Vous trouverez sur cette page...

"La porte d'entrée"

"Des conflits sociaux ordinaires..."

"Les mouvements pour l'emploi et le développement régional."

Et pour commencer...

La porte d'entrée

6 novembre 2014

            Dans un système, il faut choisir une porte d’entrée, qui ne se confond pas nécessairement avec un point de départ chronologique.

            La voici, cette porte d’entrée : le 14 janvier 2011, la peur a changé de camp. La police, toute puissante sous Ben Ali, est désormais déconsidérée. Il ne s’agit pas de nier la persistance de la répression dont le système policier et judiciaire se fait toujours l’instrument. Mais le fait est qu’il est devenu, à partir de ce jour-là, possible d’exprimer des revendications sociales, par la grève, par le sit-in, et parfois par des formes plus violentes, telles que le barrage de routes.

            Le véritable protagoniste de la pièce, c’est le mouvement social revendicatif. Il existait d’ailleurs avant la révolution, qui fut précédée, par exemple en 2008,  par un mouvement de grève long de six mois dans le bassin minier de Gafsa.         Ce mouvement social peut être décomposé en plusieurs parties définies en croisant deux critères : d’abord celui de la catégorie sociale qui porte telle ou telle revendication, ensuite celui de la nature de la revendication.

 

            On peut distinguer alors trois types de mouvements :

 

            Un mouvement revendicatif classique porté par des salariés réclamant une amélioration de leur rémunération et des conditions de leur carrière ; il se manifeste dans la fonction publique, dans le secteur des transports, mais également dans de grandes entreprises, souvent détenues par des étrangers. Il débouche assez souvent sur une satisfaction partielle ou totale des revendications ;

 

            Un mouvement revendicatif portant essentiellement sur l’emploi, particulièrement symptomatique des maux économiques et sociaux dont souffrait la Tunisie sous Ben Ali et dont elle souffre encore actuellement. Parmi ces maux, figure en tête le chômage et plus particulièrement celui des jeunes diplômés, aggravé dans les régions dites « de l’intérieur » (par opposition à celles de la côte mieux lotie grâce au tourisme et à une localisation industrielle privilégiant le littoral). Ainsi, les salariés travaillant en sous-traitance pour de grandes entreprises vont réclamer leur titularisation dans des emplois plus stables. Mais le propre de ces revendications est qu’elles sont également prises en charge par les chômeurs eux-mêmes, par leurs familles et, finalement, par la population de localités entières  qui, par exemple, va protester de manière très dure contre les modalités de recrutement de grandes entreprises, contestant les résultats aux concours de recrutement (comme ce fut le cas en ce qui concerne la Compagnie des Phosphates de Gafsa), ou, plus symptomatique encore, réclamant une sorte de préférence régionale dans ce type de  recrutement. Symptomatique de quoi, demandera-t-on ? En premier lieu, du caractère crucial, en marge du problème général de l’emploi, de la question des inégalités régionales de développement et de la détresse des régions dites de l’intérieur, situées, pour résumer à l’extrême, à l’ouest du pays ; ensuite d’une tendance que l’on peut juger inquiétante du mouvement social de ne pas être porteur que de valeurs universelles, mais aussi d’un certain repli sur soi.

            A ces deux mouvements revendicatifs de base, il convient d’ajouter ceux qui naissent en réaction à d’autres mouvements, et qui peuvent en provoquer d’autres, dans un mécanisme qui peut évoquer celui  de la réaction en chaîne propre au phénomène de l’explosion nucléaire ! La population de telle localité déclenche un mouvement qui peut prendre la forme d’un sit-in ou d’un barrage routier pour protester contre les effets sur leur vie quotidienne d’un mouvement de grève dans les transports publics. On imagine sans peine que l’enclavement et le dénuement exacerbent la virulence de la protestation dans ce cas. S’inscrivent également dans ce cadre les mouvements universitaires de résistance à ce  qui fut vécu dans ce milieu comme des agressions islamistes lorsque, à l’hiver 2011-2012, des étudiantes tentèrent, avec l’aide d’éléments extérieur, d’imposer le port du voile en classe et que le corps enseignant répondit par la grève.  Il faut également ranger dans cette catégorie l’ensemble des manifestations, qu’elles soient déclenchées par des chauffeurs de taxi ou par des policiers, qui visent à protester contre l’insécurité. C’est ce dernier cas qui peut ajouter foi à l’hypothèse selon laquelle la peur aurait changé de camp. Et l’autorité  avec elle, comme le montrent certains épisodes  assez spectaculaires,  au cours desquels on a vu ces défenseurs naturels de l’autorité que sont les policiers, se retourner contre  celle de leurs supérieurs, jusqu’au sommet de l’Etat. Quand le bras armé du pouvoir central se retourne contre lui, que reste-t-il à dernier pour se maintenir ?

 

Et pour continuer...

Des conflits sociaux ordinaires... dans un contexte révolutionnaire

 

            Il peut sembler bien surprenant d’utiliser le terme « ordinaire » à propos de mouvements sociaux qui se produisent dans un pays qui semble en pleine phase révolutionnaire.

 

           

         Au risque de décevoir, il faut rappeler que le quotidien ne disparaît pas par enchantement lorsque l’Histoire s’accélère. La vie continue. Les  arbres continuent à pousser, les voitures à circuler, les enfants des rues à crier, les marchés à s’animer…  les estomacs à réclamer.  Le pouvoir d’achat reste par conséquent la première des revendications, d’autant plus que la soudaine ouverture politique en facilite l’expression, et c’est un euphémisme : mieux vaudrait dire que le courant d’air de revendications si longtemps contenues fait soudain claquer ces portes qui viennent de s’entrouvrir.

 


 

            Il ne se passe guère de jours depuis le 14 janvier 2011 sans qu’un collectif de travail, ici ou là,  n’éprouve le besoin, spontanément ou non, de protester ou revendiquer des améliorations matérielles par la grève, le sit-in, la marche  ou parfois simplement l’annonce ou la menace de telles manifestations. La durée de ces actions peut varier de 1 heure à 6 mois.

