Coups de boutoir islamistes et résistances à l'islamisme

6 juin 2014

 

            Avec 41,47% des suffrages, les Islamistes du parti Ennahdha gagnèrent les élections du 23 octobre 2011, ce qui leur permit d’occuper 90 sièges à la toute nouvelle Assemblée Nationale Constituante (ANC). Le 26 décembre, l’un des leurs, Hamadi Jebali, devenait le chef  du gouvernement.  Ennahdha contrôla ainsi  le pouvoir exécutif jusqu’au 11 janvier 2014. Durant 2 ans et quelques jours, l’essentiel des leviers du pouvoir politique lui a donc ainsi appartenu.

 

            Cela ne signifie pas que la mouvance islamiste (qui ne se limite pas à ce parti) ne pesait pas sur la société tunisienne avant cette période et qu’elle ne continue pas à peser aujourd’hui. Cela ne signifie pas non plus, à l’inverse, que les islamistes avaient tous les

pouvoirs durant cette période. Sinon, pourquoi n’ont-ils pas atteint tous leurs buts et en particulier, parmi ceux-ci, celui de se maintenir au sommet de l’Etat ? L’arrivée au pouvoir d’Ennahdha n’a pas fait disparaître derrière une porte capitonnée la clameur de la société civile tunisienne avide de liberté. D’où l’image du coup de boutoir : qu’on le nomme Ennahdha, qu’on l’élargisse à ses sympathisants, aux salafistes,  à d’autres encore,  le fait est que quelqu’un, quelque part, a voulu s’attaquer à quelque chose que d’autres trouvaient essentiel de défendre. Sinon, tous les événements, souvent violents,  dont le récit émaillera les analyses qui vont suivre  n’auraient pas eu lieu. Qui sont-ils, que veulent-ils, que veut dire « islamiser » dans un pays islamique depuis 14 siècles environs ? Au-delà du religieux, c’est la question des mécanismes du  pouvoir qui est posée ici. Comment un mouvement qui a la prétention d’imposer ses façons de vivre peut-il y parvenir ? A quoi lui sert pour cela le pouvoir politique ? Pourquoi n’y parvient-il pas totalement quand il occupe ce pouvoir, et pourquoi y parvient-il partiellement même quand il ne l’occupe pas ?

 

 

            Devant la complexité du sujet, il est d’abord essentiel de camper les différents acteurs.

 

 

Les acteurs

Le pôle islamiste

 

            Le mouvement islamiste est donc représenté sur son flanc politique par le parti Ennahdha, qui a choisi la voie légale pour parvenir à ses fins. Ces « Frères musulmans » tunisiens proclament leur volonté de mettre le pouvoir politique au service de la défense  de valeurs aussi consensuelles que la justice, la liberté, le développement, et surtout, la défense de  « l’identité arabo-islamique ».  Ce parti détient la majorité des sièges à l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) depuis le 23 octobre 2011. Il a occupé le pouvoir exécutif depuis le 26 décembre 2011, date à laquelle son secrétaire national Hamadi Jebali devint premier ministre, jusqu’au  11 janvier 2014, lorsque  Mehdi Jomaâ fut chargé de former un gouvernement de « technocrates » se voulant consensuel. Ces changements  avaient pour toile de fond la mise en vigueur d’une nouvelle constitution le 10 février 2014.

 

            Ennahdha est incarné (hors pouvoir exécutif)  par ses dirigeants, au premier rang desquels figure son président Rached Ghannouchi, personnage charismatique ayant vécu la répression et l’exil, par ses députés à l’ANC, et par une nébuleuse de « sympathisants », qui n’ont pas d’existence institutionnelle mais qui, pour être cités  en tant que tels à propos de certains événements, en acquièrent une certaine épaisseur sociologique.

 

            Cependant, Ennahdha n’a pas le monopole de la représentation politique du mouvement islamiste : il faut mentionner, dans l’immense galaxie des partis politiques tunisiens qui se sont créés à la faveur de la révolution, l’existence d’un « Front arabe islamique » qui rassemble quatre partis : le Parti de la Justice et du développement, le Parti du congrès populaire, le Mouvement de la jeunesse libre de Tunisie et le Parti de la nation pour la liberté et la justice. D’autres partis, comme « Hizb Ettahrir »[1],  ont des positions islamistes plus extrémistes, qui leur vaut de ne pas avoir été légalisés.

 

            Il existe également des forces organisées religieuses en Tunisie. Le  syndicat de base des prédicateurs défend les intérêts de cette corporation et leur autonomie face au ministère des Affaires religieuses. La coalition des associations islamiques, quant à elle, bien loin de défendre le projet d’islamisation de la société, s’insurge, au nom de la tradition religieuse proprement tunisienne, qui s’exprime par la voix des représentants de la Grande mosquée Zitouna, contre l’influence wahabbite véhiculée par le courant néo- salafiste.

 

            En Tunisie, on désigne sous le terme de salafiste (en oubliant, à tort,  le préfixe « néo »)  l’ensemble de ceux qui ont choisi une voie extra-institutionnelle, extra-légale, et donc souvent violente, afin d’imposer une conception  wahabbite de l’Islam à la société tunisienne. Il s’est signalé au cours de ces deux années par un certain nombre d’actions violentes collectives : agressions contre  des journalistes, des artistes, des débits de boissons, des manifestants,  des mausolées, voire même des gendarmeries ou postes de police, sans oublier l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis en septembre 2012 ainsi que la prise de contrôle d’un certain nombre de mosquées. Cette violence collective culmina avec les affrontements meurtriers  qui, au printemps et à l’été 2013, opposèrent des terroristes - il est vrai importés par Al-Qaïda - à l’armée nationale tunisienne,  au mont Chaâmbi proche de la frontière algérienne.  En toile de fond l’interminable harcèlement de la faculté des Lettres de La  Manouba, des institutions scolaires et universitaires en général, par des éléments étrangers utilisant des jeunes filles étudiantes voilées comme  « têtes de pont » pour imposer leurs vues. A ces actions violentes collectives on peut ajouter un petit  nombre d’agressions isolées dont furent victimes, en vrac et sans prétention aucune à l’exhaustivité, deux touristes français, un commandant de la garde nationale, des femmes, le président d’un parti, une diplomate, mais surtout, bien entendu, les deux figures de l’opposition politique, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, tous deux assassinés en 2013[2].

 

            Le caractère largement spontané de ce mouvement salafiste fait qu’il est difficile de repérer sa représentation dans des structures ou organisations particulières. On peut cependant avancer que les  « Ligues de protection de la révolution », qui se sont constituées dans un premier temps pour, comme leur nom l’indique, maintenir allumée l’étincelle révolutionnaire et éviter les récupérations politiques du soulèvement du 14 janvier 2011, ont abrité de plus en plus fréquemment les rejetons de la  mouvance  salafiste. C’est la quasi-inexistence de formes institutionnelles de représentation de ce mouvement qui impose cet inventaire à la Prévert et qui autorise de mettre sur son compte tous les actes violents dont le sens apparaît clairement par leur contexte comme anti-laïque. Faute de tribune officielle, cet acteur parle par ses actes, comme d’autres votaient avec leurs pieds.

 



[1] « Parti de la libération », en arabe

[2] Il en sera largement question dans la suite de cet article.

 

Le pôle "laïque"

 

 

 

            Si le mouvement islamiste est représenté ouvertement par Ennahdha et de manière plus nébuleuse par d’autres acteurs, il convient maintenant de se demander quels sont les canaux qui portent la voix de tous ceux qui rejettent la confusion du politique et du religieux.

 

Ces opposants sont portés par un triple support structurel : un support politique, (des partis), un support syndical (l’UGTT), un support associatif (associations de magistrats, de journalistes, de femmes …), sans oublier le pôle universitaire.

 

            En ce qui concerne le pôle politique, force est de constater que les choses ne sont pas simples. Si l’on peut définir un courant laïque, celui-ci se divise en deux représentants institutionnels : il y a d’abord le Congrès Pour la République (CPR), créé en 2001, « viscéralement attaché aux droits de l’homme et aux libertés publiques et individuelles »[1] et inspiré par une philosophie « laïque ». Arrivé deuxième aux élections du 23 octobre 2011 avec 13,82% des voix, derrière Ennahdha qui en a réuni 41,47%, et devant  Ettakatol (9,68%), un parti « social démocrate »,  il a, tout comme ce dernier, pris ses responsabilités en acceptant de partager le pouvoir avec Ennahdha dans une « troïka » : son leader, Moncef Marzouki, devenait ainsi président de la République (provisoire), tandis que Mustapha Ben Jaâfar, d’Ettakatol, obtenait la présidence de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) et qu’Ennahdha, avec Hamadi Jebali, dirigeait le gouvernement. Donc un pôle laïque ouvert au compromis avec les religieux.

 

            Reste l’ensemble des (très nombreux) partis se réclamant peu ou prou de la « laïcité » (que ce terme soit utilisé ou non) et qui sont restés dans l’opposition durant ces deux années. Il en était ainsi aussi bien par choix que par nécessité (vu leur trop faible score électoral). Ainsi, la quatrième force électorale, appelée la « Pétition populaire », obtenait encore 8,76% des voix, soit guère moins qu’ Ettakatol. Derrière elle, une myriade de petits partis, qui tentèrent tardivement de s’unir en pôles. Un pôle  « laïque de gauche » fut ainsi constitué avec la naissance,  le 20 mars 2012,  du  « Front populaire du 14 janvier »,  regroupant le Parti Communiste Ouvrier Tunisien (PCOT), le parti populaire pour la liberté et le progrès, le parti du militantisme progressiste, le mouvement Baâth et le mouvement des patriotes démocrates.

 

 

 

            En résumé, la pièce se joue entre deux grandes constellations opposées : un pôle « islamiste » et un pôle « laïque ». Le premier se divise en deux tendances, l’une, légaliste,portée par Ennahdha, et l’autre  extra-légale et spontanée, désignée de manière commode par le terme « salafiste ».

 

 

 

            Dans ce « système d’action concret », et au-delà des proclamations officielles quand il y en a, que cherchent ces différents acteurs ?

