Etat dans leur budget », il faut remplacer « budget » par « PIB ». Si l’on ne fait pas cette opération mentale, la phrase devient (ou plutôt demeure) absurde. Comment limiter le poids de l’Etat dans le budget de l’Etat ? Les dépenses publiques représenteront toujours 100% des dépenses publiques. Les recettes publiques, toujours 100% des recettes publiques. En réalité, - et la suite de la phrase la corrige bien dans ce sens -57% représente le poids de l’Etat (plus précisément des dépenses des collectivités locales, des organismes de protection sociale et, enfin, de l’Etat français), dans le PIB de la France.

 

            Il reste que cette confusion entre budget et PIB, qu’elle soit due à l’auteur ou au traducteur,  révèle, sur le mode du lapsus, une tendance à la confusion entre Etat et nation.

 

La personnification des marchés

 

« Les marchés sont décidément bien facétieux. Très hétéroclites - … - ils adorent jouer à se faire peur.

 

 

C’est ainsi qu’il y a deux mois, à la veille de la trêve estivale, les “marchés”, donc, se gargarisaient des risques potentiels qui les menaçaient…. »

 

 

 

« Le bel été des grandes Bourses mondiales », lemonde.fr, 24 août 2013

 

 

 

            Un marché est un lieu de rencontre entre une offre et une demande. L’offre et la demande sont respectivement l’addition de multiples offres et de multiples demandes, portant sur des produits, des facteurs de production, des titres.  Par exemple, le marché financier concerne des titres de prêt (obligations) ou de propriété (actions). Une Bourse est un marché « d’occasion » organisé» de ces titres.

 

            Sur un marché opèrent des acteurs : les vendeurs et les acheteurs, représentés souvent par des intermédiaires. Dans le cas des marchés financiers, ces intermédiaires sont des sociétés de Bourse (ex agents de change), des banques, des « traders », des organismes de placement collectif de valeurs mobilières, des fonds de pension…

 

            Beaucoup de ces acteurs ne sont motivés que par l’espérance d’un gain à la revente de l’actif qu’ils achètent. Leurs décisions sont donc mues par l’idée qu’ils se font de l’avenir : ils anticipent. Or, l’avenir est intrinsèquement porteur d’incertitude. Les acteurs sont donc contraints de se décider uniquement en fonction des sentiments qu’ils éprouvent à propos de cet avenir : crainte, espoir, optimisme, pessimisme…

 

            Ces sentiments, parce qu’ils exercent effectivement une influence sur leurs décisions et, par conséquent, sur l’évolution des tendances de ces marchés, sont purement et simplement projetés des acteurs opérant sur les  marchés vers ces marchés eux-mêmes, comme si ces derniers étaient des sujets.

 

            Voilà que les Bourses « applaudissent », « saluent » tel ou tel événement, « se réjouissent » de tel autre, ou au contraire « s’affolent », « manifestent leur inquiétude » ; tandis que « les marchés » « craignent », « sous-estiment », « attendent », « prévoient », « s’inquiètent », « reprennent leurs esprits ». Il faut les « rassurer », moyennant quoi ils peuvent être « facétieux » ; mais  savent aussi « sanctionner ».

 

 

 

            C’est un véritable jeu d’enfant que d’aller pêcher (métaphore !) quelques titres d’articles de presse témoignant de ce transfert. Ci-dessous, c’est Le Monde (lemonde.fr) qui en est la victime. Cela aurait pu être n’importe quel autre organe médiatique.

 

 

 

« Le retour des fusions-acquisitions ravit la Bourse », 10 mai 2014.

 

 « La Bourse salue la reprise des fusions-acquisitions », 7 avril 2014

 

« La Bourse se réjouit à la perspective du retour des fusions-acquisitions », 22 mars 2014

 

« Alcatel-Lucent : la Bourse applaudit, les salariés s’inquiètent », 6 février 2014

 

« Les Bourses applaudissent le volontarisme du futur président », 26 novembre 2008.

 

« Les Bourses manifestent leur inquiétude », 4 février 2014.

 

« Les Bourses mondiales s’affolent », 15 septembre 2008.

 

« Les Bourses veulent croire à la fin de la crise bancaire », 3 avril 2008.

 

« Les marchés craignent un effondrement du dollar et de la livre », 20 décembre 2008

 

« Les marchés ont sous-estimé le prix du risque », Le Monde Economie, 16 décembre 2008.

 

« Les marchés attendent un geste historique de la BCE », lemonde.fr, 30 novembre 2008

 

« Les marchés prévoient une fonte des bénéfices », 16 octobre 2008

 

« Les marchés boursiers en Europe et en Asie reprennent leurs esprits », 14 octobre 2008.

 

« Les marchés s’inquiètent des risques pris par les assureurs dans leurs placements », 11 octobre 2008.

 

« Il faut rassurer les marchés financiers », 27 septembre 2008.

 

« Les marchés financiers ont du mal à se rassurer », 24 septembre 2008.

 

« Le plan des pouvoirs publics américains rassure les marchés », 20 septembre 2008.

 

« Les marchés sanctionnent la guerre russe en Géorgie », 24 août 2008.

 

« Les marchés veulent croire à la fin de la crise », 20 avril 2008

 

« Les marchés espèrent une nouvelle baisse des taux de la Fed », 31 janvier 2008.

 

T comme...

Tautologie

      « Vice logique consistant à présenter comme ayant un sens une proposition dont le prédicat ne dit rien de plus que le thème » (Robert, cité par B. Dupriez)


« Les enfants sont les enfants et nos deux jumeaux ne faisaient pas exception à cette règle universelle (Joyce, Ulysse, p. 334).


            Exemple courant : « On est comme on est ».




Le Yalta divin

            L’auteur d’une sanglante prise d’otages survenue dans un café  de Sidney dans la nuit du 14 au 15 décembre 2014,  un réfugié iranien « aux motivations incertaines », fit afficher à la fenêtre un « drapeau islamique », sur lequel figurait  une inscription en arabe que les médias occidentaux (exemple lemonde.fr, 15 décembre 2014, 9 h 29) ont généralement traduite par

            « Il n’y a de Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète ».

            C’est une traduction absurde. En arabe, « Allah » veut précisément dire « Dieu ». Dans l’inscription originelle, on trouve donc deux fois le même mot : « il n’y a de Dieu que Dieu ».  La bonne traduction aurait donc dû reproduire la même répétition, dont l’objectif est certainement  d’insister sur l’unicité de ce Dieu, qui prétend par ailleurs à l’universalité, selon les Musulmans aussi  bien que selon les Juifs et les Chrétiens. C’est un caractère commun aux trois religions du Livre. « Il n’y a de Dieu que Dieu » signifie donc : « Il y a un seul Dieu ».   C’est une manière d’affirmer le monothéisme en frappant les esprits au moyen d’une figure de rhétorique (redondance, répétition ?)

            La traduction occidentale mélange l’arabe et le français, avec pour effet, volontaire ou non, de laisser entendre que le Dieu des musulmans, affublé d’un nom différent, aurait une identité différente de celle de ses « collègues » juif et chrétien.

            Comme si, dans une sorte de « Yalta divin », Dieu et Allah, (auxquels se joignirent Yahvé), avaient décidé de se partager le monde en vivant chacun retiré derrière son rideau de cire.