 

Ordinaires, ces mouvements sociaux le sont dans une certaine mesure dès lors qu’on les examine selon des critères utilisables sous n’importe quels cieux : leurs enjeux, leur forme, leurs résultats, leur localisation géographique et sectorielle.

 

Enjeux

 

            Concernant les enjeux, si les revendications matérielles dominent (carrière, rémunération…), certains mouvements ne se comprennent que sur fond du rapport de forces syndical, entre syndicalisme patronal et syndicalisme salarié d’abord, entre syndicalisme et  pouvoir politique ensuite, entre organisations syndicales rivales enfin. Un triple enjeu permet de comprendre bien des conflits : la représentativité syndicale, la reconnaissance du fait syndical et celle du pluralisme syndical, tant au niveau de la représentation des employeurs que de celle des  salariés. La première question suggère un critère supplémentaire de classification des conflits, selon le rôle qu’a joué le fait syndical dans leur naissance et leur devenir. Quatre catégories peuvent ainsi être distinguées : certains conflits ont été suscités ou soutenus par le mouvement syndical ouvrier, à partir de revendications économiques classiques (salaires, carrières…) ; d’autres sont nés spontanément avant d’être prise en charge ou soutenus par un syndicat, tandis qu’une troisième catégorie comprend ceux qui  sont nés spontanément et sont restés indépendants de toute organisation syndicale. Enfin, une quatrième catégorie de conflit avait  pour enjeu direct  la reconnaissance du fait syndical ou de la représentativité syndicale.

 

 

 

            En effet, la chute du pouvoir de Ben Ali a  ouvert la porte au pluralisme syndical et a permis la rupture du monopole syndical de la grande organisation historique que constitue encore à ce jour l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens).

 

            L’UGTT est née le 20 janvier 1946 ; son congrès constitutif tenu au siège de la Khaldounia, désigne  Farhat Hached comme son secrétaire général et Mohamed Fadhel Ben Achour comme président. Les relations de l’UGTT avec le pouvoir ont évolué en dents de scie : composante du Front national réuni autour du parti au pouvoir au moment de l’indépendance, elle s’est par la suite opposée à lui et à son leader Habib Bourguiba, avant de se trouver plus tard « récupérée » par Ben Ali. Au congrès de Sousse, en 1989, c’est un proche du gouvernement, Ismaïl Sahbani, qui est élu secrétaire général, puis réélu en 1994 et 1999. Après sa condamnation pour malversation en 2001, il est remplacé par Abdesssalem Jerad. En 2004, l’Ugtt soutient la candidature de Ben Ali malgré l’opposition de certaines structures régionales et de plusieurs fédérations, dont celles de l’enseignement supérieur et de la santé. Au lendemain de la révolution du 14 janvier 2011, l’Ugtt accepte dans un premier temps de participer au premier gouvernement de transition de Mohamed Ghannouchi, en y envoyant trois ministres, avant de se raviser sous la pression de sa base.

 

            Le 4 décembre 2012, jour de la commémoration du 60e anniversaire de l’assassinat de Farhat Hached, des syndicalistes de l’UGTT sont agressés par des manifestants appartenant à la LPR (Ligue de Protection de la Révolution). Considérant que cette dernière constitue le faux nez du parti islamiste Ennahdha au pouvoir, l’UGTT répond en annonçant le boycott des émissions télévisées dans lesquelles participe ce parti et en appelant à une grève générale le 13 décembre. Cette dernière est cependant évitée grâce à l’engagement d’un dialogue qui aboutit à un accord portant, notamment, sur la constitution d’une commission mixte d’enquête sur les événements du 4 décembre[1].

 

            La reconnaissance du pluralisme syndical s’est traduite par l’entrée en scène de la CGTT (Confédération Générale des Travailleurs Tunisiens) ainsi que de l’UTT (Union des Travailleurs de Tunisie). La CGTT est née d’une scission à l’intérieur de l’UGTT, qui s’est manifestée au congrès de Sousse de 1988. Née le 3 décembre 2006, elle est toutefois restée interdite jusqu’à la chute du régime de Ben Ali, tandis que l’UGTT avait pignon sur rue sous ce régime. Après 1a révolution, la CGTT a donc tenté de faire entendre sa voix. On lui doit en particulier un mouvement revendicatif très dur des techniciens de la compagnie  nationale de transport aérien Tunisair, qui fut perturbée pendant 2 semaines en décembre 2011, puis en mai 2012.

 

            L’UTT fut fondée, quant à elle, le 1er mai 2011, par Ismaël Sahbani, cet ancien secrétaire général de l’UGTT élu en 1989. Elle s’illustra, à  titre d’exemple, dans le transport aérien :  les 17 et 18 janvier 2012, quelque 750 employés de l’Office de l’Aviation Civile et des Aéroports (OACA) exerçant dans les aéroports de Tunis-Carthage, Djerba-Zarzis et Tozeur-Nafta se mirent en grève pour protester contre le refus de la direction d’intégrer les intérimaires… Tous adhérents à l’UTT[2], les grévistes réclamaient également le prélèvement des cotisations syndicales au profit de leur organisation.

 



[1] Isabelle Mandraud : « L’UGTT, l’autre pouvoir tunisien »,  lemonde.fr, 22 mars 2013v

[2] Selon La Presse du 18 janvier 2012

 

Formes

 

            Concernant leurs formes, ces conflits prennent,  par ordre d’intensité croissante, celle  de la simple menace de grève à la grève illimitée, en passant par la grève limitée dans le temps et annoncée comme telle, (d’une heure, d’un jour, ou davantage…) ou limitée dans l’espace :   c’est à l’automne 2012 que la tension monta dans le pays à un point tel que des mouvements de grève générale de portée régionale se développèrent dans un grand nombre de gouvernorats, notamment celui de Sfax. La Presse pouvait titre le 7 décembre : « Grève générale à Sfax : la capitale du sud paralysée ». Mais de tels mouvement éclatèrent également à Sidi Bouzid (berceau de la révolution tunisienne de 2010-2011), à Gafsa, à Kasserine, autant de capitales d’un grand sud sous développé et se vivant comme marginalisé. Ces mouvements faillirent déboucher sur une grève générale de portée nationale, avant que les partenaires sociaux ne se ravisent en concluant un accord qui mit fin à ce projet.