 



[1] Hatem M’Rad, « Les outsiders d’Ennahdha », La Presse, 4 novembre 2011.

 

A la recherche de stratégies

Des buts

 

            Que veut le pôle islamiste ? On peut avancer une première réponse, comme un pont qu’on jette dans le vide : le mouvement islamiste chercherait à « islamiser la société » tunisienne. Mais si l’on entendait par là l’introduction, voire la propagation de la religion musulmane, on se tromperait évidemment d’époque. Cela eut lieu déjà aux VIe et VIIe siècles de l’ère chrétienne. Aujourd’hui, la quasi-totalité de la population tunisienne se réclame sans ambiguïté de cette confession.

 

 

            En fait, l’islamisme est un projet de réunification du politique et du religieux. En tant que tel, il s’oppose à la laïcité à la française, laquelle sépare au contraire  le politique du religieux.

 

 

 

 

            Pourtant,  la Tunisie n’a jamais connu de « laïcité » depuis l’Indépendance : la Constitution de 1959 proclamait que l’Islam est la religion de l’Etat tunisien. Cependant, l’organisation de la  vie civile échappait en grande partie à l’emprise de la religion. Cela peut être montré sur le double plan de la norme juridique et de la norme sociale. En ce qui concerne le droit, l’essentiel du droit civil était d’inspiration laïque : interdiction de la polygamie, reconnaissance du divorce, droit à la contraception et à l’avortement constituaient autant de références à une philosophie individualiste  des Lumières. En ce qui concerne la norme sociale, c’est-à-dire la contrainte que fait peser la pression sociale sur les choix de l’individu, il n’en était pas tout à fait de même : qu’elle soit parfaitement intégrée ou partiellement subie, la norme du comportement religieux n’a sans doute jamais cessé de s’imposer, ce que ne saurait occulter l’anecdote, prise parmi d’autres, du guide Habib Bourguiba buvant ostensiblement un verre d’eau à la télévision en plein ramadan. Mais, bien avant le 14 janvier 2011 et bien avant la « prise de pouvoir » par Ennahdha le 23 octobre 2011,  la télévision publique interrompait ses programmes pour appeler à la prière. Mais les restaurants universitaires ne servaient aucun repas durant le jeûne.  Les cafés qui  ouvraient leurs portes durant le ramadan le faisaient de manière quasi-honteuse (rideau presque baissé), tandis que les supermarchés qui servaient de l’alcool le faisaient dans un espace séparé.

 

            Il semble donc bien que sur ce plan-là, celui de la pression sociale,  le projet islamiste d’intervention du religieux dans la vie privée était déjà bien entamé sous l’ancien régime, qui, par ailleurs, emprisonnait et exilait les membres d’Ennahdha.

 

            Mais alors, pourrait-on demander, que leur faut-il de plus ? Que revendiquent-ils de  nouveau en 2011 sur ce plan, c’est-à-dire sur celui de l’immixtion dans la vie privée et civile ? Il est clair que pour les forces islamistes, qu’elles soient légaliste pour ce qui est d’Ennahdha, ou hors-la-loi dans le cas  des « salafistes », la vie des individus est encore trop libre, trop détachée de la religion, ou plus exactement, les pratiques religieuses qui impriment pourtant leur marque à la vie quotidienne de la quasi-totalité des Tunisiens (au moins cinq fois pour chaque journée  composant ce quotidien) sont trop maghrébines, pas assez saoudiennes pour les uns,  insuffisamment qatari pour les autres ; on en verra des illustrations  simples. Trois  manières d’y remédier, et  d’imposer la pénétration de l’espace religieux dans l’espace privé en même temps que l’importation de normes made in Golfe persique : la loi, l’éducation, ou la violence. Globalement, on peut considérer qu’Ennahdha était porteur des deux premières, et les salafistes de la dernière. Mais les frontières ne sont pas nettes : l’intimidation sociale (forme de violence) n’est pas absente des arrière-pensées des décrets gouvernementaux, tandis que les salafistes déposent parfois le couteau qu’ils ont entre les dents, ne serait-ce que pour manger.

 

 

 

Des moyens

 

            Derrière la question des buts, se profile celle des moyens employés par les acteurs pour y parvenir. La question de  la manière dont le mouvement islamiste entend imposer ses vues à la société tunisienne est une déclinaison particulière de la problématique de la prise de pouvoir, pourvu qu’on ne la cantonne pas à la question du contrôle des institutions, mais qu’on conçoive bien le pouvoir comme la capacité qu’a un acteur à imposer à d’autres acteurs d’agir comme il le souhaite.

 

            Or, durant les deux années étudiées, un acteur possédait des leviers institutionnels du pouvoir, un autre non. Pour autant, le premier ne détenait pas à l’évidence le monopole du pouvoir. Différentes hypothèses peuvent être posées quant à la distribution du pouvoir réel entre les différents acteurs, et en particulier entre les deux protagonistes du « pôle islamiste »  que sont Ennahdha et la mouvance salafiste, et quant aux relations entretenues entre ces deux protagonistes.

 

Marionnettes et marionnettistes

 

             Je reste dubitatif face à la gradation des hypothèses structuralistes à coloration « complotistes », qui ont pour point commun de douter a priori de la transparence des discours des acteurs (ils veulent en réalité toujours autre chose que ce qu’ils annoncent vouloir) mais à l’inverse, de ne pas opposer le moindre doute à l’idée que chaque acteur a des buts très clairs et une stratégie non moins claire pour y parvenir. De l’hypothèse la plus soft à la plus folle : premièrement, Ennahdha laisse faire les salafistes car leur stratégie sert la sienne ; deuxièmement, Ennahdha manipule les salafistes, qui ne sont que ses petits soldats, ses mercenaires occultes ; enfin, troisièmement, Ennadha et  les salafistes sont tous manipulés par d’autres forces, de préférence étrangère, ce qui fait toujours un peu frissonner.  A moins que les déchus de l’ancien régime ne soient derrière tout le monde, ce qui n’est pas moins fascinant. Les « rcédistes »[1] sont régulièrement convoqués par les différentes parties en présence, accusés de manipuler toute manifestation de l’adversaire. Autant l’imagination est au pouvoir quant il s’agit d’identifier de manière sûre, malgré la pénombre, les tireurs de ficelle qui sont censés œuvrer  en coulisse,  autant personne ne se pose de question sur le mécanisme qui permet aux fils d’actionner les marionnettes et  sur leur solidité. Les mécanismes du pouvoir sont considérés comme allant de soi, comme s’il n’y avait qu’à occuper un lieu de pouvoir comme on pilote une machine pour que les commandes répondent automatiquement. C’est la raison pour laquelle j’ajoute le qualificatif « structuraliste » à la désignation de l’hypothèse que je surnomme par ailleurs « complotiste ».

 

            J’avoue ma préférence pour une approche  constructiviste, dont les tenants  voient d’une manière générale dans les réalités sociales « des constructions historiques et quotidiennes des acteurs individuels et collectifs »[2]. Appliqué aux mécanismes du pouvoir, une telle approche admet que s’il existe une machinerie du pouvoir, elle a été construite par l’homme. Qui plus est, elle est construite et reconstruite lors de chaque acte et de chacune des interactions mettant du pouvoir en jeu. Autant dire que l’efficacité des décisions n’est pas automatique et pas automatiquement liée à l’occupation formelle d’un lieu de pouvoir.  Aucun acteur, si important soit-il,  n’est capable  de reconnaître la totalité de ses décision dans une réalité sociale qui ressemble davantage à une résultante de forces qu’à un reflet. Enfin, si un acteur se définit par les intérêts qu’il défend et les buts qu’il poursuit, alors toutes les silhouettes qui s’agitent autant qu’elles agissent ne sont pas des acteurs. Pour quelques protagonistes, combien de figurants, dont la clameur augmentée par le nombre, ne signifie pas toujours quoi que ce soit de précis. En clair, certains groupes d’individus n’ont pour but que de durer, d’autres de survivre, de persévérer dans leur être ou d’être conformes à leur définition.

 

 

 

            Pour tester ces différentes hypothèses, quoi de plus naturel de prouver l’acteur par son action, comme on prouve le mouvement en marchant ?

 

           

 

            Cela passe en premier lieu par l’observation des actes posés par  Ennahdha,  au sommet du pouvoir, durant ces deux années en Tunisie.  Possède-t-il une stratégie ou ne procède-t-il que par réaction aux actes des autres acteurs ? La première éventualité suppose d’abord qu’il sait identifier ses adversaires et, éventuellement, ses alliés. Cela signifie ensuite qu’il s’efforce d’anticiper  les « coups » de ses adversaires, sur lesquels il a toujours une longueur d’avance. Ces deux conditions ne suffisent pas pour autant à vérifier l’hypothèse « complotiste ». Il faudrait encore pour cela  démontrer que, tout en avançant ses pions, Ennahdha  sait manipuler d’autres acteurs plus ou moins proches de lui. Si, au contraire, Ennahdha n’a pas la main, mais que la majeure partie de son action constitue en réalité une réaction à celle des autres, on sera encouragé à accepter mon hypothèse qui conduit à douter a priori de la capacité de contrôle de tout acteur.

 

            On distinguera donc ce qui relève de l’initiative même d’Ennahdha de ce qui constitue une réaction à l’initiative d’autres acteurs. Dans les deux cas, l’action ne se limite pas à la prise de décision ; il faut y ajouter le discours (parler, sur un mode performatif, est une façon d’agir), voire même le silence et l’inaction, parfois tout aussi significatifs que respectivement,  le discours et l’action.

 



[1] Sympathisants du RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique), structure dissoute le 9 mars 2011, et qui était le parti unique sous l’ancien régime.

[2] CORCUFF Philippe : Les nouvelles sociologies. Constructions de la réalité sociale, Paris : Nathan Université, 1995.

 

Les projets d'Ennahdha

 

            Se pencher sur la première catégorie revient à poser la question des projets d’Ennahdha. En la matière, ce dernier démarra, comme on dit, « sur les chapeaux de roue ». Avant même son installation au pouvoir à l’automne 2011, des signaux forts  étaient lancés dans le sens d’une volonté d’ utiliser l’Etat, doté du monopole de la contrainte légitime, pour imposer à la société civile un mode de vie et des règles inspirées ou prétendument inspirées de la religion.

