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Cinq minutes de l'Histoire espagnole

Disséquées par l'écrivain Javier Cercas

6 novembre 2021

Equilibre instable. Photo Shutterstock
Equilibre instable. Photo Shutterstock

            Le 23 février 1981, un militaire nostalgique du franquisme tentait de renverser la toute jeune démocratie espagnole pour rétablir la dictature militaire. Ce coup d’État échoua.

            Cet événement historique réel, disséqué par le romancier Javier Cercas[1], présente avec le roman de Mario Vargas Llosa le point commun de donner à voir l’échec d’un apprenti dictateur. Mais, dira-t-on, les points communs s’arrêtent là. L’un raconte la fin d’une expérience, l’autre, l’échec d’un début. Au Pérou, Fujimori exerçait effectivement le pouvoir depuis un certain nombre d’années, tandis que le galonné espagnol cherchait à le conquérir ; surtout, insistera-t-on, en raison de l’existence au Pérou des contre-pouvoirs déjà mentionnés, Fujimori n’était pas un véritable dictateur,  tandis que Tejeros aspirait à en être un ; la tentative de ce dernier était marquée du sceau de la brutalité militaire, alors que la manière dont Fujimori tentait sur la durée de renforcer son pouvoir personnel pouvait apparaître (du moins pour un regard éloigné de l’oeil du cyclône) quelque peu feutrée.

            Il reste un point commun de taille : dans les deux cas, une certaine généralisation de la peur accompagne le basculement d’un équilibre instable. Dans la tentative de coup d’État, il est un moment, (un « instant », comme l’indique bien le titre choisi par Javier Cercas) qui est décisif : dans ce moment-là, cet instant-là, l’incertitude est totale et la peur est partagée.

            Le coup d’État échoue quand la peur de désobéir chez les uns laisse place chez les autres à la peur d’être désobéis, c’est-à-dire à la peur de ne plus inspirer la peur. Ce moment intervient quand cesse l’isolement des acteurs et qu’ils commencent à avoir une compréhension globale de la situation.

 

Les faits

            Le 23 février 1981, à Madrid, à 18 h 23, le lieutenant-colonel Tejeros, à la tête d’une troupe d’un peu moins de 200 soldats de la Gare civile, envahit le Congrès des députés, qui était en train de siéger pour investir un nouveau chef de gouvernement après la démission d’Alvaro Suárez, Il prend en otage l’ensemble des députés présents, le chef de gouvernement et les ministres présents. Une fusillade intempestive éclate à l’intérieur du bâtiment.  

            Pendant ce temps, d’autres chefs militaires conjurés s’apprêtaient à soulever leurs unités pour prendre Valence et Madrid.  La division Brunete,  basée au Pardo, à quelques km au nord de Madrid, devait s’emparer de la capitale. C’est « l’unité la plus puissante, la plus moderne, la plus aguerrie, et aussi la plus proche de la capitale » (Cercas, p. 185)

 

Le contexte

            Depuis l’adoption de la Constitution de 1978, l’Espagne vit sous un régime qu’on peut qualifier de monarchie constitutionnelle.  Depuis un an, les relations sont tendues entre le roi et le chef de gouvernement Adolfo Suárez : le premier, selon Cercas, digère mal la volonté du second de prendre davantage d’autonomie.

           

Les principaux protagonistes

            Le lieutenant-colonel Tejeros, figure de proue du coup d’État

            Le roi Juan Carlos, résidant au palais de la Zarzuela, à Madrid

            Son secrétaire Sabino Fernandez Campo

            Les otages retenus au Congrès :

                        l’ensemble des députés,

                        le chef de gouvernement démissionnaire, Adolfo Suárez

 

Les autres acteurs...

...C'est ICI

Les liens interpersonnels entre les acteurs...

...C'est encore  ICI

Le plan des putschistes et son début d'exécution....

C'est toujours ICI


[1]Javier Cercas, Anatomie d’un instant, Actes Sud, Babel, 2010

Le moment de bascule

            Le moment de bascule, cet instant de rupture de l’équilibre instable, qui a décidé de sa direction finale, qui a fait passer la tentative de putsch du succès à l’échec, a duré cinq minutes.  « … ; je sais, écrit Cercas, qu’à 18 h 35, dix minutes après son déclenchement, le coup d’État était un succès : le lieutenant-colonel Tejeros avait pris d’assaut le Congrès, les chars de combat du général Milans del Bosch patrouillaient dans les rues de Valence, les chars de la division Brunete s’apprêtaient à sortir de leurs casernes, le général Armada attendait le coup de fil du roi dans son bureau du Quartier général de l’armée. A 18 h 35, tout se déroulait selon le plan prévu par les putschistes, mais à 18 h 40 leurs plans étaient compromis et l’échec du coup d’État commençait à se profiler .... » (p. 182). Ainsi se justifie le choix du titre du livre.