 

            On ne saurait, dans ce recensement, oublier  les «  sit-in » qui accompagnent, ou non, les grèves, qu’ils prennent place sur un lieu de travail ou en ville, devant le siège de tel ou tel gouvernorat, et qui peuvent durer, eux aussi, d’une heure à plusieurs mois. Le terme sit-in est en effet si fréquemment utilisé qu’il en vient à désigner toute forme d’occupation d’un espace public ou d’un collectif de travail, bien au-delà de ce qu’évoque son étymologie. On ne peut s’empêcher de penser que la prolifération (au risque d’une démonétisation)  de ce terme dans les médias, (qui ne font sans doute en cela que relayer le vocabulaire militant) signale une volonté de sortir ces conflits sociaux de leur caractère « ordinaire », en les rattachant aux prestigieux combats menés respectivement par les Noirs des Etats-Unis pour l’égalité des droits ou par les Indiens pour leur indépendance. Ces évocations donnent au mot une triple connotation d’universalité  (ce sont des luttes mondialement connues visant des buts universels en termes de droits humains), de tiers-mondisme (le mouvement gandhien visait la décolonisation) enfin d’une radicalité à la fois pacifique et révolutionnaire.  En se revendiquant de cet héritage, le contestataire tunisien de 2011 ou de 2012 signale que sa revendication, pour « ordinaire » qu’elle apparaisse,  s’inscrit bel et bien dans une révolution que l’on a voulue inédite, exemplaire pour le monde entier. N’a-t-elle pas inauguré le « printemps arabe » ?

 

            Le rapport entre la simple menace de grève, non suivie d’effet, et la grève effective est un indice de l’efficacité de la revendication, donc du résultat des grèves. Des préavis sont lancés, des discussions s’engagent. Quand elles s’annoncent fructueuses, les grèves sont reportées ou suspendues, ce qui permet de maintenir un rapport de forces, y compris lorsqu’un  accord est parfois conclu. Il arrive même que les discussions aboutissent à des annulations de grèves, par exemple à la télévision au début de mars 2012, à l’éducation nationale en fin avril et début mai 2012, dans les douanes en fin novembre 2012, à la Sécurité sociale en fin janvier 2013, à l’OACA et à l’institut national de météorologie en fin février 2013.De même fut annulée  la grève des  transporteurs de marchandises prévue du 25 au 27 mars 2013, suite à un accord entre les “chambres syndicales nationales du transport international de marchandises et de marchandises pour le compte d’autrui” et le ministère du transport. Une autre grève, celle des instituteurs prévue à la mi-mai 2013 fut également  annulée, ainsi qu’une grève des décharges publiques à la même époque. Dernier exemple, celui de  l’hôpital régional de Zarzis, où une grève prévue en juin 2013 fut annulée suite à un accord trouvé avec le ministère de la Santé.

 

            Un accord signé en décembre 2012 par les partenaires sociaux a permis une augmentation générale du salaire de base de 6% au titre de l’année 2012 dans les secteurs tant public que privé, ce qui correspond grosso modo au taux d’inflation annuelle dans ce pays. Quant au SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti), il a augmenté (pour 40 heures par semaine) de 4,8% entre juillet 2010 et mai 2011, et de 5,3% entre mai 2011 et juillet 2012[1]. On voit que, si l’augmentation s’est accélérée, en 2011-2012, le nouveau pouvoir est resté modéré malgré les mouvements sociaux.

 



[1] D’après les données de la Banque Centrale de Tunisie  ; www.bct.gov.tn

 

 

Secteurs

 

            Concernant le critère de localisation sectorielle, si l’on mesure la dureté de ces conflits à leur fréquence et à leur durée, on voit alors sans surprise que quelques secteurs économiques concentrent  ce type de mouvements : les transports publics, la fonction publique (l’université et l’éducation nationale dans son ensemble, certains ministères, des municipalités),  le tourisme, auxquels il faudrait ajouter la moyenne et grande industrie, privée y compris.  Dans cette dernière catégorie, on peut citer, à Tunis même, une  brasserie appartenant à la Société Frigorifique et de Brasserie de Tunisie (SFBT), dont la production fut stoppée en novembre 2011, à Sfax, la confiserie Ennaoura,  qui ferma ses portes le 31 décembre 2011, à la suite d’un mouvement revendicatif de deux jours, visant la transformation de prime en 13e mois ; 520 travailleurs étaient concernés. A la câblerie Kromberg and Schubert , située au nord, entre Béja et Bizerte, ce sont plus de 3 000 personnes qui étaient concernées par une grève finalement annulée le 07 janvier 2012 après conciliation. Le secteur textile et la confection ne sont pas épargnés comme le montre l’exemple du  Groupe Absorba, spécialisé dans la  confection pour enfants, dont la filiale TMST, située dans le gouvernorat de Monastir, fut fermée une dizaine de jours au printemps  2012. C’est en présence des  forces de sécurité  que le travail reprit le 12 avril. Mais les femmes, majoritaires dans ce secteur, n’avaient pas dit leur dernier mot, puisque un mois plus tard, le 31 mai 2012, La Presse pouvait titrer« Un combat contre l’exploitation » et préciser que, « révoltées contre l’esclavage », des centaines de femmes ouvrières du textile  avaient entrepris la veille, un sit-in sur la route desservant Ksar Saïd et Tunis.  Ksar Saïd, dans le gouvernorat de Monastir (qui vit naître le guide historique Habib Bourguiba), constitue le point névralgique de l’industrie textile, sur laquelle cette région du Sahel a fondé son principal moyen d’existence.

 

            On ne s’étonnera pas davantage d’observer un mouvement revendicatif sporadique mais chronique dans le  bassin minier du gouvernorat de Gafsa, dont l’économie est entraînée par le puissant Groupe Chimique Tunisien (GCT). 2 600 personnes y travaillent dispersées entre Redayef, Om Larayes, Md’hilla et Métlaoui.  L’usine de M’dhilla fut paralysée durant près de trois mois par un sit-in avant que le travail ne reprenne le 7 mars 2012, mais pour 24 heures seulement ! Il faut dire que la Tunisie démocratique doit beaucoup à ces ouvriers, dont la révolte, dès 2008,  peut être considérée après-coup comme le premier ou un des premiers  signes avant-coureurs de la révolution du 14 janvier 2011.