 

 

           Le dimanche 13 novembre 2011, Hamadi Jebali, secrétaire national du mouvement Ennahdha, n’était certes pas encore chef du gouvernement, quand il déclara dans un meeting tenu à Sousse : “Mes frères, vous vivez un moment historique, un moment divin, une nouvelle étape civilisationnelle si Dieu le veut dans le 6e califat si Dieu le veut ! Une grande responsabilité nous attend et le peuple nous a fait confiance non pas pour gouverner mais pour le servir ! Vous devez éviter la mentalité du gouvernant. Vous protégez ce peuple grâce à Dieu”.  Ce discours provoqua une tempête.  La référence au 6e califat, sortie de son contexte, pouvait laisser penser  que le mouvement Ennahdha, dont on savait - car les tractations étaient en cours pour constituer le futur gouvernement - qu’il allait diriger l’exécutif, prônait l’instauration du « 6e califat », donc remettait en cause le régime républicain. Rappelons que le 5ème calife[1], Mu’awiya ibn Abi Sufyan 1er, mort en 680, dernier calife élu, fut aussi le premier représentant de la dynastie des Omeyades, qui en compta 14. A la dynastie des Omeyyades, installée à Damas,  succéda celle des Abbassides, qui régnait depuis Bagdad, et qui compta pas moins de 37 califes, dont le dernier est mort en 1258. Il faudrait de plus ajouter les monarques  ottomans, qui se revendiquèrent également de la succession du Prophète. Autrement dit, l’invocation du  6e califat revenait à magnifier un âge d’or tout en faisant table rase de l’histoire dynastique ultérieure. Elle signifiait à la fois une démarche démocratique de refus du caractère héréditaire du pouvoir, mais en même temps le désir nostalgique  et « salafiste » - au sens propre du terme - d’un retour aux sources pourtant peu réaliste, comme on le fit remarquer.  En effet, le califat régnait en son temps sur l’ensemble de la communauté musulmane (la « Umma »). Le rétablir aujourd’hui, comme le faisait malicieusement remarquer un journaliste de La Presse[2], supposait que la Tunisie allait prendre  à elle seule l’initiative de réunifier le monde musulman, du Maghreb à l’Indonésie en passant par la Turquie de M. Erdogan,  « qu’il faudrait convaincre par ailleurs de l’abstraction que nous faisons de la période ottomane ».

 

            Quelques jours plus tard, Hamadi Jebali se fendait d’une mise au point précisant que « L’emprunt du mot califat s’inspire des principes de notre patrimoine politique et de la civilisation de la société tunisienne… : les principes de justice, de sincérité, de liberté et de loyauté … ».

 

            En somme, il avait choisi la métaphore : dans sa bouche, « 6e califat » ne signifiait pas « 6e califat » mais « justice, sincérité, liberté, loyauté… ». Pourquoi pas ?

 

            Mais pourquoi ? Pourquoi avoir  choisi la rhétorique au lieu de s’exprimer simplement ? Etait-il indispensable de prononcer « 6e califat » plutôt que « justice, sincérité, etc. » ? Certes, il faut considérer que ces mots s’adressaient à un public de militants réunis dans un  meeting, qu’il s’agissait de galvaniser en anticipant ses attentes. Mais les tenants de la thèse « complotiste » n’ont pas tort  de rendre hommage à l’intelligence de Hamadi Jebali : pouvait-il ignorer qu’il allait déclencher une tempête dans les milieux défenseurs de la laïcité ? Si la réponse est non, il faut conclure  que cette prise de risque avait un but : mesurer la capacité de réaction de la société tunisienne à la mise en œuvre des projets islamistes du gouvernement qu’il allait diriger.

 

            Et, peut-être également, mesurer ses soutiens. Ceux-ci ne manquèrent pas de s’engouffrer dans la brèche, à l’instar de cet « émir » autoproclamé de Sejnane (près de Bizerte) qui profita quelques jours plus tard du micro que lui tendait une chaîne de télévision locale  pour  se revendiquer de ce 6e califat[3]. Ce « patelin » s’était du reste fait remarquer depuis un certain temps pour avoir institué un émirat qui n’était pas que d’opérette. La situation a été prise très au sérieux par  la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme,  dont une délégation a cru bon devoir se rendre sur les lieux pour constater qu’ « il y a une volonté d’instaurer un émirat. »[4]. La charge poétique que peut prendre le terme aux oreilles d’un orientaliste occidental[5] ne doit pas occulter la réalité qu’il désigne en 2011 en Tunisie, c’est-à-dire une zone de non-droit contrôlée par des activistes salafistes.

 

            Autre annonce : invité  d’une émission télévisée sur la chaîne Hannibal TV diffusée le 29 octobre 2011, Rached Ghanouchi « laissa entendre » que « l’institution de l’adoption serait abolie ! »[6] et remplacée par la Kafalah, sorte de parrainage inspirée du Coran, qui ne garantit à l’enfant adopté aucun droit à l’héritage et ne lui permet pas de porter le nom de sa famille adoptive. Tout est évidemment dans le « laissé entendre… ». Citons encore l’idée exprimée par Rached Ghannouchi lors d’une interview télévisée pour la même chaîne de promouvoir un « tourisme religieux », à travers la construction d’unités hôtelières affichant un triple non : non à l’alcool, non au mini, non au nudisme.[7] Ce n’était pas seulement une idée, puisque le discours s’inscrivait dans le contexte d’une rencontre, les 10 et 11 novembre 2011, entre son parti et les représentants de la profession touristique destinée à réfléchir à un projet de développement dans ce domaine.

 

            Sur le mode performatif, l’exécutif n’eut pas le monopole de la parole islamiste. C’est le contraire qui serait étonnant, puisque le rôle d’une assemblée, telle que l’ANC (Assemblée Nationale Constituante),  est justement de débattre, avant même de légiférer. Mais mentionnons tout de même le cas de Souad Abderrahim (« vitrine féministe d’Ennahdha ») fustigeant les femmes célibataires « du haut de sa moralité »[8] en cet automne 2011 si plein de promesses. Promesses que les saisons suivantes s’efforcèrent de tenir : c’est en mars 2013 qu’un député de la constituante, Habib Ellouz, déclara toute sa sympathie pour l’excision[9].

 

    

 

            A l’ANC encore, les représentants d’Ennahdha ferraillèrent pour introduire la char’ia dans la future constitution, avant d’y renoncer, le 26 mars 2012. Ce jour-là, au cours d’une conférence de presse, les dirigeants d’Ennahdha, son président Rached Ghannouchi en tête, clôturèrent le débat en se prononçant pour le statu quo : on maintiendrait l’article premier de la Constitution de 1959 qui stipule : “La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain : sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la République” et on renoncerait à introduire dans un autre article la char’ia, qui, pourtant, est déjà appliquée dans divers domaines « foncier, commercial et du statut personnel », mais qui est mal comprise et suscite des craintes[1]. 

 

            Cela n’empêcha pas l’ANC dominée par Ennahdha de continuer à légiférer dans le domaine civil dans le sens de ses objectifs supposés. Par exemple, le 31 mai 2013, c’est sous le titre « Utilité sociale ou islamisation rampante ? » que La Presse faisait état d’un projet, « en cours de finalisation », de rétablissement de l’institution du Waqf, supprimée par Bourguiba en 1957. Au pluriel, les ouqaf  étaient des fondations pieuses qui permettaient, dans le cadre du droit musulman, de consacrer à des œuvres sociales des biens de mainmorte (« habous ») ou les produits des dons charitables auxquels procèdent les fidèles pour remplir l’une de leurs cinq obligations : l’aumône. Mais ce projet était déjà en germe depuis le printemps 2012[2]. C’est dire que le pouvoir avançait à pas de loups.

 

 

 

            En conclusion, il s’avère que l’essentiel de l’action politique d’Ennahdha au pouvoir fonctionnait sur le mode performatif, par l’effet d’annonce, dont on peut retenir une triple fonction : ballon d’essai, intimidation, feu vert.

 

            Ballon d’essai : il s’agit de tester la réaction de l’adversaire supposé - l’ensemble des forces attachées à la séparation du politique et du religieux - aux projets islamistes allant dans le sens contraire.

 

            Intimidation  et auto-censure : le pouvoir islamiste n’a rien besoin de faire. L’essentiel est d’arriver aux commandes, et cela s’est produit formellement le 23 octobre 2011. Il lui suffit ensuite de se croiser les bras, et les comportements changent. Ainsi, dès le 9 novembre 2011, Badreddine Ben Henda pouvait signaler, dans Le Temps, que l’ « on voit de moins en moins de têtes féminines nues…à la télévision, on commence à voir de jeunes et belles animatrices qui portent le foulard… Même les prostituées clandestines racolent désormais en tenue islamiste… ». La naissance d’une rumeur est un signe d’efficacité de l’intimidation et de l’auto-censure. Par exemple, en juin 2012, circula une information sur les ondes radiophoniques, selon laquelle des salafistes auraient pris d’assaut une boutique de lingerie fine au cœur de Tunis, et  exigé de la vendeuse le retrait des sous-vêtements féminins[3]. Vérification faite, c’était une rumeur. Mais la possibilité qu’une telle rumeur puisse éclore en dit long sur les anticipations de la société civile tunisienne. Elle signifie que ses membres croient que de tels faits sont possibles, et craint qu’ils ne se produisent. Le 4 janvier 2012, la société nationale distributrice de journaux se défendit d’avoir bloqué la distribution d’un numéro controversé, respectivement du Point et de l’Express. Elle n’avait pas reçu d’exemplaires de ces deux publications, ce qui était confirmé par le journal Le Point lui-même qui aurait « contacté la Sotupresse pour l’informer qu’elle ne compte pas distribuer le numéro qui a suscité maints problèmes dans le monde arabe ». Cependant, la Sotupresse croit bon d’ajouter  que  « par respect des valeurs sacrées de l’Islam et du peuple tunisien, elle n’aurait pas procédé à la distribution des deux numéros cités, même si elle les avait reçus, parce qu’ils portent une atteinte inacceptable à la religion islamique »[4]. Enfin, est-ce à cause de l’auto-censure ? Est-ce un phénomène bien antérieur à la révolution et à la prise du pouvoir par Ennahdha ?  En tout cas, les mœurs ont déjà changé dans la Tunisie de 2012, comme en témoigne par exemple cette femme tunisienne dans les colonnes de La Presse[5] :