 

            Que s’est-il passé durant ces cinq minutes ? Réponse : des individus, armés de leurs seules représentations, ont échangé des paroles.

 

 

            Ainsi résumée, la réponse paraît invraisemblable, totalement décalée de la réalité ; elle ne semble absolument pas à la hauteur de l’événement. Quelle que soit son issue, un coup d’État ne peut se comprendre que sur le fond de son contexte historique, celui, en l’occurrence, d’une Espagne encore marquée par l’héritage du franquisme et de la guerre civile qui l’a précédé. Javier Cercas, d’ailleurs, ne se prive pas, avant de zoomer sur les cinq minutes qui l’ont fait basculer vers l’échec, de procéder à une analyse minutieuse de ce contexte, ce qu’il nomme « le placenta du coup d’État », et qui l’occupe durant 84 pages. Il y revient ensuite longuement après le récit de ces cinq minutes, (achevé dès la page 195, sur un texte qui en compte 505). Chacun peut choisir son approche et considérer l’Histoire comme l’action des peuples, des masses, des classes sociales, des idées, ou mettre plutôt l’accent sur les institutions. Pourtant, en cinq minutes, ni les masses, ni les classes, ni les institutions n’ont le temps d’agir.  Ce qui a fait échouer ce coup d’État, c’est bel et bien l’action de quelques individus, dont le nombre se compte sur les doigts d’une seule main. Masses, classes et institutions n’ont fourni (excusez du peu) que le cadre fixe dans lequel ces cinq minutes se sont déroulées et à l’intérieur duquel les individus ont agi. Un autre cadre eût donné d’autres actes et donc peut-être d’autres issues.

Quels individus ?

            Pour Cercas, c’est le roi qui a empêché le coup d’État, alors qu’une rumeur le soupçonnait de l’avoir organisé. « C’est l’évidence qui impose la vérité : le roi n’organisa pas le coup d’État, il l’arrêta, pour la bonne et simple raison qu’il était la seule personne à pouvoir le faire. » (p. 182).

            En effet, le roi était alors durant ces cinq minutes le seul acteur à la tête de l’État qui demeurait libre d’agir, puisque la totalité des représentants du pouvoir législatif et les principales têtes de l’exécutif se trouvaient piégées au Congrès.

 

            Nuançons : un autre individu - pas deux, nous le verrons - joua, dans l’entourage du roi, un rôle peut-être plus décisif encore que lui.

La parole en guise d' "action": "dire, c'est faire"

            Cercas détaille ce qui s’est passé de déterminant le 23 février entre 18 h 35 et 18 h 40. Il est frappant de constater qu’il ne s’est passé rien d’autre qu’un échange de paroles entre quelques individus.

         Sabino Fernandez Campo, secrétaire du roi, entend la fusillade du congrès à la radio ; il prévient le roi

            Le roi appelle del Bosch, qui le rassure en lui faisant croire qu’il a pris les pleins pouvoirs à Valence (arrêté d’état d’urgence) pour maintenir l’ordre en réaction à ce qui se passe au congrès

            Campo réussit à bricoler un contact téléphonique avec Tejeros, il lui interdit de parler au nom du roi, mais il se fait raccrocher au nez.

            Il contacte alors Juste, et l’auteur fait de cette conversation le véritable point de bascule du coup d’État, je cite : « Après la fusillade imprévue dans le Congrès, …, la conversation entre Juste et Fernando Campo constitue un deuxième revers pour les putschistes et le premier mouvement de démontage du coup d’État. » (p185).

            Juste appelle alors Lacaci, son supérieur immédiat, et lui annonce que « la Brunete se dispose à occuper Madrid sur ordre de Milans » ; Lacaci, qui, a parlé au roi entre-temps, le réprimande pour n’avoir pas respecté la chaîne de commandement et lui ordonne de consigner la division et de faire rentrer dans leurs casernes les unités qui en sont déjà sorties.

            Le roi appelle Armada pour quêter une protection. Armada la lui offre en lui proposant de se rendre à la Zarzuela. Campo prend la conversation et, se méfiant d’une trahison, lui refuse la permission de se rendre à la Zarzuela.

 

 

            Dans une monarchie constitutionnelle, il ne reste au roi guère d’autre pouvoir effectif que celui de commander les forces armées. Mais si celles-ci décident de lui désobéir, il se retrouve « nu », conformément à l’expression stéréotypée issue du folklore (« le roi est nu »). Comment peut-il à lui tout seul empêcher un coup d’État ?

Représentations

            La réponse est dans le troisième des termes dégagés plus haut : les représentations. Les acteurs prennent leurs décisions en fonction des représentations qu’ils se font de la réalité et du rôle qu’ils entendent y jouer.  Voici comment, de ce point de vue, on pourrait résumer ces cinq minutes décisives de basculement de l’équilibre instable : l’incertitude, source de peur, laisse place à une clarification, qui dénoue la crise, tandis que la peur change de camp. 