 

            Mais le conflit de ce type le plus dur, en tout cas le plus long, est sans doute celui qui éclata à Sfax, au laboratoire  pharmaceutique Galpharma. Durant sept mois, à partir du 1er juillet 2011, l’usine fut occupée par les grévistes (une « poignée » si l’on en croit S. Hamrouni, de La Presse, mais également T. Lajili du Temps). Enfin, le travail put reprendre le 24 janvier 2012, après signature, la veille, d’un accord entre les parties patronale et syndicale, en présence de l’inspection du travail et du gouverneur de la région.

 

            Avec le conflit qui éclata sur la plateforme pétrolière d’El Borma, appartenant  à la  société tuniso-italienne Sitep,  nous abordons un sujet plus complexe étant donné la pluralité des enjeux qu’il représente. Sur 90 techniciens et ouvriers travaillant sur cette plateforme, 56 se lancèrent,  le  jeudi 12 janvier 2012, dans  grève illimitée, à l’appel de la FGTT (Fédération Générale des Travailleurs Tunisiens). Ils réclamaient  tout à la fois  la prise en compte  du  pluralisme syndical, la création d’une   commission d’enquête sur les « marchés douteux », l’application de conventions signées le  2 février 2011, (dans la foulée de la révolution) visant à porter  l’âge de la retraite à 55 ans. Mais ils demandaient également que l’on accorde la  priorité aux jeunes de la région dans le recrutement.

 

            Que l’on prête une attention particulière au dernier point, même s’il se trouve noyé dans un ensemble moins significatif. A elle seule, sa  formulation mériterait des pages d’exégèse. Elle constitue en tout cas le leitmotiv des revendications  qui vont être exprimées par les protagonistes des mouvements sociaux dont il va être maintenant question.

Et pour terminer...

Les mouvements sociaux pour l'emploi et le développement régional

L'art de la révolution permanente

 

            Selon les données de l’Institut National de la Statistique tunisienne, plus du tiers des chômeurs tunisiens étaient titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur au premier trimestre de 2012. Le taux de chômage de ces diplômés atteignait ainsi 34,2%, dont 21% chez les hommes et 49,9% chez les femmes[1]. Encore cette donnée constitue-t-elle une moyenne nationale. Que dire du chômage en général et de celui des diplômés en particulier, dans ces régions dites « marginalisées » de l’intérieur (sud, ouest, nord-ouest) du pays, lesquelles furent, faut-il  le rappeler, la locomotive de la « révolution du jasmin » en décembre 2010 et  janvier 2011 ? A titre d’exemple, le taux de chômage général atteignait en 2012, 23%  à Siliana[2], et jusqu’à  51,7% à Tataouine[3]. Vous êtes invités à retrouver sur la carte des gouvernorats toutes les régions mentionnées ici.

 

 

 

 



[1] La Presse, 24 mai 2012

[2] La Presse, 30 novembre 20112

[3] La Presse, 15 décembre 2012

 


 

            Les mouvements sociaux visant l’emploi et le développement régional ne peuvent en aucune façon être assimilés aux mouvements revendiquant simplement (si l’on ose dire) une amélioration des conditions matérielles des travailleurs titulaires d’un poste. Ces derniers, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, disposent d’un moyen de pression pour faire aboutir des revendications qui ont d’ailleurs été  fréquemment été satisfaites, comme le montre le nombre important de grèves interrompues, suspendues, ou parfois annulées avant même d’être déclenchées. Il en résulte que ces mouvements ont pris en général une tournure pacifique. Il n’en est pas de même des conflits dont il sera question ici, qui se déclenchent le plus souvent dans des régions déshéritées (« marginalisées ») du sud, de l’ouest ou du nord-ouest du pays.

 

            Quatre raisons expliquent qu’ils peuvent difficilement se passer de la violence et que, ce faisant, par le jeu des réactions en retour, ils entretiennent un processus qui se veut révolutionnaire, et qui, en tout cas, va contribuer à une instabilité politique chronique : premièrement, les protagonistes n’ont rien à perdre ; deuxièmement, ceux d’entre eux qui n’ont pas d’emploi ne possèdent par définition pas l’arme pacifique qui consiste à se croiser les bras ; ils se tournent donc beaucoup plus volontiers vers des moyens illégaux, voire violents ; troisièmement, sans emploi, sans employeur ils sont donc  également privés de tout interlocuteur direct et facilement identifiable qu’ils puissent rendre responsable de la satisfaction de leurs revendications  ;  celles-ci sont donc adressées directement, faute de mieux,  à l’autorité politique, (représentée localement par un délégué ou un gouverneur), ce qui politise immanquablement le mouvement social et contribue à faire de celui-ci un ferment révolutionnaire d’une sorte de révolution permanente : en bref, tant que le développement régional n’aura pas abouti au nirvana du plein-emploi, tout gouvernement, même formellement démocratique, sera considéré comme ayant failli à sa mission, donc à remplacer. Enfin, quatrièmement, à la différence des demandes d’augmentation de salaires, que l’on peut toujours satisfaire dans l’urgence en faisant la part du feu, quitte à aggraver la situation économique, la plupart des revendications des chômeurs ou de leurs familles sont impossibles à satisfaire : il n’y a pas d’offre face à cette demande-là. Ceci explique peut-être une réaction souvent violente des autorités et des forces de l’ordre qu’elles représentent.

 

 

 

Précisions chacun de ces arguments.