 

            « …Il fut un temps, pas si lointain en Tunisie, où la plage était un lieu, un espace de bonheur… Avec mes amies, aujourd’hui grands-mères, qui en maillot de bain, qui en bikini, on se retrouvait sur les plages de Tunisie sans aucune gêne, ni arrière-pensée, et encore moins honte… Depuis, nous avons toutes fait des études supérieures, éduqué plusieurs générations de Tunisiens, … Nous avons aussi, au passage,…, … élevé des enfants équilibrés et bien dans leur peau. Je suis triste de voir que, près de 50 ans plus tard, on veuille faire croire à la société que l’anatomie féminine doit être dissimulée… »

 

            Mais ce n’est pas tout. Ce pouvoir de l’autocensure qui agit à distance est en outre démultiplié par le fait qu’il ne s’exerce pas uniquement à l’encontre des citoyens ordinaires, mais qu’il pèse aussi de tout son poids sur ceux qui ont la particularité de posséder une parcelle de pouvoir dans la société : j’ai nommé les juges[6]. Cela est confirmé par l’avocate et militante féministe Bochra Ben Hmida[7] à propos d’une affaire qui, parmi tant d’autres,  mit en cause la liberté d’expression face à la notion du sacré. Dans cette affaire,  dit-elle, « il n’y a pas eu d’injonction du gouvernement aux juges. Mais plutôt le poids d’un contexte. Les juges, dans une période où l’Etat est faible pour les protéger contre la pression sociale et les menaces, ont plutôt voulu faire acte d’allégeance au nouveau pouvoir ». On ne peut mieux expliquer le pouvoir démultiplicateur de l’autocensure. Dans l’affaire évoquée, la victime de ce mécanisme s’appelle Jabeur Mejri. Qui est-il, qu’a-t-il fait, que lui a-t-on fait ? Ces précisions seront apportées par la suite[8].

 

 

 

            Feu vert : par ses déclarations, ses silences également, ses complicités peut-être, ou tout simplement par sa seule présence formelle au haut du pouvoir exécutif,  Ennahdha envoie le signal de l’impunité à tous ceux qui seraient tentés d’anticiper sur d’éventuelles évolutions du droit dans le sens de l’islamisme et que l’on a déjà convenu de désigner par le terme commode de « salafistes ». 

 

            Cela ne signifie pas pour autant que l’on ait affaire à une stratégie consciente. Mais qu’importe ?  Voulue ou pas, intégrée par les uns, subie par les autres, c’est bien toute une évolution de la société  qui était en germe  sous les coups de boutoirs de l’islamisme entre 2011 et 2013.

 

            L’initiative ne revient pas au pouvoir, mais à la société elle-même, dont la frange la plus intégriste  se sent encouragée. L’action d’Ennahdha relève de la réaction à leur action, et de la réaction à la réaction des autres franges, de celles qui résistent. Il est commode de distinguer cette réaction en fonction précisément de l’identité des acteurs l’ayant déclenchée.  De manière certes exagérément  binaire, penchons-nous successivement sur la réaction contre les agissements des salafistes, puis, dans un second temps, sur la réaction contre ceux du camp appelé « laïque » pour aller vite.

 



[1] Nizar Hajbi,  « Conférence de presse du mouvement Ennahdha », La Presse, 27 mars 2012.

[2] Mohamed Ali Bouhadiba : « Habbous, dites-vous ? », La Presse, 7 mai 2012.

[3] La Presse, 17 juin 2012.

[4] Agence TAP, communiqué cité par La Presse, 4 janvier 2012.

[5] Souad Sayed, « Sous le niqab…la plage », La Presse, 15 juin 2012.

[6] Ce n’est qu’un exemple : le journaliste, le policier, pourraient sans doute faire l’objet de la même analyse.

[7] Citée par Thierry Brésillon,  « Tunisie : l’affaire Mejri », in La Chronique (le mensuel d’information et d’action sur les droits humains d’ Amnesty International), n° 325, décembre 2013.

[8] Cf. infra,  « Intimider les laïques ».

 

 

Ennahdha à la remorque des salafistes

 

 

           Certaines pratiques sociales inspirées ou encouragées par une conception salafiste de l’Islam se  sont développées après le soulèvement du 14 janvier 2011, soit parce qu’elles en étaient empêchées auparavant, soit parce qu’elles ont été introduites de l’extérieur. Citons-en deux parmi d’autres : la prolifération des jardins d’enfants coraniques et la multiplication des mariages coutumiers, dits « orfi »[1].  Ce n’est que sur cet arrière-plan de pratiques sociales qui sont loin d’être toutes violentes ni même illégales que  s’étagent ensuite  les agissements salafistes plus directement répréhensibles, qui vont de la prise de  contrôle de type insurrectionnel de quartiers, de mosquées, à la constitution de polices parallèles et, enfin, à l’attentat contre le patrimoine (mausolées) et contre les personnes, le point culminant ayant été atteint en 2013, avec l’assassinat de deux leaders politiques de l’opposition.

 

            Parmi toutes ces « pratiques », les plus violentes ne sont pas nécessairement les plus riches d’enseignement. Le phénomène de la prolifération du mariage coutumier mérite à mon sens qu’on s’y attarde car elle constitue une mine  pour la réflexion conceptuelle et pour la réponse à la question suivante : si le mouvement salafiste constitue un acteur, quels sont les intérêts qu’il défend ?

 

            Mais d’abord, les faits : le mariage coutumier (dit « orfi »), conclu par simple « accord de volonté, fut déclaré illégal par le Code du statut personnel de 1956, au bénéfice du mariage civil prononcé sous l’égide et avec le témoignage de l’autorité de l’Etat. Pratiqué clandestinement sous le régime de Ben Ali, la pratique du mariage coutumier a cependant pu s’épanouir à son aise après le 14 janvier 2011[2]. Pourquoi ? Peut-être tout simplement parce qu’il répondait à un besoin rien moins que mystique. En Tunisie plus qu’ailleurs, la sexualité hors mariage est un tabou infranchissable, surtout pour qui se réclame d’une acception rigoriste de la religion. En même temps, la conclusion d’un mariage civil est une affaire compliquée. Il se peut donc que le mariage coutumier, paradoxalement,  permette de concilier la satisfaction de pulsions sexuelles sans la contrainte sociale et la sauvegarde de la licéité religieuse. C’est en tout cas l’hypothèse de la journaliste Olfa Belhassine, qui mena une enquête en deux parties sur ce thème dans La Presse : « L’acte de contracter un mariage coutumier serait-il un subterfuge pour contourner un système social qui bride la sexualité ? », interroge-t-elle[3] avant de poursuivre : «  Une forme à la fois de transgression de la loi et de libération des mœurs, pratiquée toutefois sous le label religieux “halal” pour éviter aux partenaires de subir le poids de la culpabilité ? ». La seconde partie de son enquête s’intitule d’ailleurs significativement : « Un mai 68 salafiste ! »[4].

 

            D’autres phénomènes montrent que les salafistes - langue à part - ne sont pas en bois : La Presse[5] signale que « … certains salafistes, en kamis et barbus, abordent dans la rue les filles voilées et surtout les « mounaqabat[6] » ; ils les invitent à prendre un café quelque part, celle qui refuse se fait insulter  de tous les noms et humilier”. …autre avis … : “A mon sens, le niqab pose un grand problème parce qu’il est utilisé par certaines personnes comme paravent, certaines filles le portent pour se faire remarquer par la gent masculine, d’autres l’utilisent comme un masque pour cacher leurs dérives comportementales et d’autres encore l’utilisent comme un moyen de dissuasion, d’intimidation”….

 

… »

 

            En d’autres termes, le principal but de l’acteur « salafistes » est partagé par  tout individu : mettre  sa position sociale de salafiste au service d’un instinct de conservation et de jouissance. Pas sûr que la politique occupe nécessairement une grande place dans ce programme.

 

 

 

            Sur l’ensemble de ces sujets, l’attitude d’Ennahdha oscilla entre répression et  passivité. Quant à cette dernière, elle fut souvent dénoncée comme  complicité. Si la complicité était avérée, elle viendrait conforter la thèse « complotiste ».

 



[1] Adjectif dérivé de « urf », qui signifie « coutume, tradition », en arabe.

[2] « Fausses noces » (« Enquête sur le mariage coutumier ou “orfi” en Tunisie » - I),La Presse, 6 février 2013

[3] « Fausses noces » (« Enquête sur le mariage coutumier ou “orfi” en Tunisie » - I),La Presse, 6 février 2013

[4]La Presse, 7 février 2013

[5] 17 juin 2012

[6] C’est-à-dire portant le niqab, voile intégral

 

Répression

 

            Pour ce qui est de la première direction du balancier, il fallut attendre en réalité que la violence salafiste atteigne, au bout d’un an environ, son paroxysme, pour que le pouvoir se décide à y répondre par une répression qui contienne son équivalent de violence. C’est qu’il ne pouvait plus s’y soustraire, sauf à rendre définitivement les armes à tous ceux qui l’accusaient de complicité avec l’extrémisme.

 

 

 

            Tout commença peut-être avec l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis à Tunis survenue le 14 septembre 2012. Suite à la diffusion du film états-unien « Innocence of Muslims », jugé offensant pour le Prophète, des groupes réussirent ce jour-là à s’introduire dans des bâtiments annexes de cette ambassade, non sans avoir de plus vandalisé l’école américaine se trouvant à proximité, incendié le drapeau des Etats-Unis ainsi qu’un certain nombre de voitures stationnées dans le parking et aux alentours. Les affrontements qui suivirent avec les forces de l’ordre se soldèrent par  deux morts et 29 blessés. Les pouvoirs respectivement exécutif et législatif condamnèrent bien évidemment cette attaque puisque le premier en conduisit la répression mais tant le premier ministre que la présidence de l’ANC reprirent curieusement mot à mot dans leur déclaration les termes mêmes qui la justifiaient dans la bouche des manifestants salafistes : Hamadi Jebali annonça le lendemain qu’il interrompait son congé pour suivre de près - je cite - « les incidents violents survenus hier après-midi à Tunis en protestation contre le film américain offensant le Prophète » , tandis que de son côté la présidence de l’ANC condamnait  l’envahissement de l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Tunis, effectuée en vue de - je cite - « dénoncer la diffusion du film offensant le Prophète Mohamed »[1]. Ils ne remettaient donc pas en cause l’affirmation par les salafistes d’un tel caractère offensant.