            L’incertitude concerne la représentation que se fait chaque protagoniste sur la position de son interlocuteur et sur le camp qu’il a choisi.  Elle suscite la peur, en tout cas incite à la prudence. Laissons à Cercas le soin de narrer dans le détail la conversation clef de ce moment décisif : celle qui relia par téléphone Campo à Juste.

            « Au début de leur échange, aucun des deux généraux ne parle ouvertement, en partie parce que chacun ignore de quel côté se place son interlocuteur, mais surtout parce que Juste se trouve dans son bureau en compagnie du général Torres Rojas et du colonel San Martin, lesquels, avec le commandant Pardo Zancada, sont à la tête du soulèvement à la Brunete. Ils ont convaincu Juste de lancer ses troupes sur Madrid en arguant du fait que l’opération avait été ordonnée par Milans (del Bosch), qu’elle avait le soutien du roi et qu’elle était pilotée par Armada depuis la Zarzuela ; Torres Rojas et San Martin surveillent ce que Juste dit à Fernandez Campo au téléphone et leur conversation coule avec difficulté, sinueuse et remplie de sous-entendus, jusqu’à ce que le chef de la Brunete fasse allusion au nom d’Armada et, soudain, tout lui semble faire sens : Juste demande à Fernandez Campo si Armada se trouve à la Zarzuela et Fernandez Campo répond que non ; Juste lui demande ensuite si l’on attend Armada à la Zarzuela  et Fernandez Campo  répond de nouveau que non ; puis Juste dit : Ah. Cela change tout. » (p. 185-186).

            Alors Cercas va à la ligne et ajoute : « C’est ainsi que commence le contre-coup d’État. » (p. 186).

            Au cours de cette conversation, un premier éclair de lucidité illumine le général Campo : « … soudain, tout lui semble faire sens ». Cet éclair confirme que ce n’est pas le roi, mais son secrétaire, qui joue le rôle central, parce qu’il est le seul protagoniste à posséder une compréhension globale de la situation. Alors, instantanément, il lui suffit d’un mot de trois lettres (deux en espagnol), répété deux fois en réponse à deux questions de Juste, pour déverrouiller la situation : à Juste, son ami de longue date et le maillon le plus faible de la conjuration, il donne l’information décisive, la seule apparemment qui soit susceptible de le faire changer de camp : non, contrairement à ce qu’on lui a dit, le général Armada ne se trouve pas à la Zarzuela et, qui plus est, on ne l’y attend pas.  Autrement dit, Campo détrompe Juste, qui croyait que le roi soutenait le coup d’État. Mais Campo lui aussi est éclairé par Juste : grâce à lui, il comprend qu’Armada fait partie du complot. Et c’est cette compréhension globale qui lui soufflera ensuite de refuser à Armada de se rendre à la Zarzuela.

            Cela permet à la peur de changer de camp, ou plutôt de se généraliser en s’étendant aux conjurés, sans quitter les indécis tels que Juste. Quand Juste appelle Lacaci et essuie ses réprimandes au téléphone, les conjurés sont encore dans la même salle et peuvent en entendre les échos, et voici comment Cercas décrit la scène : « …, quand Quintana Lacaci reçoit le coup de fil de Juste lui annonçant que la Brunete se dispose à occuper Madrid sur ordre de Milans (del Bosch), le capitaine général se met en colère : son subordonné n’a pas respecté la chaîne de commandement et a donné un ordre d’une énorme gravité sans consulter son supérieur ; il lui ordonne de le révoquer : il doit consigner la division et obliger les unités qui sont déjà sorties dans la rue ou qui s’y préparent à rejoindre la caserne. Juste observe l’ordre et à partir de ce moment-là fait marche arrière, ou tente de le faire ; il tente de le faire sans trop de conviction, sans trop d’énergie, effrayé par l’élan de rébellion qui s’est emparé du quartier général de la Brunete et par la proximité intimidante de Torres Rojas et San Martin – lesquels, paralysés quant à eux par le vertige ou  par la peur, ne trouvent pas non plus suffisamment d’énergie ou de confiance pour lui prendre le commandement de l’unité ni pour l’empêcher de freiner le coup d’État. » (p. 187)

            Il reste le dernier acte du basculement : la conversation téléphonique qui suit entre Armada et le roi, qui se transforme rapidement en une conversation entre Armada et Campo. C’est presque par hasard que Campo entend la première en entrant dans le bureau du roi. Il comprend qu’Armada demande au roi la permission de se rendre à la Zarzuela. Le roi, qui a pris l’initiative de l’appel pour chercher une protection, serait prêt à lui donner cette autorisation. Mais Campo, lui, qui a une compréhension globale de la situation, établit vite le lien entre cette demande et ce qu’il a appris quelques minutes auparavant en conversant avec Juste, et qui lui fait soupçonner qu’Armada est dans le complot et que le laisser venir à la Zarzuela sous prétexte de protection du roi équivaudrait au contraire à laisser le loup pénétrer dans la bergerie. Alors il prend le combiné et ordonne à Armada de rester là où il est. Ecoutons Cercas :