 

Des protagonistes qui n'ont rien à perdre

 

            On peut rappeler que c’est une immolation par le feu  qui inaugura le soulèvement qui devait déboucher sur la chute du régime de Ben Ali le 14 janvier 2011 ; que d’autres immolations, moins médiatisées, mirent fin çà et là au désespoir personnel de leurs auteurs tout en soulignant au contraire le caractère chronique du désespoir collectif dans certaines régions ; que ces immolations se poursuivirent bien après la chute de l’ « ancien régime » ; ainsi l’article du Temps daté du 11 octobre 2013 signalait  qu’un vendeur ambulant avait succombé à ses blessures deux semaines après s’être immolé par le feu à Bab El-Jazira (centre ville de Tunis). Non, nous sommes bien alors en octobre 2013 et non en décembre 2010. Le temps se serait-il arrêté ?   Tout comme Mohamed Bouazizi, son glorieux prédécesseur de Sidi Bouzid, c’est la saisie par la police de sa marchandise qui aurait poussé au désespoir ce marchand ambulant. Des actes individuels moins définitifs mais tout aussi significatifs complètent certaines manifestations collectives de protestation, comme par exemple, la grève de la faim ; quand elle s’accompagne de mutilations volontaires, on peut mesurer que le désespoir social conduit les victimes à relativiser la valeur de leur propre personne : ainsi, au Kef, fin janvier 2013,  trois « sit-inneurs » en « grève de la faim sauvage », se seraient cousu les lèvres devant le siège du gouvernorat[1].  Il en est donc ainsi quand les protestataires, faute d’emploi et de perspective, n’ont rien d’autre que leur corps à brandir.

 

            Cependant, il est vrai que les chômeurs ne monopolisent pas tous les cas de lutte pour l’emploi. Il faut leur ajouter les luttes des travailleurs précaires, travaillant sur des chantiers et  qui, à l’expiration de leurs contrats, en réclament le renouvellement (par exemple, Tozeur, fin 2011, début 2012, ou encore Sidi Bouzid, janvier 2012) ; souvent, ces précaires sont employés par des sous- traitants au services de gros donneurs d’ordres. Par exemple, en novembre 2011,plus de 250 agents (ouvriers, ingénieurs, techniciens) assurant la maintenance des installations de la compagnie pétrolière italienne ENI, dans les gouvernorats de Tataouine, Sfax, Tunis et Nabeul, se sont mis en grève : ils étaient  sous contrat de sous-traitance depuis des périodes allant de 2 à 14 ans[2].  D’autres grèves ont affecté des sous-traitants de la fonction publique ou du secteur public, comme, ce même mois de novembre 2011,  le CNI, (Centre National Informatique). D’autres revendications concernent, comme à la SFBT, la réintégration de travailleurs licenciés pour fait de grève ou autres raisons.  Ce type de revendication s’est poursuivi de manière éparse durant ces deux années.

 

            Mais la revendication la plus fréquemment observée et la plus emblématique de la situation de sous-développement de certaines régions dites « de l’intérieur » concerne l’ appel à une certaine forme de « préférence régionale ». Les ingrédients en sont les suivants : une région marginalisée, déshéritée, sous-développée ; la présence d’un employeur important dans cette région, qui recrute par concours, ce qui signale tout à la fois une rareté des emplois à pourvoir face à une abondance des demandes et le  choix d’une certaine forme de  sélection face à cette rareté, forme de élection dont la transparence permet la contestation, à l’inverse d’une autre ; enfin, et par conséquent, le mécontentement de tous les exclus du concours  lors de la publication des résultats. Cela est arrivé dans de multiples cas, du nord jusqu’au sud : à Bizerte, avec la STIR  (Société Tuniso-Italienne de Raffinage), à Kasserine avec la société de cellulose, enfin sur l’axe  Gabès-Gafsa, organisé autour de la filière de la chimie et des mines. C’est cette dernière région qui a présenté cette situation de la manière la plus chronique, la plus critique et la plus emblématique. Il convient donc de s’y arrêter un peu plus longuement.

 

 

 

            La Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) fait partie du Groupe Chimique Tunisien (GCT), maître d’œuvre de la filière chimique dans l’axe qui relie, au sud du pays,  le port de Gabès à la ville intérieure de Gafsa ; cette dernière se trouve au cœur du bassin minier constitué des quatre villes de Redayef, Om Larayes, Md’hilla et Métlaoui. Fondée en 1896 suite à la découverte par un géologue français d’importantes couches de phosphates de calcium dans la région de  Métlaoui, la CPG  est représentative du modèle du paternalisme social, aujourd’hui abandonnée,  dans lequel l’employeur s’assurait la fidélité de ses salariés en leur garantissant une couverture sociale  et en leur fournissant une kyrielle de services, en l’occurrence ici,  électricité, gaz, eau potable, équipements culturels. « Les salles de cinéma et les théâtres ont été construits à Métlaoui et à M’dhilla par les colons vers les années vingt »[3]. De plus, l’employeur offrait à la population une certaine forme, qu’on pourrait dire clientéliste,  de garantie de l’emploi en n’hésitant pas à embaucher des membres des familles des ouvriers déjà en place. Ces pratiques ne sont  plus possible dans un contexte de mondialisation et de libéralisation de l’économie, train dans lequel Ben Ali était monté  dès le début des années 1990. Cependant,  les attentes, transmises par la mémoire collective, sont demeurées les mêmes. Notre témoin suggère qu’elles pourraient aujourd’hui se trouver amplifiées par certaines manipulations politiques, auxquelles les tenants de l’ancien régime ne seraient pas étrangers.  Ecoutons-le :  « …,l’administration de la CPG a cédé son rôle au profit des syndicats. Ces derniers ont été, néanmoins, manipulés par l’ancien régime qui, mû par ses craintes d’un éventuel soulèvement…, a choisi de diviser pour affaiblir…  il a constamment œuvré à privilégier certains aux dépens d’autres et a joué la carte des conflits tribaux… Ses anciens alliés sont toujours là et se permettent de tout faire afin de défendre leurs intérêts”, … »[4]

 

 

 