 

            C’est ainsi que l’on pouvait compter entre 300 et 500 détenus salafistes en novembre 2012[2], impliqués pour la plupart (mais pas tous)  dans cette attaque. Les familles et les avocats de ces prisonniers ne manquèrent pas  d’organiser des protestations contre ces détentions : grèves de la faim (l’une au moins ayant débouché sur une issue tragique) marches de protestation.

 

            Puis il y eut les attentats politiques de l’hiver et du printemps 2013. En prélude, un meurtre avait défrayé la chronique à l’automne précédent : celui de Lotfi Nagdh, secrétaire général de l’Urap (Union régionale de l’agriculture et de la pêche) de Tataouine et coordonnateur du mouvement Nidaâ Tounès[3], tué le 18 octobre 2012 lors d’une manifestation organisée par la Ligue de protection de la révolution, dont le président était l’imam-prédicateur Saïd Chebli[4].  Ensuite, le 6 février 2013, Chokri Belaïd, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifiés, était atteint devant chez lui de quatre balles mortelles. Enfin, le 25 juillet 2013, ce fut au tour de Mohamed Brahmi, opposant de gauche et député de la Constituante,  également tué par balles devant son domicile dans la banlieue de Tunis. Ce second assassinat donnera d’ailleurs le signal de l’unité et de la résistance à l’opposition. Dès le surlendemain, 43 députés entamèrent un sit-in dans des tentes au Bardo[5], proclamant, dans une démarche à la Mirabeau,  leur ferme volonté de se retirer de l’Assemblée jusqu’à sa dissolution et la chute du gouvernement. Entre temps, début mai 2013, des terroristes armés s’étaient retranchés au mont Chaâmbi, près de la frontière algérienne, où ils affrontèrent les forces de sécurité civiles mais aussi militaires durant de longs mois meurtriers des deux côtés. Il fallut attendre quasiment la fin de l’été 2013 pour que l’armée vienne à bout de ce foyer insurrectionnel. C’est que, aux dires de certains[6], le pouvoir avait sans doute trop tergiversé.

 

            A peu près à la même époque, le gouvernement tint malgré tout tête au groupe salafiste Ansar Ech-Char’ia[7], en interdisant son congrès prévu à Kairouan le 20 mai 2013. La ville fut bouclée, mais les membres de ce groupe  se vengèrent en provoquant des désordres dans des cités populaires proches de la capitale. Son chef, le prédicateur salafiste Abu Yadh[8], avait été dénoncé, entre autres,  par le journal Le Temps dès l’automne 2012 comme étant le chef de file  de « ces imams qui incitent à la violence au nom du Jihad »[9].  Ce personnage aurait appelé, depuis la mosquée El Fath de Tunis[10], au combat contre les « mécréants », « avant de disparaître sans difficulté et malgré la surveillance musclée de tous ses faits et gestes, par le ministère de l’Intérieur ». Le journaliste  mentionne cependant l’arrestation de deux de ses lieutenants,  mais précise que « les salafistes les plus dangereux sont dans la nature ». De fait, il sera reconnu par la suite le commanditaire de l’assassinat de Chokri Belaïd, qui n’aura donc pas pu être empêché, pas plus que celui de Mohamed Brahmi.  La justice réussira cependant, maigre consolation, à interdire la diffusion sur « Radio Mosaïque » d’une interview de l’assassin en cavale[11].

 



[1]La Presse, 15 septembre 2012.

[2] La Presse, 7 novembre 2012

[3] Ce qui signifie « L’appel de la Tunisie » ; parti politique se réclamant du bourguibisme

[4]La Presse, 30 octobre 2012.

[5] Quartier de l’ouest de la capitale où se situe le bâtiment abritant l’Assemblée.

[6] Soufiane Ben Farhat, « Les leçons de Jebel Chaâmbi », La Presse, 12 mai 2013

[7] Littéralement : « Défense de la loi islamique »

[8]La Presse, 6 février 2013.

[9] Ahmed Nemlaghi, Le Temps, 7 novembre 2012.

[10] D’où partirent par ailleurs les cortèges en route vers l’ambassade des Etats-Unis le 14 septembre 2012

[11]La Presse, 5 février 2013.

 

Passivité

 

            Le chapitre de la passivité semble néanmoins nettement plus abondant. Contre la prolifération des jardins d’enfants coraniques, dirigés par des « associations islamiques mystères », qui ouvrent leurs portes sans autorisation officielle  et « dispensent un enseignement religieux rigoriste à des enfants en bas âge, dans un cadre austère et sans le minimum d’activité ludique nécessaire à l’apprentissage »[1],  le gouvernement, par la voix de Sihem Badi,  la ministre « des Affaires de la Femme et de la famille »,  a annoncé un renforcement des contrôles[2] ; il a « menacé de sévir »[3] en créant une structure interministérielle habilitée à fermer les établissements non conformes. Plus anecdotique, (ou plus symbolique) est la chaise vide laissée par Ennahdha (ainsi que le CPR, son compère au pouvoir exécutif ) aux journées préparatoires au  congrès contre la violence[4], organisé, il est vrai, par des forces représentatives de la société civile et par là même de l’opposition aux projets sociétaux les plus rétrogrades du pouvoir islamiste : l’Ugtt, la Ltdh (Ligue Tunisienne pour la défense des Droits de l’Homme), l’Institut arabe des droits de l’Homme et le Conseil de l’Ordre des avocats.

 

            De fait, le pouvoir ne cesse d’être soupçonné de laxisme, d’indulgence, voire de complaisance  envers les agissements des salafistes.

 

            L’un des épisodes les plus fameux du conflit entre la mouvance salafiste et la tendance laïque a pris place dans un lieu on ne peut plus emblématique : l’université. Durant de longs mois, la faculté des Arts, des Lettres et des Humanités de La Manouba (nord-ouest de Tunis) a été le théâtre d’une pièce à rebondissements qui a commencé dès l’automne 2011 et n’a connu son épilogue judiciaire que le  3 mai 2013. Des signes avant-coureurs furent émis à l’école supérieure de commerce de Tunis  où, le 3 novembre 2011, une enseignante en marketing fut agressée au prétexte d’une tenue vestimentaire jugée incorrecte. Mais c’est le 30 novembre 2011  que commença le conflit central dont le théâtre fut la faculté de La Manouba. Ce jour-là, un groupe d’individus extérieurs à l’établissement pénétra dans l’enceinte de la faculté, revendiquant l’autorisation du port du niqab[5] en classe et la mise en place de salles de prière, et agressant physiquement le doyen Habib Kazdaghli. Le 5 décembre, une étudiante, qui refusait de retirer son niqab, se vit interdire l’entrée en salle d’examen, ce qui provoqua l’annulation de l’épreuve de civilisation. Réuni le  6, le conseil scientifique décidait la fermeture de la faculté jusqu’à l’évacuation des « individus étrangers et la levée du sit-in ! ». Des centaines d’étudiants manifestèrent de leur côté en soutien au corps enseignant.  Le 4 janvier 2012, un rassemblement de protestation du camp « laïque » impatient face à la persistance du sit-in salafiste et s’estimant abandonné par son ministère, dut subir la violence policière. Interpellé en décembre sur sa passivité, le gouvernement, qui,   au moment des faits – il est important de le préciser – n’était pas encore d’obédience islamiste – avait beau jeu de répondre que la révolution avait supprimé la présence permanente des forces de l’ordre à l’université et que ces dernières ne pouvaient  y pénétrer à nouveau sans une autorisation officielle du doyen et du recteur, laquelle, selon le ministère de l’Intérieur,  ne fut pas accordée[6]. La version du doyen est tout autre : il affirme avoir adressé le 27 décembre, au ministre de l’Intérieur une demande, restée sans réponse, pour que soient évacués par la force « les intrus de la faculté »[7]. Le fait est qu’une évacuation fut bien annoncée le 6 janvier 2012[8]. Mais aux dires du doyen, cette évacuation n’empêcha pas les agissements salafistes de se poursuivre à l’intérieur sous  une autre forme : le déroulement des cours devait subir les pratiques d’intimidation des salafistes qui se déplaçaient dans les salles, contrôlant, caméra à l’appui, l’acceptation des filles « niqabées »[9]. La situation continua à pourrir jusqu’en mars 2012.

 

            Autre  fait marquant, hautement symbolique : le 7 mars, des salafistes parmi ceux qui occupaient la faculté tentèrent de  retirer le drapeau national tunisien qui flottait devant l’entrée de l’établissement. Ils se heurtèrent à cette occasion à la résistance de quelques étudiantes courageuses. L’une d’elles en particulier,  Khaoula Rachidi[10], ne tarda pas à devenir l’icône de la résistance laïque et républicaine[11], face à une version totalement importée de l’islam ainsi qu’à une vision surannée d’un panarabisme repeint aux couleurs du califat.