            « A ce moment-là, Fernandez Campo, qui vient de parler avec Juste et accourt dans le bureau du roi pour lui rapporter sa conversation, doit penser deux choses à la fois : la première est que, si on lui permet d’entrer à la Zarzuela, Armada peut se rendre maître du palais parce que, dans une situation d’urgence comme celle-ci, le roi préférera peut-être se confier à son secrétaire de toujours, en reléguant au second plan Fernandez Campo qui occupe tout juste son poste depuis quatre ans ; la seconde est que, si les rebelles prétendent, comme Juste vient de le lui dire, qu’Armada dirige l’opération depuis la Zarzuela avec l’aval du roi, cela signifie que l’ancien secrétaire est d’une façon ou d’une autre impliqué dans le coup d’État ou a l’intention d’en tirer profit. Les deux idées convainquent Fernandez Campo qu’il faut empêcher Armada d’entrer dans la Zarzuela... » (p. 190)

            Mais les choses n’auraient pas tourné ainsi si deux protagonistes, Juste et Armada, n’avaient pas décidé finalement d’obéir aux ordres du roi, ou de son secrétaire. Ils auraient pu ne pas le faire. Pourquoi l’ont-ils fait ? La question ne se pose guère pour le second, a priori dévoué au roi, lié à lui par une ancienne amitié. Mais pourquoi, en cinq minutes, le premier a-t-il renoncé à participer à un coup de force, à un acte marqué du sceau de l’illégalité ? Il aurait pu désobéir à Lacaci pour obéir à San Martin et à Torrès. Du moment qu’il avait les armes à sa disposition, il s’agissait juste, en quelque sorte, de miser sur un nouveau cheval.

            La réponse tient en un mot, valable pour les deux protagonistes : la loyauté. C’est la représentation fondamentale qui sert de toile de fond à l’événement, et sans laquelle rien de ce qui l’a fait basculer en cinq minutes ne serait compréhensible. Cette loyauté résulte du sentiment de   la légitimité royale. Celui-ci semble partagé par tous les acteurs. Mais c’est une représentation au second degré. Tous les acteurs n’y adhèrent pas nécessairement, mais chaque acteur s’imagine, se représente tous les autres comme y adhérant. Certains y adhèrent sincèrement, comme Lacaci, « franquiste convaincu » mais qui, « contrairement à ce que feront presque tous les capitaines généraux au cours des heures suivantes, … s’est mis sans hésiter aux ordres du roi, ... » (p. 186). Les conspirateurs, en revanche, n’y adhèrent pas vraiment puisqu’ils sont prêts à se rebeller en toute connaissance de cause contre leur roi. Certains jouent un double jeu. Ainsi, au sein du service des renseignements, Gomez Iglésias, qui est chargé par son supérieur de surveiller Tejeros, l’aide en sous-main à entraîner avec lui les officiers de la garde civile. Mais chacun pense (ou sait) que les autres acteurs y adhèrent et qu’il ne pourra obtenir leur soutien que s’il peut leur faire croire qu’il a l’aval du roi. Il s’ensuit l’obligation de tromper le roi et de tromper les chefs qui le soutiennent pour espérer la réussite du putsch : il faut que les conspirateurs fassent croire aux acteurs dont ils cherchent la complicité que le roi est d’accord et même, si possible que c’est le roi qui conspire. Si Del Bosch « affiche soigneusement sa fidélité à la couronne » (p. 185), on comprend que sa loyauté est feinte.  Quand il réunit dans son bureau de Valence les généraux qui sont sous ses ordres pour leur révéler le complot (« … l’assaut du Congrès, … la prise de Madrid par la division blindée Brunete, … la publication d’un arrêté par lequel il déclarait l’état d’exception dans la région de Valence... », c’est pour ajouter « ...que tous ces mouvements avaient l’aval du roi qui serait à la Zarzuela en compagnie du général Armada,... » (p. 100-101).  Torres, Zancada et San Martin, qui dirigent le soulèvement à la Brunete, ont convaincu Juste d’y participer en lui faisant croire « que l’opération avait été ordonnée par Milans, qu’elle avait le soutien du roi et qu’elle était pilotée par Armada depuis la Zarzuela ; ... » (p. 186). Faire échouer le coup d’État a donc essentiellement consisté à les détromper. 

 

            Dès lors qu’Armada, convaincu par Campo, eut renoncé à gagner la Zarzuela, et que Juste, intimidé par Lacaci, eut décidé de lui obéir en ramenant ses hommes dans leurs casernes, le coup d’Etat avait échoué.