            Quoi qu’il en soit, en fin novembre 2011, le bassin minier s’enflammait, à la suite du déclenchement d’un sit-in par des employés de la société de protection de l’environnement et  par un groupe de demandeurs d’emploi. L’activité fut toujours paralysée dans la zone industrielle de Gabès, un couvre-feu fut décrété à Gafsa de 19 h 00 à 6 h 00, en réponse à des « actes de violence et de vandalisme … , ciblant des postes de la police et de la garde nationale ainsi que les infrastructures de la Compagnie des Phosphates de Gafsa, en signe de protestation contre les résultats du concours de recrutement organisé par la société…. »[5]. Le sit-in, déclenché d’abord par un groupe de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, levé le 1er décembre suite à l’annonce du recrutement de 100 jeunes de la région par le GCT, fut vite rétabli par la suite et les troubles ont duré tout le mois de décembre. Le mouvement s’est amplifié : au sit-in se sont ajoutées des manifestations plus ou moins violentes : pneus brûlés, routes barricadées… A la fin décembre, les pertes essuyées par la compagnie (CPG) durant l’année en cours à cause des mouvements de protestation ont été estimées par  elle à 400 millions de dinars[6]. La reprise du travail le 27 décembre, n’a été que de courte durée puisque de nouveaux sit-ins furent déclenchés le 1er janvier 2012 à propos d’un concours organisé pour le recrutement de 650 agents. Les protestataires réclamaient la proclamation des résultats mais surtout pour certains, leur  intégration, tout en contestant les critères de recrutement. La question de l’emploi dans le GCT n’a jamais été vraiment résolue durant ces deux années puisque le 27 avril 2013, La Presse pouvait titrer : « Possible fermeture du Groupe chimique tunisien et de la CPG » (Compagnie Générale des Phosphates) et ce, en lien avec la poursuite de mouvements de protestation au bassin minier de Gafsa. Suspendue depuis la fin mai 2013, l’activité de la CPG à Métlaoui ne reprit que vers la mi-juin, sous le contrôle des forces de l’ordre[7]. Il fallut attendre le 30 août 2013 pour que des mesures soient annoncées en faveur du développement du bassin minier de Gafsa[8]. Suffiront-elles à désamorcer la crise dans ce territoire sensible ?

 

 

 

            Si les gros employeurs installés de longue date sont en première ligne face à la revendication de l’emploi et de la « préférence régionale », il en est de même des nouveaux investisseurs. Des emplois sont provisoirement créés pour la construction des usines, mais la fin des travaux est source de bien  frustrations, comme dans le cas de  la cimenterie de Rouisset (gouvernorat de Kairouan), dont les travaux de construction, commencés  en 2008, se sont achevés « récemment[9] ». 98% des 150 salariés (cadres et ouvriers) qui ont participé à sa construction étaient originaires de Rouisset et des alentours. Malgré cela et malgré la promesse de continuer à favoriser le recrutement  local, un groupe de contestataires envahit les locaux samedi 21 janvier 2012, en revendiquant une embauche immédiate. Certains villageois estimaient en effet avoir été victimes d’un jeu de dupes : on les avait fortement « incités » à brader leurs terres agricoles en échange de promesses d’emplois  qu’ils  estiment insuffisamment tenues, au regard des dégâts environnementaux subis. En effet, ils constatent aujourd’hui (janvier 2012) que leurs plaines céréalières et leurs oliviers ont été « asphyxiés ». Autre cas, celui de  l’usine Tifert (Tunisian Indian Fertilizers) fabriquant de l’acide phosphorique dans la zone industrielle de Skhira (gouvernorat de Sfax). En juin 2013, dans le sillage d’une grève générale régionale, un groupe de 21 ouvriers remerciés après avoir participé durant quatre ans aux travaux de construction  de l’usine pour le compte d’une société privée rappellent des promesses qui leur avaient été faites, selon eux, quant à leur intégration.

 



[1] La Presse, 25 janvier 2013

[2] La Presse, 1 novembre 2011.

[3] Témoignage de M. Farid Khmili, cadre de la CPG, cité par M.H.ABDELLAOUI, La Presse du 26 décembre 2011

 

[4] Farid Khmili, op. cit.

[5] Le Temps, 25 novembre 2011

[6] La Presse, 26 décembre 2011

[7] La Presse, 14 juin 2013

[8] La Presse, 30 août 2013

[9] La Presse, 23 janvier 2012

 

Les armes de ceux qui n'en ont pas

 

            Deuxièmement, comme le montre déjà l’exemple précédent, il est vrai que, faute de disposer systématiquement de l’arme de la grève, ces luttes pour l’emploi et le développement régional prennent des formes radicales, parfois violentes. Cela commence fréquemment par l’occupation de locaux (sit-in) ; pour des personnes privées d’emploi et par conséquents de locaux de travail, on occupe ce que l’on peut, plus exactement les locaux symbolisant en région l’autorité politique déconcentrée : il s’agit en Tunisie des  gouvernorats et des délégations. La lutte, ayant donc désormais « pignon sur rue », se met à concerner la population entière ; souvent solidaire, celle-ci peut aussi parfois se montrer exaspérée par la perturbation entraînée dans les services publics et réagir en faveur du retour à l’ordre, d’une manière qui s’avère parfois violente elle aussi ; c’est ainsi que Le Temps pouvait titrer, le 8 janvier 2012 : « Les habitants de Joumine attaquent les sit-inneurs chômeurs ». Le journal précise par une métonymie que  la délégation (au sens des locaux administratifs qui l’abritent)  de cette petite localité du gouvernorat de Bizerte est « squattée » depuis un mois par un groupe de jeunes demandeurs d’emplois, et que la garde nationale est intervenue. Le gouverneur de Médenine s’est rendu à Sidi Makhlouf  pour rencontrer les citoyens de cette délégation entrés en « grève ouverte » à partir du lundi 23 janvier 2012, revendiquant « l’amélioration de leurs conditions de vie et la création de postes d’emploi pour les jeunes de la région. Mais, raconte La Presse[1],  il a alors été empêché de quitter le siège de la délégation. Lorsque la délégation de Oueslatia, au nord-ouest de Kairouan, fut  investie le 17 janvier 2012 par un groupe de jeunes chômeurs diplômés du supérieur, c’est bien la personne du délégué qui en fit les frais puisque, dépouillé de son téléphone portable et agressé physiquement, il dut être évacué, sous la protection de l’armée, vers un établissement hospitalier. « Le lendemain », précise Le Temps,  « les délégués de la région soutenus par les fonctionnaires et les ouvriers du gouvernorat se sont rassemblés au siège du gouvernorat de Kairouan pour soutenir leur collègue… »[2]. D’autres actions de séquestration se reproduiront ailleurs, visant des directeurs d’établissements industriels  (SIAP[3], à Sfax, fin mai 2012), ou des hauts fonctionnaires locaux ou régionaux (délégués ou gouverneurs).