 

            Début mars, six étudiants furent sanctionnés suite à des actes de violence, tandis que le doyen portait plainte contre deux étudiantes qui avaient pénétré dans son bureau, l’une d’elles « s’étant mise à tout saccager ». La police ? « Tout en me croyant sur parole », explique le doyen, elle devait patienter et attendre la consigne…, car les “Salafistes” étaient partie au conflit. »  Mais la journée n’était pas finie. A son retour du poste de police où il venait de déposer plainte, « J’ai vu, raconte-t-il, une ambulance… l’une des deux filles…s’est évanouie en sortant de mon bureau prétendant que c’était à cause des coups que je lui ai assénés… »[12]. Toujours selon le doyen, c’est sur la foi d’un certificat médical attestant  des traces de gifle sur la joue droite (« ce qui suppose que je sois un bon gaucher, alors que je suis droitier… ») qu’il fut lui-même traîné devant les tribunaux, d’abord pour « violence légère » en vertu de l’article 319 du code pénal. Mais  au cours d’une première comparution le 5 juillet 2012, le ministère public aggrava son accusation, en se référant désormais à l’article 101 du même code pénal.  Accusé « d’actes de violence commis par un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions », le doyen risquait désormais cinq ans de prison, et non plus un an.  Mais le jugement était renvoyé au 25 octobre 2012, avant d’être à nouveau reporté à plusieurs reprises, d’abord au 5 avril, puis au 18 avril 2013. C’est seulement le 3 mai 2013 que le non-lieu fut enfin prononcé en faveur du doyen Habib Kazdaghli, tandis que les deux étudiantes « niqabées »  étaient condamnées à deux mois de prison avec sursis. Mais cette dernière condamnation, pour symbolique qu’elle fût, suscita de vives protestations de la part des courants islamistes de la société civile, à l’instar d’un syndicat étudiant marqué comme tel, l’Ugte, qui protesta par un sit-in à la faculté dès le lendemain, lequel se poursuivit au moins jusqu’au 17 mai.

 

            Tout ça pour ça, dira-t-on.  A quoi a servi cette profusion de sueur froide sur la chemise d’un  homme injustement accusé ? A quoi bon avoir voulu faire peser lui l’épée de Damoclès des cinq ans de prison, pour que le chemin judiciaire se termine en non-lieu ? Pour certains, rien n’est perdu du côté gouvernemental, donc du côté d’Ennahdha. Pour Raouf Seddik, derrière le ministère public, il y a le gouvernement et derrière le gouvernement, bien entendu, les islamistes d’Ennahdha. Face à une forte mobilisation venue soutenir le doyen (une quarantaine d’associations), il était important pour lui et pour Ennahdha d’user de l’arme, déjà familière dans ces colonnes,  de l’intimidation (« déstabilisation psychologique de l’accusé »). Le fait que, à l’encontre de la tradition et même du règlement universitaire, le ministère de l’Enseignement supérieur n’ait pas cru bon de mandater un avocat pour soutenir son agent, vient conforter l’hypothèse de ce  journaliste[13].

 

           

 

            Ces agissements n’étaient toutefois rien auprès du déchaînement de violence que l’on a pu constater dans d’autres lieux,  souvent plus éloignés de la capitale. Il peut s’avérer particulièrement précieux et fructueux, pour la discussion de l’hypothèse « complotiste »,   de regarder de plus près comment ces événements se sont déroulés et comment la presse s’en est fait l’écho.

 

            Le constat récurrent est celui de l’impunité dont jouissent fréquemment les agressions salafistes. Rejeb Magri, professeur de théâtre au Kef subissait, « quelques jours avant les élections » (du 23 octobre 2011) une agression demeurée impunie « jusqu’à ce jour »[14] (soit le 27 mai 2012) alors même que la victime connaissait l’identité des assaillants. Rien d’étonnant dans ces conditions, à ce que ces agresseurs aient récidivé le 24 mai 2012, le rouant à nouveau de coups, après une manifestation  pour le développement local au Kef, « sous le regard passif des policiers ». Un témoin, président d’une association locale culturelle, multiplie les exemples d’agressions et précise que le gérant d’un café, dans lequel un étudiant accusé d’être un « mécréant » s’est fait tabasser, a déposé plainte pour avoir subi lui-même des dommages matériels dans ses locaux. Or, confie-t-il au journaliste de La Presse, c’est le plaignant qui s’est fait arrêter, accusé de harceler la police car il insistait auprès d’elle pour que les auteurs de l’agression soient arrêtés. Il n’a été relâché qu’au bout de plusieurs jours. D’autres plaintes auraient été déposées, mais les victimes semblent se heurter à un mur, celui de l’absence du procureur, toujours déclaré injoignable. Plus grave, des policiers auraient confié avoir des ordres leur interdisant de « toucher à ces salafistes ». Me Mokhtar Trifi, juriste et président d’honneur de la Ltdh (Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme)  surenchérit : « Lorsque les hôteliers avaient alerté les autorités à Sidi Bouzid, à Jendouba et ailleurs, lorsque les salafistes ont saccagé leurs bars et leurs hôtels, lorsque les personnes interpellées ont été relâchées deux jours après, le constat est sans appel. Sur le plan idéologique, il y a une volonté du parti Ennahdha d’islamiser la société, d’imposer un mode de vie …, y compris d’éradiquer les boissons alcoolisées et d’imposer un certain code vestimentaire. Or, le parti ne peut pas le faire directement, étant donné qu’il est au pouvoir, et qu’il veut donner une image de modernisme et de modération. Il laisse faire les salafistes »[15].

 

            En janvier 2013, un phénomène nouveau prit de l’ampleur en s’ajoutant aux multiples actes de violence sur les personnes : voilà que se multiplièrent les attaques de mausolées, parce que le culte des saints déplaît aux salafistes inspirés du wahabbisme.  Le gouvernement, par la triple voix des ministères  des Affaires religieuses, de la Culture et de l’Intérieur qui « se renvoient la balle »[16], avoue son impuissance. Les deux premiers ministères ne disposent pas des moyens de la force publique, et celui qui en dispose attend les sollicitations des deux autres, comme l’avoue l’un de ses représentants : « Nous agissons en coordination avec les deux ministères…, uniquement lorsqu’ils nous sollicitent »[17]. Ce nœud gordien source d’attentisme ne saurait être tranché qu’avec une initiative globale du chef du gouvernement, bref une prise en mains politique – et plus seulement administrative – de la question.

 

 

 

            Pour expliquer cette passivité, deux pistes opposées peuvent donc être empruntées. En les caricaturant à l’extrême, on pourrait les formuler ainsi : la complicité ou la peur.

 

 

 

            Si l’on accepte la première hypothèse, on est tout naturellement tenté de rechercher des signes tangibles d’une telle  complicité.  Il existe en effet des témoignages indiquant que des liens organiques officieux entre la mouvance salafiste et le pouvoir islamiste d’Ennahdha ne sont pas à exclure.  Au ministère des Affaires religieuses par exemple, il y avait indéniablement des personnalités ambigües, pouvant servir d’articulation entre ces deux forces: un certain Boussarsar était un haut cadre de ce ministère quand, au cours d’une manifestation à Tunis, il aurait, en  haranguant la foule,  appelé au meurtre de Béji Caïd Essebsi, dirigeant du parti Nidaa Tounès, ex premier ministre de transition, prédécesseur de Jebali[18]. Qui plus est, selon la même source, ce personnage aurait été nommé par le ministre à la tête de la délégation officielle des pèlerins. Le même témoin indique qu’un porte-parole de Ansar Ach-Char’ia, ayant affirmé publiquement, sur un plateau de télévision, sa sympathie pour Oussama Ben Laden, aurait été, par la suite, intégré au ministère de l’Education nationale. On est de plus tenté de chercher des preuves par les actes (administratifs) de cette complicité. On peut la trouver dans l’une des rares, mais ô combien significatives décisions prises par le gouvernement en matière religieuse : la signature par l’imam autoproclamé de la mosquée Ezzitouna, Hassan Laâbidi d’une part, et, d’autre part,  les trois ministres respectifs des Affaires religieuses, de l’ Enseignement supérieur et de la Recherche,  et de l’Education nationale, d’un document autorisant  l’enseignement zitounien à la dite mosquée, en parallèle à l’enseignement public officiel.

 

 

 

            A l’appui de la seconde hypothèse, il convient de considérer à quel point le rapport des forces semblait alors, durant ce printemps 2012, contre toute attente, et contre l’expérience vécue en Tunisie sous l’ancien régime, en défaveur de la police et en faveur des hors-la-loi. Comment dire les choses autrement lorsque, des centaines, voire des milliers, de manifestants s’en prennent aux locaux de la police ou de la justice et réussissent à les saccager ou à les incendier ? A la cité populaire de Sidi Hassine Sijoumi, près de Tunis, c’est le tribunal de première instance de Tunis 2 qui fut tout simplement incendié, une  nuit de juin 2102, après qu’ un groupe de jeunes armés d’épées eut défoncé les portes. A l’arrivée des forces de l’ordre, ce groupe aurait suffisamment grossi pour atteindre le millier[19]  Une première tentative d’incendier un poste de police avait auparavant pu être découragée par un cheikh (vieux sage), sans doute parce que les délinquants de droit commun n’avaient pas encore trop étoffé les rangs des assaillants Ce qui avait mis le feu aux poudres ? Une exposition artistique jugée déplacée », « portant atteinte à la religion islamique »[20].  Dans d’autres cas, les salafistes interviennent pour réagir à l’arrestation de certains de leurs amis. Ainsi, suite  à l’interpellation de trois personnes à Jendouba, pas moins d’une centaine de présumés salafistes, armés de gourdins, de sabres et de cocktails Molotov,  attaquait tout simplement le poste de police en exigeant la libération de leurs amis. Les locaux seront en partie incendiés.  Des affrontements violents se poursuivirent entre des rangs salafistes renforcés et estimés à 500, et des renforts de police  venus des régions environnantes appuyés « par des citoyens »[21]. Il est également mentionné que furent saccagés trois points de vente d’alcool, ainsi qu’un hôtel au nom romain de Simithu (la latinité étant peut-être jugée « harem »).  Un seul assaillant, aux dires mêmes du ministère de l’Intérieur, aurait été arrêté. Les autres se dispersèrent et se réfugièrent dans la mosquée Bilal, une des quelque 400 mosquées passées sous le contrôle salafiste. Même s’il n’en était pas ainsi, le représentant du ministère de l’Intérieur précise que les forces de l’ordre n’ont pas le droit de pénétrer dans les mosquées. Comment interpréter cette remarque ? Prétexte commode avancé avec un soupir de soulagement, ou contrainte objective ?  Face à ces derniers faits et à d’autres similaires, il est à tout le moins permis de s’interroger : qui donc, à la place des représentants des forces de l’ordre, n’hésiterait pas une fraction de seconde avant de procéder à des arrestations qui risquent d’entraîner des représailles aussi violentes ? Est-il nécessaire pour cela d’envisager des pressions occultes de la hiérarchie, elle-même à l’écoute permanente de la Kasbah[22], du palais de Carthage[23], ou, pourquoi pas, du palais de Doha (Qatar) ?