Retour en arrière

           Si l’on ne peut comprendre l’échec du coup d’État sans prendre en compte les représentations des acteurs, cette prise en compte est également nécessaire pour comprendre son déclenchement.

            Selon Cercas, le roi eut une responsabilité dans ce déclenchement, que son rôle pour le faire échouer ne doit pas faire oublier. Durant la période précédente, dans le cadre d’une détérioration de ses relations avec Adolfo Suárez, le chef du gouvernement, son « action » a pu être perçue comme un encouragement par certains chefs militaires. Cercas explique ce que le roi a « fait » auparavant et qu’il n’aurait pas dû « faire ». Pourquoi tous ces guillemets ? Dans une monarchie constitutionnelle, les pouvoirs du roi sont enfermés dans la forme du verbe, de la parole. Tous les « actes » du roi sont désignés par Cercas au moyen de verbes abstraits, qui relèvent de la parole, et qui confirment que dire c’est faire : « …, dans les mois qui précédèrent le 23 février, nous dit l’auteur, il (le roi) fit des choses qu’il n’aurait pas dû faire. … abandonner la stricte neutralité de son rôle constitutionnel d’arbitre…  … encourager le remplacement de Suárez  … encourager ou prendre en considération des solutions alternatives à Suárez. Il n’aurait pas dû parler avec personne ni permettre à personne de lui parler de la possibilité de remplacer le gouvernement… … faire pression pour que le gouvernement accepte le général Armada comme deuxième chef d’état-major de l’armée... » (page 183). Mais cette parole représente malgré tout un certain pouvoir en ce sens qu’elle contribue à la construction des représentations. Des hauts gradés espagnols se forgèrent ainsi une certaine représentation d’eux-mêmes dont atteste la fréquence du verbe « imaginer » sous la plume de Cercas.  Ainsi, la nomination du général Armada comme deuxième chef d’état-major de l’armée eut pour effet d’ « autoriser celui-ci à s’imaginer , puis à en répandre l’idée, que le roi le faisait revenir à Madrid pour faire de lui le président d’un gouvernement de coalition...  … il (le roi) n’aurait dû permettre à aucun homme politique, à aucun patron, à aucun journaliste, à aucun militaire - … - ne serait-ce que de s’imaginer qu’il pouvait soutenir des manœuvres en marge de la Constitution… ».

            Mais si l’action du roi aboutit à la construction de ces représentations-là, c’est d’abord en raison des représentations que le roi lui-même se faisait de la réalité. Entre les deux protagonistes du sommet de l’État, le roi et Suárez, s’était peu à peu formée une relation de défiance due à l’accroissement de l’autorité du second, deux fois légitimé par le suffrage universel et qui manifestait une volonté d’autonomie par des désaccords de plus en plus fréquents avec le roi[1]  Il s’ensuivit que chacun des deux protagonistes craignait l’autre. Nous reconnaissons un schéma maintenant familier : l’incertitude de chaque acteur quant à la position des autres provoque la peur. Nous le rencontrons pour la troisième fois : il se dessinait dans le roman de Vargas Llosa, racontant la chute de Fujimori, et dans le livre de Cercas, le moment de bascule de la tentative de putsch de la réussite vers l’échec en représente un grossissement à la loupe sur cinq minutes.

            Le roi avait peur de Suárez, ce que Cercas répète littéralement à plusieurs reprises : « …, il (le roi) voulut prendre une part active dans la politique du pays au-delà de des limites imposées par les nouvelles règles de la monarchie parlementaire. Son erreur ne fut pas seulement le fruit de son inexpérience ; elle fut aussi celui de l’habitude et de la peur. ... » (p. 161).  « ...La peur sans doute eut aussi (avec la jalousie) son rôle à jouer. Le roi était né en exil et il avait repris le trône pour lui et sa famille à force d’intelligence, de chance, d’habileté et de sacrifice ; à présent, il éprouvait un certain effroi à l’idée de le perdre et, …, le discrédit de Suárez contaminait non seulement la démocratie, mais aussi la monarchie, ... » (p. 162). Bref, le roi n’avait pas peur de Suárez en tant que Suárez, ce qu’il craignait en Suárez, c’était la somme des conséquences en chaîne qu’il imaginait survenir de la politique de Suárez.

            Cette peur était basée sur une représentation jugée « fallacieuse » par Cercas, selon laquelle « l’effondrement de Suárez pouvait entraîner celui de la monarchie », et si cette représentation fallacieuse pouvait circuler c’est parce que le peuple espagnol s’était lui-même forgé une représentation fausse de la réalité : « … ; bien que Suárez ne fût pas le président du roi, comme il l’avait été quand celui-ci l’avait nommé en 1976, mais un président choisi à deux reprises par les citoyens, la majorité de ceux-ci identifiaient encore le roi avec Suárez, de sorte que l’effondrement de Suárez, etc. ».