 

            Dans  d’autres cas, c’est l’accès aux voies publiques qui est perturbé : « Des protestataires bloquent l’artère principale de Sidi Bouzid », signale Le Temps, le 6 janvier 2012, en précisant qu’il s’agit d’ouvriers de chantiers dont les contrats ont expiré. Un peu moins de trois mois plus tard, la route nationale n° 15, qui relie Sfax à Gafsa, était bloquée par des manifestants demandant qu’on donne un coup d’accélérateur aux projets de développement régional,  - réhabilitation d’un complexe agricole, réalisation d’une zone industrielle lancée en 2008 - mais demandant également leur part dans le programme de recrutement de la CPG[4].

 

            Cette dernière revendication peut hisser les protagonistes un cran au-dessus dans la radicalité des moyens : dans cette même région de Gafsa, un groupe de jeunes qui protestaient contre les résultats du concours de recrutement d’agents d’exécution à la succursale de la ville de Mdhilla, en sont venus à incendier le poste de police de la localité d’El Ktar. Enfin, au Kef, région proche de la frontière algérienne, forces de l’ordre et manifestants s’affrontèrent violemment fin mai 2012. Erection de barricades et jets de bombes lacrymogènes se répondirent mutuellement. Des manifestants forcèrent la porte du siège du gouvernorat et saccagèrent la voiture du gouverneur et les vitres du bâtiment. En soutien à ce mouvement de contestation, les habitants de la ville frontalière de Sakiet Sidi Youssef fermèrent les frontières entre la Tunisie et l’Algérie, empêchant toute forme de trafic automobile ou de transit commercial[5]. L’exaspération est décuplée par la frustration que suscitent les promesses non tenues : à Sakiet Sidi Youssef, le ministre de l’industrie avait promis, le 8 février2012, la mise en route des travaux attendus d’aménagement d’une zone industrielle pour le début mai. Le 25 mai, ces habitants constatent donc qu’il n’en est toujours rien. Que 25 jours d’attente suffisent à conclure à une trahison en dit long également sur l’urgence ressentie dans ces régions où, à force d’attendre et  après avoir patienté des décennies durant, on semble avoir épuisé son stock de patience.

 

            Parfois, les habitants de ces régions, las de ne pas suffisamment se faire entendre, transportent leur inquiétude, leur désespoir, et la violence qui peut les accompagner, jusque dans la capitale. C’est ainsi que des jeunes « venant de plusieurs régions de l’intérieur[6] » (Gafsa, Thala, Kasserine et Sidi Bouzid) ont, durant deux jours, en janvier 2012, coupé rien moins que la route menant au palais de Carthage[7], « réclamant le droit au travail et à une vie digne ».

 

            Et puis, il arrive que l’addition des mécontentements débouche, au-delà de ces actes isolés, sur des soulèvements massifs, qui prennent la forme de la grève générale à caractère régional. Une première vague prit forme en avril 2012 dans les gouvernorats de Siliana (nord-ouest), de Sidi Bouzid (centre)et de Gafsa (centre-sud), puis une seconde à l’automne 2012. Cette dernière commença à  Siliana, qui connut un véritable bain de sang, du fait de la particulière brutalité de la répression policière : on compta, selon les sources, entre 150 et 220 blessés, souvent par balles, les forces de l’ordre utilisant la chevrotine. Ces événements entraîneront cet automne-là une spirale ascendante de la violence et de la contestation : Une  manifestation de solidarité organisée à Tunis par l’UGTT  déboucha sur des affrontements avec des représentants d’Ennahdha, auxquels répondit le déclenchement de grèves générales.  La région leader était alors celle Sfax, côtière,  industrieuse et industrielle s’il en est. Cependant, Sidi Bouzid, Gafsa et Kasserine, parfaitement représentatives, elles, des régions intérieures et marginalisées se sont engouffrées dans le mouvement en déclenchant à leur tour des grèves générales régionales.  Finalement, après un sursaut national des différentes parties, la négociation permit d’échapper de justesse à une grève générale nationale.

 



[1] 24 janvier 2012,  « Le gouverneur pris en otage »

[2] Le Temps, 19 janvier 2012

[3] Société Industrielle d’Acide Phosphorique et d’engrais

[4] Le Temps, 20 mars 2012

[5] La Presse, 25 mai 2012

[6] Le Temps, 19 janvier 2012

[7] Palais présidentiel, dans la banlieue côtière du nord deTunis

 

La préférence régionale

 

            Troisièmement donc, le mouvement pour l’emploi dans les régions de l’intérieur prend directement un  caractère politique, car l’interlocuteur d’une revendication aussi générale ne peut être que l’autorité politique.  La contestation est radicale et permanente, parce que la revendication n’est jamais, ne peut jamais être satisfaite, en tout cas pas dans un horizon de temps visible. Cette radicalité entretient l’illusion d’un processus révolutionnaire, et pourrait évoquer pour certains la notion de « révolution permanente ».  Mais cette vision est à nuancer, contrebalancée qu’elle  par la nature malthusienne de la revendication qui s’exprime parfois (souvent) sous la forme d’une « préférence régionale ». Ainsi, la contestation des résultats du concours de recrutement du GCT, est à la fois emblématique et chronique puisqu’elle continua à l’automne 2012 à motiver des mouvements de protestations : grèves générales à Chatt Essalem, à Bouchema (délégation de Gabès-ouest) le 23 octobre 2012,  et à en inspirer d’autres. Par exemple, à Zaghouan, des sans-emploi observèrent le 1er novembre un sit-in au siège du gouvernorat pour contester les résultats du concours de recrutement des instituteurs.  Compte tenu de la rareté des emplois, les populations des différentes villes et villages en viennent à entrer en concurrence les unes avec les autres. Par exemple, une grève générale était déclenchée le 26 février 2013, dans  la ville de Ghraïba, (gouvernorat de Sfax), après mise en place d’un sit-in le 21 février. Les candidats à l’embauche  au sein d’une filiale environnementale du GCT estimaient  que dans l’attribution des quotas d’embauche, « les autorités » avaient favorisé les habitants de la délégation de Skhira au détriment de leur propre territoire[1].