 



[1]La Presse, 16 novembre 2012

[2]  La Presse, 1 décembre 2012

[3]La Presse, 2 avril 2013

[4]La Presse, 28 avril 2013

[5] Voile islamique importé du Golfe persique et voilant le visage entier ; le hidjab, version maghrébine, couvre essentiellement les cheveux des femmes.

[6] « L’intervention des forces de l’ordre à la faculté des Lettres de La Manouba nécessite une autorisation officielle du doyen », La Presse, 1 décembre 2011

[7] Le Temps, 31 décembre 2011 (Brèves)

[8] « Les sit-inneurs de la Faculté de la Manouba évacués hors de l’enceinte de la Fac », Le Temps, 6 janvier 2012.

[9] « Ce dogme qui veut gouverner l’université », M.H. Abdellaoui.

[10] Aux côtés de Amel Aloui et Amel Attia

[11] Cf. Khaled Guezmir, titrant : « Khaoula, notre “Marianne” héroïque et bien aimée » ( Le Temps du 11 mars 2012, rubrique « Mémoire du temps présent ») 

[12] Propos de H. Kazdaghli, rapportés par Le Temps du 4 novembre 2012

[13] Raouf Seddik, « Menace aggravée, métier fragilisé ! », La Presse, 6 juillet 2012.

[14] Meysem Marrouki, « Les hommes de culture pris pour cible », La Presse, 27 mai 2012

[15] Cité par Hella Habib, « Un sacrilège suprême », La Presse, 3 novembre 2012

[16] Hella Habib, « Comment saborder la mémoire collective ? », La Presse, 19 janvier 2013.

[17] Lotfi Hidouri, déclaration à La Presse, op.cit.

[18] Selon Khedija El Madani, s’exprimant dans une tribune de libre opinion, La Presse, 6 août 2013

[19] « De faux dévots, de vrais bandits », La Presse, 13 juin 2012

[20] Au palais Abdellia. Il en sera question un peu plus loin.

[21] Hella Habib, « L’Etat défié, la cité dans la peur… », La Presse, 27 mai 2012

[22] Siège du chef du gouvernement

[23] Siège du président de la République

 

Intimider les laïques

 

            Mais les principaux indices de complicité sont à lire dans l’attitude du pouvoir non pas à l’égard de son flanc extrémiste salafiste, mais à l’égard de son opposant laïque. En usant d’une  géographie politique doute partiellement inadaptée mais bien commode, doublée d’une métaphore guerrière nettement plus surannée encore, on pourrait dire qu’Ennahdha se garde davantage sur sa gauche que sur sa droite. En tous cas, certains faits en témoignent.

 

            Ainsi, selon le syndicat de base du personnel du ministère des Affaires étrangères,  le ministre avait décidé de relever de ses fonctions Zohra Ladgham, chargée d’affaires de Tunisie en Finlande, sur la foi d’une vidéo dans laquelle la diplomate était présentée en état d’ébriété, ce que cette dernière niait. En revanche, aucune poursuite ne fut engagée à l’encontre de l’auteur de cette vidéo, qui, du reste, épiait la diplomate dans ses déplacements en Finlande en la diffamant au moyen des qualificatifs « rcdiste » et « laïque », sans doute considérés, surtout le second, comme des étiquettes infâmantes. Celui de « femme » n’est cependant pas mentionné. C’est pourtant le plus objectif des trois et, hasard des choses, le syndicaliste témoin mentionne qu’après ce limogeage il ne restait plus que deux femmes en poste. Si par hasard un but occulte de masculinisation était recherché, il semblait ainsi quasiment atteint[1]. Difficile de ne pas conclure de ce premier fait que la hiérarchie du ministère des affaires étrangères accordait moins  de crédit à ses hauts fonctionnaires qu’à des individus les harcelant au nom de l’Islam ou de ce qui en tenait lieu dans leur version.

 

            Le deuxième  est rapporté par Khédija El  Madani, déjà cité précédemment et qui déclare (le 6 août 2013) que  Noureddine Khademi, ministre des Affaires religieuses, « vient d’interdire au cheikh zeitounien Ferid El Béji de prêcher dans les mosquées de la place. Son crime : avoir critiqué ledit ministre et dénoncé son laxisme…et, surtout, avoir affirmé publiquement que fouiller les mosquées pour y rechercher des armes et, éventuellement, arrêter les terroristes…ne portait aucune atteinte à l’Islam… »  Comment l’opposition laïque mais également la tendance traditionnelle de l’Islam ne pourrait-elle ressentir amèrement le fait que, pendant ce temps, les prédicateurs wahabbites et salafistes illégalement installées dans des centaines de mosquées pouvaient, eux, continuer de prêcher ?

 

            Ces deux premiers faits mettent en cause le pouvoir exécutif, qui relevait alors directement de la responsabilité du parti contrôlant le gouvernement, donc d’Ennahdha. Cela ne signifie pas automatiquement que le premier ministre contrôlait tout ce qui se passait dans toutes les administrations.

 

            D’autres faits mettent au-devant de la scène le pouvoir judiciaire. Parmi les multiples affaires au sujet desquelles la justice a pu être saisie et qui mettent en jeu la religion, soit objectivement soit parce que des extrémistes religieux  en ont décidé ainsi, certaines ont défrayé la chronique par leur durée et par leur caractère spectaculaire, symbolique ou croustillant. Il en est ainsi, entre autres,  de l’affaire « Persepolis ».

 

            Le 7 octobre 2011, la chaîne de télévision privée « Nessma » diffusa en dialecte tunisien Persepolis,  film d’animation franco-iranien de Marjane Satrapi  qui obtint en 2007 le prix du jury du festival de Cannes. La projection télévisée s’ouvrit sur un débat. Dans les jours qui suivirent, outrés par la présence, selon eux, d’une représentation de Dieu dans ce film, des salafistes en bande réagirent en s’attaquant violemment à la chaîne et à son directeur, Nabil Karoui. Dès le surlendemain, un groupe d’hommes barbus et de femmes portant le niqab, armés pour certains de gourdins et d’armes blanches, tenta d’investir deux établissements de la chaîne, situés dans deux quartiers différents de Tunis. Ils furent repoussés par les forces de l’ordre. Ils avaient été échauffés par une réunion qui rassembla 280 personnes environ. Toujours en réaction à cette diffusion, d’autres affrontements se produisirent le surlendemain dans les cités populaires de Jebel Lahmar et de Rommana entre des jeunes qui, incendièrent des pneus et des dépôts d’ordure, et des policiers qui ripostaient aux jets de pierres par des gaz lacrymogènes.  Le 12 octobre, Nabil Karoui, le directeur de la chaîne, se crut obligé de présenter ses excuses « au peuple tunisien » pour cette diffusion, ce qui n’empêcha pas la tenue d’autres manifestations de rue dirigées contre lui (le 15 octobre par exemple) et surtout ce qui n’empêcha pas son domicile d’être saccagé et vandalisé, le même jour, en son absence. M. Karoui déposa plainte pour ces voies de fait auprès d’un pouvoir judiciaire qui, lui,  avait déjà été saisi par ses adversaires à propos de son  « crime » de lèse-religion. Dès le 11 octobre, le procureur de la République de Tunis décidait d’ouvrir une enquête préliminaire à propos de la diffusion du film, ce qui aboutit à une première comparution de Nabil Karoui le 12 octobre, devant le procureur adjoint « chargé de la presse et de l’information » au Tribunal de première instance de Tunis. Pas moins de 144 avocats s’étaient fait le porte-parole de plaignants jugeant la diffusion « blasphématoire à l’égard de la foi islamique ».  Il convient immédiatement de noter que le  gouvernement ne se contenta pas de se retrancher derrière ces plaintes issues de la société civile, mais qu’il tint, par la voix du ministère public, à compter lui-même parmi les plaignants.  Il s’ensuivit un long feuilleton judiciaire. Le procès intenté à Nabil Karoui ainsi qu’à deux de ses salariés, prévu d’abord pour le 18 novembre, fut reporté une première fois au 23 janvier, puis une seconde fois, (à la demande de la défense) au 19 avril 2012. A noter que la séance avortée du 23 janvier fut l’occasion d’un  rassemblement salafiste au cours duquel une violence extrême put s’exercer en toute impunité, notamment à l’encontre des journalistes[2].  Entre-temps, la législation avait évolué, suite à la publication du décret-loi du 2 novembre 2011 relatif à la liberté de presse, d’édition et de publication, qui améliore les garanties apportées à la liberté d’expression tout en contenant, selon « Reporters sans frontières », des dispositions potentiellement dangereuses. L’article 53 « punit d’une amende de 1 000 à 2 000 dinars celui qui utilise les lieux de culte à des fins partisanes », mais également « celui qui porte atteinte, intentionnellement, aux cultes religieux autorisés »[3].   Il n’est pas impossible que le premier report du procès ait obéi à une stratégie d’anticipation, sorte  de spéculation  sur le contenu du futur texte. L’une des parties comptait-elle profiter d’une législation qui lui soit plus favorable ? Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de penser que c’est l’article 53  qui, le 3 mai 2012, condamna  enfin Nabil Karoui à une amende de 2 400 dinars, et à 1 200 dinars pour chacun de ses co-accusés, tandis que les agresseurs qui avaient détruit sa maison avaient auparavant écopé d’une amende de …9 dinars tunisiens !

 

            Il est à noter que le fait déclencheur de toute cette affaire est survenu à une période où les activistes islamistes,  déjà bien présents sur la scène tunisienne, n’occupaient cependant pas encore le pouvoir exécutif.  Pourtant,  dès le 22 octobre 2011, soit la veille exactement du scrutin qui allait porter Ennahdha au pouvoir,  La Presse pouvait annoncer l’engagement du ministère public aux côtés des parties civiles.  Difficile de savoir si l’affaire eût été instruite et jugée d’une manière différente dans l’hypothèse où le sort des urnes se fût avéré différent le lendemain. C’est pourtant bien toute la question qui importe dans la perspective qui est la nôtre ici : décider ce que vaut l’hypothèse « complotiste » : faut-il désormais, à partir du 23 octobre 2011, voir la main d’Ennahdha derrière tout verdict judiciaire en Tunisie ?