            La représentation royale qui avait Suárez comme objet était à son tour objet de représentation de la part de Suárez. Cercas l’exprime sous la forme d’un savoir : « Suárez … savait que le roi n’était plus à ses côtés... » (p. 163) et d’un savoir au second degré : « Plus exactement : il le savait mais il ne voulait pas admettre qu’il le savait, … A l’automne 1980, Suárez savait que le roi le voyait comme le principal responsable de la crise et qu’il nourrissait de sérieux doutes sur sa capacité à la résoudre, ... » (p. 163-164) « … Finalement, le 24 décembre, Suárez n’eut d’autre option que d’admettre qu’il savait ce qu’il savait en réalité depuis plusieurs mois. » (p. 164). Cercas explique alors que le traditionnel discours de Noël prononcé par le roi ce jour-là était truffé de sous-entendus à destination de son chef de gouvernement ; en tout cas c’est ainsi que l’interpréta ce dernier. C’est à la suite de l’audition de ce discours qu’il aurait décidé de sa démission, qu’il annoncera un mois plus tard.

            Le roi était ainsi parvenu à ses fins : se débarrasser de Suárez, alors même qu’il n’avait pas le pouvoir de le démettre. Comment ?  Il était parvenu à inspirer chez Suárez une peur équivalente à celle que ce dernier inspirait chez lui, et suffisante pour l’inciter à prendre les devants en démissionnant. La peur reste raisonnée : disons plutôt pour nuancer que le roi parvint à susciter chez Suárez une représentation de la situation que Cercas résume ainsi : « … Suárez ne pouvait ignorer deux choses : l’une, que même si le roi n’avait pas légalement le droit de lui demander de démissionner, il gardait sur lui un droit moral pour l’avoir promu président quatre ans auparavant ; l’autre, qu’après avoir perdu le soutien de la rue, du Parlement, de son parti, de Rome et de Washington, …, perdre complètement le soutien  du roi revenait pour lui à perdre son dernier soutien et à recevoir le coup définitif. Ce même jour, Suárez dut comprendre que sa seule alternative était de démissionner. » (p. 165). Le roi n’eut pas besoin de le forcer à le faire, en admettant qu’il en eût légalement la possibilité.

            C’est assez dire que, sans jeu de mots, si le pouvoir est un pouvoir de représentation, ce n’est pas seulement au sens où le roi (comme tout chef d’État) incarne la nation, c’est aussi dans le sens où ce pouvoir s’exerce en jouant avec les représentations que ceux sur qui il s’exerce se font de lui, et qui reposent souvent sur la crainte.


[1] Sur l’adhésion de l’Espagne à l’OTAN, sur la nomination du général commandant les forces à Madrid, sur la composition du gouvernement … cf., pages 161-162

Conclusion

Quatre escabeaux du pouvoir

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             Il y a quatre manières de prendre ou de perdre le pouvoir ou, pour être plus précis, d’accéder aux institutions régaliennes d’un appareil d’État ou, symétriquement, d’en perdre le contrôle.  Les sciences humaines et sociales en rendent compte.

            La première est le processus démocratique du suffrage universel, qui suppose un consensus permettant aux minorités perdantes d’accepter la légitimité du vainqueur. Les sciences juridiques donnent la connaissance des règles du jeu définies par une Constitution ; elles éclairent ainsi le cadre accepté par tous, tandis que les sciences sociales (anthropologie, sociologie) permettent de comprendre comment s’est formé dans une société donnée le consensus qui est la source de cette acceptation.

            La deuxième est la violence révolutionnaire : le peuple en armes monte à l’assaut des bâtiments qui symbolisent le pouvoir et/ou qui hébergent ses incarnations individuelles : en France, en 1789, la prise de la Bastille constitue sans doute un des événements les plus emblématiques de cette modalité[1]. La violence révolutionnaire est justifiée par les tenants du matérialisme marxiste-léniniste, qui proclament que « le pouvoir est au bout du fusil » et qu’à la violence de classe des oppresseurs doit répondre la violence légitime des opprimés ; c’est déjà le cas lorsque la classe dominante exerce son pouvoir sous la forme douce de la démocratie bourgeoise ; ça l’est d’autant plus lorsqu’elle l’exerce sous la forme d’une dictature féroce et sanglante.

            La troisième est la violence que j’appellerai réactionnaire, par opposition à la précédente, et qui est mise en oeuvre lors des coups d’État militaires ; dans sa forme la plus pure, celui-ci ne doit sa réussite ou son échec qu’à la « bonne fortune des armes » : ampleur des moyens militaires mobilisés, pertinence de la tactique utilisée, ajoutées à la part de hasard que comporte toute aventure humaine. Bref, dans sa forme la plus pure, la seule « science de la guerre » (analyse tactique ou stratégique) semble suffisante, sans le secours d’aucune autre science humaine ou sociale, pour expliquer telle réussite ou tel échec dans ce domaine.