 

            Un étranger pourrait s’étonner que sur ce territoire somme toute restreint qu’est la Tunisie, le slogan « vivre et travailler au pays », même exprimé dans d’autres termes, semble  si vivace. Ainsi, « jusqu’à quand va durer l’exode massif de nos jeunes vers Jerba, Zarzis et Médenine ? »[2], s’écrient les habitants de Sidi Makhlouf, localité dont il faut savoir qu’elle appartient précisément au gouvernorat de Médenine (9 167 km2) tout comme… la ville de Zarzis… et l’île de Djerba. (On appréciera ces distances sur la carte des gouvernorats). Il est vrai qu’au-delà des distances formelles, il faut prendre en considération les distances vécues, compte tenu du faible équipement des populations de ces régions en moyens de transport.

 

            Victimes du chômage dans des régions dénuées de toute perspective productive, les jeunes sont à l’affût de la moindre des offres d’emploi. Ils se tournent alors vers l’emploi public en s’adressant aux autorités publiques. Ainsi par exemple, pour expliquer leur action de blocage de trois bus scolaires  dans la localité de Deghoumès, (gouvernorat de Tozeur), des jeunes ont indiqué que leur revendication principale était  « d’embaucher 26 jeunes de la localité parmi le personnel de la réserve nationale de Deghoumès”. Selon eux, cette réserve nécessite « un nombre important de travailleurs, alors qu’elle n’emploie, actuellement, que 48 personnes, … »[3]

 

            La revendication d’une préférence régionale est relayée pour leur propre compte par des catégories de travailleurs indépendants, tels que les transporteurs routiers. Ceux qui convoient le pétrole dans le gouvernorat de Tataouine demandaient ainsi qu’on donne la priorité aux entreprises de la région. « Les marchés de transport sont toujours accordés à des sociétés de transport hors du gouvernorat », s’indignait, le 18 juin 2013[4], Khélifa Ben Nasr, le président du groupement de transport de pétrole de Tataouine, criant à la corruption dans les appels d’offres.

 



[1] Le Temps, 27 février 2013

[2] La Presse, 24 janvier 2012

[3] La Presse, 10 mai 2012

[4] Le Temps, 19 juin 2013

 

Oasis et horizons

 

            Quatrièmement donc, il arrive, certes, que des revendications touchant à l’emploi, susceptibles d’être satisfaites, le soient effectivement. La question de la sous-traitance dans le secteur public semble avoir été finalement résolue, après un conflit remontant à février 2011, grâce à un accord signé en janvier 2012, après deux jours de négociations entre le gouvernement et l’UGTT,  par lequel « le gouvernement accepte la suppression de la sous-traitance dans le secteur public »[1]. La grève prévue initialement pour le 25 janvier 2012 en fut annulée.

 

            Un accord signé par les agents de la sous-traitance travaillant dans la société Tinab tunisie a permis, le 9 janvier 2012[2], la levée d’un sit-in observé depuis le 12 décembre 2011. Mais dans ces domaines, de tels accords semblent toujours fragiles et provisoires. Ainsi, l’annonce par la CPG, le 1er décembre 2011, du recrutement de 100 jeunes de la région n’a abouti qu’à une levée très provisoire du sit-in  à Gafsa. Le cas de la STIR, société de raffinage installée à Bizerte (nord-ouest), le montre bien : dès avril 2011, un groupe de riverains envahissaient les bâtiments administratifs et les ateliers, scandant : “Dégagez, laissez-nous la place”[3].  Il en résulta l’embauche pour 6 mois de plus de 50 agents de maintenance. Mais bien sûr, 6 mois plus tard, soit en octobre 2011, ces contrats arrivaient à expiration, et le problème se reposait illico. Nouveau blocage, le 17 octobre,  de l’entrée de l’établissement, évacuation des locaux, placés sous la surveillance de l’armée, suivi d’une  réunion le  28 octobre, en présence du gouverneur de Bizerte ; celle-ci autorisa une trêve avant le déclenchement d’une nouvelle opération de blocage, le 31 octobre. Enfin, un accord fut trouvé le 11 novembre, aboutissant à une reconduction des contrats pour une durée renouvelable de 1 an au moins[4]. L’entreprise reprit donc ses activités, mais jusqu’à quand ? Le rendez-vous était-il pris pour l’année suivante, après nouvelle expiration ?

 

            Déjà laborieux et périlleux lorsque la revendication est précise et limitée comme dans le cas précédent, l’accord est difficilement imaginable quand le cahier de doléances est plus fourni et tend à prendre l’ampleur d’une encyclopédie. Ainsi, les citoyens de Nefza, dans le gouvernorat de Béja, au nord-ouest, réclamaient, fin janvier 2012, « un emploi pour au moins un membre de chaque famille ainsi que le recrutement des diplômés de l’enseignement supérieur, la création d’une zone industrielle, la régularisation de la situation des travailleurs de chantiers et la fourniture de bus scolaires au profit des élèves à Tbaba et Jemila », à quoi s’ajoute « …le droit d’exploiter l’eau d’irrigation à partir du barrage de Sidi Barrak… »[5] La ville fut paralysée par une grève générale pendant au moins trois jours à partir du 17 janvier 2012. Après échec des négociations, l’armée renforça sa  présence sur les lieux. L’expression employée par les habitant du Kef en lutte en mai 2012 est symptomatique et témoigne d’un remarquable esprit de synthèse. En effet, en réclamant le « droit au développement opposable[6] », ils s’évitent de bâtir des litanies revendicatives. Mais qui peut venir au-devant d’eux  et s’engager, et au nom de qui, et dans quel délai, à satisfaire une telle demande ?

 

 

 



[1] Le Temps, 21 janvier 2012

[2]  La Presse, 10 janvier 2012

[3] La Presse, 8 avril 2011.

[4] Le Temps signale des contrats de 2 ans renouvelables dans son édition du 12 novembre ; leur durée est passée à 1 an dans son édition du 16.

[5] Le Temps, 20 janvier 2012

[6] Clin d’œil au « droit au logement opposable » instauré en France en 2007-2008, d’une manière d’ailleurs bien imprudente ?