 

           

 

            Quant au jeune Jabeur Mejri, il n’eut même pas besoin de l’aide des salafistes pour se retrouver derrière les barreaux.  Son emprisonnement serait sans doute passé inaperçu sans la vigilance de deux journalistes blogueuses. Ce jeune homme, fils d’un pêcheur d’un village proche de  Mahdia (ville côtière située au sud de Sousse) eut le tort, aux yeux des plaignants, de  partager sur Facebook des caricatures et des propos critiques à l’égard de l’Islam. Certaines images étaient tirées d’un roman, dans lequel son auteur et co-accusé, Ghazi Béji, défendait l’athéisme, ce qui montre, soit dit en passant, que ce dernier n’est pas inexistant en Tunisie. Seulement voilà, il est ultraminoritaire, et choque un grand nombre de citoyens qui ne sont pas tous des salafistes, loin s’en faut. En l’occurrence, deux plaintes déposées le 5 mars 2012 par un « citoyen ordinaire » et par un avocat, aboutirent à l’arrestation de Jabeur Mejri (tandis que Ghazi Béji réussissait à se réfugier à l’étranger). Les deux jeunes furent condamnés (l’un par contumace) - le 28 mars 2012 en première instance et le 25 juin  en appel - à sept ans et demi de prison pour avoir, entre autres,  « porté atteinte à l’ordre public et aux bonnes mœurs ». « La jurisprudence a considéré que les bonnes mœurs sont constituées de l’ensemble des règles morales, coutumes, traditions, prescriptions religieuses dominantes dans la société et auxquelles il est interdit de contrevenir… s’en prendre au sacré … équivaut à porter atteinte aux bonnes mœurs »[4]. Ainsi, alors même que le parti au pouvoir avait renoncé, sous la pression des défenseurs de la « laïcité », à criminaliser l’atteinte au sacré, la magistrature prouvait son excès de zèle en réintroduisant par la jurisprudence cela même qui avait fait reculer le législateur islamiste.

 

            « Citoyen ordinaire », le plaignant ? Voire ! Cette histoire pourrait en cacher une autre : bien avant les faits dont il est question ici, Jabeur Mejri travaillait dans une filiale de la société nationale des chemins de fer tunisiens, dont il dit avoir été abusivement licencié. Il avait dénoncé des pratiques de corruption dont il fut le témoin dans cette entreprise. Or, l’un des plaignants dans l’affaire qui le conduisit en prison était un parent d’une des personnes mises en cause[5]. Rejeter la thèse du comploteur occulte qui tisse sa toile sans rencontrer de résistances est une chose. Nier l’évidence de l’existence de multiples stratégies occultes personnelles en serait une autre.

 

 

 

            A peu près à la même époque, l’histoire montra qu’on avait plus de se chances de se retrouver entre les barreaux en Tunisie pour publication de papier que pour effusion de sang.  La parution, à la une du quotidien de langue arabe « Ettounsia »[6] de la photographie d’un joueur de football en compagnie d’un mannequin prétendument dénudé entraîna l’arrestation de son directeur Nasreddine Ben Saïda ainsi que de deux autres journalistes sur ordre du parquet. Certes, l’affaire se dégonfla par la suite comme un ballon de baudruche, se soldant, en mars 2012, par une amende atteignant tout de même 1 000 dinars[7]. Le journaliste note que la photographie incriminée, avant d’émouvoir la magistrature, avait suscité l’opprobre des Salafistes, ce qui pourrait laisser supposer que le procureur déclencha des poursuites sous leur implicite pression. Fallait-il anticiper leurs attentes pour s’éviter leurs agressions ?

 

           

 

            La culture fut au centre d’une autre affaire aux rebondissements spectaculaire. La conception du beau et du « sacré » en constitua un enjeu source d’une violence qui s’avéra mortelle. Dans la nuit du dimanche 11 juin au lundi 12 juin 2012, un groupe d’individus envahit le palais Abdellia situé à La Marsa (banlieue huppée au nord de Tunis), qui abritait une exposition de peinture dans le cadre de la 10eme édition de  la manifestation « Le printemps des arts ». A noter que cette exposition, prévue du 1er au 10 juin, venait en principe de clore ses portes. Sur la foi d’images et de propos diffusés sur les réseaux sociaux et accusant l’exposition d’  « atteinte au sacré », les agresseurs détruisirent quatre œuvres sur la vingtaine que comptait l’exposition, avant que les forces de l’ordre ne réussissent à mettre les autres à l’abri. Cette affaire ne constitua qu’un prétexte pour le déclenchement par « de faux dévots, de vrais bandits »[8] d’une  violence qui se déchaîna dans les jours qui suivirent dans les cités voisines d’El Intilaka, d’Ettadhamen et de Sidi Hassine Sijoumi.

 

            Réaction du pouvoir exécutif ? Le ministère de la culture se désolidarisa des organisateurs de la manifestation en insistant sur le fait que, si l’espace était public, géré par une « Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle », l’organisateur de la manifestation, en l’occurrence l’association des arts de La Marsa, ne l’était pas. Tout en reconnaissant que la manifestation avait bien été autorisée le 19 janvier 2012 et qu’elle était organisée en collaboration  avec la délégation spéciale de la municipalité de La Marsa,  il réserve l’essentiel de ses foudres à ces organisateurs et indirectement au artistes : non seulement le palais fut momentanément fermé, en attendant la nomination d’un nouveau directeur chargé de mieux  le « surveiller » mais qui plus est, il fut décidé de poursuivre en justice l’association organisatrice « pour non-respect de l’engagement signé dans le cadre de l’autorisation délivrée le 19 janvier 2012 »[9]. Devant la levée de boucliers des artistes, dont une centaine organisa un sit-in le 13 juin  devant le siège du ministère de la culture, le ministre Mehdi Mabrouk se défendit de toute attaque contre l’art et les artistes, maintint que « quelques toiles ont vraiment porté atteinte au sacré » et « versé dans le discours idéologique aux dépens du discours esthétique »[10]. Diable ! Comment reconnaît-on,  en regardant une toile un « discours idéologique » et surtout comment le différencie-t-on d’un « discours esthétique » ? Mystère. Ou plutôt non : la réponse est simple : il y a des experts pour cela. En l’occurrence, les huissiers ! On apprit ainsi le 20 juin 2012 l’arrestation de l’huissier-notaire Mohamed Ali Bouaziz, qui avait établi le rapport sur les œuvres exposées au palais Abdellia[11]. Il fut accusé d’avoir provoqué des troubles en concluant dans ce rapport que les œuvres portaient atteinte au sacré !

 

            Si mystère il y a, il n’a d’égal que celui qui entoure le cœur du sujet, c’est-à-dire le contenu même des œuvres exposées. Tout se passe comme si un tabou empêchait tant les détracteurs que les défenseurs de les décrire tout simplement. Tout juste apprend-on que dans un journal télévisé de 20 heures, un  « expert » accorda à un des tableaux jugés « blasphématoires » un label  de sens « positif » et « écologique ». Faute d’avoir pu visiter l’expo avant les événements, il ne nous reste plus qu’à mettre notre imagination au pouvoir ! Nul doute qu’en matière de blasphème, elle saura rivaliser d’audace  transgressive !

 

 

 

           

 

 

 

            Sur la plupart de ces affaires, Ennahdha fut donc à la remorque des événements beaucoup plus qu’elle ne les suscita. Bien sûr, on peut prêter à ce pouvoir des capacités de stratégies secrètes. Encore faut-il les démontrer. Je promets  d’examiner sérieusement dans un futur proche les différentes hypothèses « complotistes » qui ont été émises , ne serait-ce que dans la presse en papier.

 

           

 

            Pour l’heure, je me contenterai en conclusion de militer en faveur de l’interprétation modeste des événements qui reste la mienne : aucun acteur ne contrôle tout, certains acteurs ont peur, d’autres profitent d’opportunités pour défendre leurs intérêts et tous cherchent à durer, tout simplement : ainsi, quand des forces de l’ordre hésitent à réprimer des salafistes connus de tous, et ce en dépit des évidences, cela peut être quelquefois parce qu’ils ont peur, l’expérience aidant, que leur poste soit attaqué par des bandes prétendant délivrer leurs camarades. Quant aux activistes qui sont sortis de prison à la faveur de la révolution du 14 janvier 2011, ils n’ont qu’une crainte : y retourner. Cela peut suffire à expliquer leur obstination à s’opposer, y compris par la violence, aux manifestations laïques, puisque, à tort ou à raison,  - bien sûr à tort mais ça ne change rien aux conséquences de cette erreur sur leurs actes, qui n’en acquièrent pas moins la dure consistance du réel -  ils voient dans tout « laïque » un « rcédiste » emprisonneur en puissance, qui ne doit surtout pas re-prendre le pouvoir !

 



[1] « Position du syndicat de base des Affaires étrangères », La Presse, 8 mars 2013 (cette date de publication est-elle fortuite ?)

[2] Raouf Seddik : « Quand l’accusé change de visage », La Presse, 24 janvier 2012.

[3] Cité par rsf.org. Analyse du décret-loi n° 2011-115 du 2 novembre 2011, relatif à la liberté de la presse, de l’impression et de l’édition – 14 février 2012.

[4] Attendus du jugement, cités par Thierry Brésillon, op. cit.

[5] Ces faits sont rappelés par Thierry Brésillon, op. cit.

[6] « La Tunisie »

[7] Ahmed Nemlaghi, Le Temps, 9 mars 2012, rubrique « Justice ».

[8]La Presse, 13 juin 2012

[9] « Fermeture du palais Abdellia », La Presse, 13 juin 2012

[10] « Je condamne toutes formes de menaces à l’encontre des artistes », propos recueillis par Samira Dami, La Presse, 14 juin 2012

[11] « Arrestation d’un huissier-notaire », La Presse, 20 juin 2012