            Enfin, la quatrième est la mobilisation populaire non-violente, qui consiste pour le peuple à refuser sa collaboration à l’appareil d’État, en s’inspirant de la pensée d’Etienne de La Boétie qui affirmait le caractère « volontaire de la servitude », ou du discours de Mirabeau qui proclama : « ce peuple n’a qu’à se croiser les bras pour être formidable ». Selon cette pensée, il est possible de se passer de la violence physique, y compris pour abattre les régimes les plus dictatoriaux, à la condition expresse d’une mobilisation populaire massive, qui fasse plier le pouvoir par la grève, le boycott…  Tout pouvoir a besoin de la collaboration du peuple et il suffirait de la lui refuser.

 

            Ces quatre modalités ne se présentent que rarement à l’état chimiquement pur. Le plus souvent, les événements historiques combinent certaines d’entre elles :  quand le peuple verse un autre sang que le sien, le recours à la violence ne prend généralement son sens que sur le fond d’une désobéissance préalable. De plus, quand la mobilisation populaire aboutit au renversement d’un exécutif, il est parfois difficile de distinguer entre eux les rôles respectifs de la grève générale, des manifestations de rues, voire enfin des manœuvres de palais. Ainsi, l’insurrection qui aboutit à la prise du palais d’hiver à Moscou le 24 octobre 1917, planifiée par Lénine et Trotsky dans un contexte révolutionnaire, a été réalisée par une minorité d’hommes en armes, ce qui l’apparente à un coup d’État[2]. Au Portugal, le 25 avril 1974, la « révolution des oeillets » fut déclenchée par un soulèvement militaire avant d’être relayée par des mobilisations populaires. Enfin, - et pour en rester à trois exemples choisis arbitrairement - en Tunisie, le 14 janvier 2011, deux mois de mobilisation populaire aboutirent au départ de Zine el Abidine Ben Ali. Mais l’on doit sans doute cette ultime issue au geste d’un seul homme, le général Rachid Ammar, chef d’Etat-major de l’armée, qui refusa de faire tirer sur la foule[3]. Dans le même ordre d’idées, on peut rappeler le rôle que jouèrent en 1961 les appelés français du contingent qui, en refusant leur soutien au   putsch des généraux d’Alger, contribuèrent à son échec. 

 

            Mais le plus étonnant n’est pas que ces modalités se combinent entre elles, c’est aussi qu’aucune d’entre elles ne se suffit à elle-même en ce que les apprentis autocrates éprouvent toujours le besoin d’y ajouter une part de communication. En effet, si le coup d’État est par définition un défi à la légalité, leurs auteurs éprouvent très souvent malgré tout le besoin d’une justification juridique pour leur action, ce qui est pour le moins paradoxal. Il est tout aussi curieux de constater qu’ils ne négligent jamais la communication, alors même que l’usage de la violence leur a permis de s’emparer de tous les leviers permettant de se faire obéir. Ainsi les stations de radio et de télévision figurent-elles généralement parmi les premiers lieux d’occupation militaire lors des putschs.

            On comprend mieux ces paradoxes si l’on admet que les quatre modalités d’accès au pouvoir régalien ne se combinent pas seulement en tant que telles mais se combinent par leurs représentations : les usagers de la violence réactionnaire doivent malgré tout, même quand le rapport des forces leur est favorable, et sans doute pour ne pas insulter l’avenir, donner de leur violence une image déformée, soit en lui trouvant une justification juridique constitutionnelle qui la réintègre dans la première modalité, soit en lui inventant un soutien populaire qui la classe dans la deuxième modalité.

 



[1] Dans 14 juillet, le romancier Éric Vuillard a su donner chair à cet événement (Actes Sud, 2016)

[2] Marcel Roncayolo, Le monde contemporain, in Le monde et son histoire, Robert Laffont, collection « Bouquins », pages 536-537

[3] « C’est probablement lui qui a conseillé à Ben Ali de s’en aller... » ajoute l’amiral Jacques Lanxade, ex-ambassadeur de France en Tunisie  (« Tunisie : L’armée a lâché Ben Ali », lemonde.fr, 16 janvier 2011)

Un angle mort

            Mais à cet égard, les deux histoires racontées respectivement par Mario Vargas Llosa et Javier Cercas et dont j’ai voulu rendre compte constituent des angles morts de l’analyse des sciences sociales et humaines. Ils sortent complètement du cadre de ces quatre modalités de prise ou de conservation du contrôle de l’État.

            D’abord ils racontent l’exception, c’est-à-dire l’échec de la violence réactionnaire : échec du maintien d’un mafieux au pouvoir pour le premier, échec d’un coup d’État militaire dans le second cas.  Ces deux cas semblent peser de peu de poids face aux innombrables exemples de succès de la violence réactionnaire, depuis le putsch d’Augusto Pinochet réalisé dans le sang au Chili le 11 septembre 1973 jusqu’à la reprise du pouvoir par les militaires soudanais le 25 octobre 2021, en passant par le coup d’état accompli par l’armée birmane le 1er février 2021, et tant d’autres que l’on pourrait citer.

            Pour autant, on aurait tort de de sous-estimer le phénomène de l’échec de la violence réactionnaire ; il serait facile de railler la pertinence des deux exemples que j’ai voulu prendre, en minimisant le premier cas en raison du caractère romanesque du document qui en témoigne, et en soulignant l’apparence anecdotique du second exemple : qu’est-ce que c’est que ce lieutenant-colonel « d’opérette » allant à contre-courant de l’Histoire ! Mais le putschiste qui réussit n’est jamais qualifié de « putschiste d’opérette » ! Si l’on pose comme postulat que tout échec de la violence réactionnaire démontre par lui-même le caractère anecdotique de l’événement, pour ne pas dire l’aspect nécessairement comique de la tentative, on s’interdit d’en comprendre le phénomène.  Pour rares qu’elles soient, ces exceptions ne sont d’ailleurs pas totalement absentes de la grande Histoire : bien sûr, elles mettent beaucoup plus de temps à se manifester que dans mes deux exemples. Il faudrait par exemple se demander si la laborieuse accession aux différents leviers de commande de l’appareil soviétique par Michaël Gorbatchev en 1985 ne peut pas être comprise comme une forme particulière d’échec de la violence réactionnaire (ceci étant suggéré indépendamment de ses déboires ultérieurs). Il faudrait également approfondir les raisons qui ont abouti au retour à la démocratie au Chili en 1990, après 17 ans de dictature, sans violence, ni révolutionnaire ni réactionnaire.

 

            Ensuite, les disciplines que j’ai citées comme instruments de compréhension de la prise de contrôle de l’État sont toutes prises en défaut dans ces exemples d’échec de la violence réactionnaire.

            En premier lieu, leur compréhension résiste aux considérations de pure tactique militaire. Il est frappant de constater que si les exemples de coups d’État particulièrement sanglants ne manquent pas, certains voient leur issue se décider sans morts ni blessés, alors même que cette issue n’était en rien prévisible au début. C’est le cas dans les deux exemples pris respectivement par Javier Cercas et Mario Vargas Llosa, ce qui explique mon choix de les avoir exposés.

            En deuxième lieu, au risque de décevoir les adeptes de la pensée révolutionnaire, qu’elle soit d’inspiration anarchiste ou marxiste, et même s’il ne s’agit pas de nier que certains coups d’État ont échoué grâce à des mobilisation populaires, l’échec de ces deux tentatives de prise de pouvoir ne doit rien non plus à l’action des masses, même non-violente. 

            On ne saurait pour autant expliquer ces échecs par une quelconque et improbable « force du droit » : ni Fujimori ni Tejeros n’ont renoncé à leurs ambitions de leur propre chef, par une soudaine prise de conscience du caractère immoral de leurs entreprises. On pourrait en dire autant du Chilien Pinochet, de l’Argentin Videla, etc. Gardons la tête froide : le rapport de force reste un concept-clef pour comprendre l’échec de la violence réactionnaire, même lorsque le sang ne coule pas.

            Enfin, si l’anthropologie et la sociologie permettent de rendre compte du contexte qui donne son sens à l’action des protagonistes dans les deux cas, elles ne sont d’aucun secours pour la compréhension du basculement de l’équilibre instable qui se décida à chaque fois dans un très court laps de temps.

 

            C’est le concept de représentation, et singulièrement de représentation au second degré, qui permet d’éclairer l’angle mort de l’échec de la violence réactionnaire. Les deux récits de Mario Vargas Llosa et de Javier Cercas en apportent un précieux témoignage.

            En l’absence de consensus et de collaboration, le pouvoir se maintient par la peur qu’il inspire. Pour maintenir cette peur, point n’est besoin d’une permanence des forces armées ; ce qui est indispensable en revanche, c’est que les sujets sur lesquels s’exerce le pouvoir soient persuadés de cette permanence. Prenez une poule, maintenez-la au sol pendant une ou deux minutes à l’aide d’une ficelle, lâchez la ficelle dès qu’elle aura cessé de se débattre, et vous constaterez que l’animal restera plaqué au sol alors qu’il aura objectivement recouvré sa liberté. Mais il ne le sait pas.

            Affaire de représentation donc, mais qui ouvre le champ des possibles, suscite l’incertitude et permet le partage de la peur dans certaines circonstances : si la poule s’immobilise par une crainte imaginaire, en raison de ce qu’elle ne sait pas, l’homme qui joue avec elle sait qu’elle peut à tout moment se libérer, qu’il doit l’envisager et le craindre à son tour. Qui gouverne par les représentations doit s’attendre à ce que les représentations se retournent.