Accident officiel, vengeance officieuse

Illustration personnelle
Illustration personnelle

          Rappelez-vous, nous avons appris ensemble[1] à différencier une parole officielle d’une parole officieuse. Aujourd’hui, grâce à Vladimir Poutine, nous allons apprendre à distinguer vengeance officielle et vengeance officieuse.

 

         Le croiseur « Moskva », navire amiral de la flotte russe en mer Noire, a coulé le 14 avril 2022, vraisemblablement touché par deux missiles ukrainiens. La nuit suivante, la Russie bombardait une usine d’armement située dans la banlieue de Kiev. Le 18 avril au matin, c’était au tour de Lviv, grande ville de l’ouest de l’Ukraine, de subir des bombardements russes, qui ont fait au moins 7 morts et 11 blessés. Les régions de Lviv et de Kiev semblaient depuis quelques semaines relativement épargnées par Moscou au profit de la concentration de ses attaques sur l’est de l’Ukraine.

         Pourquoi isoler ces quelques faits de la longue liste des destructions qui accompagnent l’escalade guerrière consécutive à l’agression russe en Ukraine ?

         C’est que, si leur simple énumération ne souffre pas de contestation, la manière dont on les relie peut prêter à discussion et inspirer la réflexion.  Dans les jours qui ont suivi le naufrage du navire russe, un lien de cause à effet fut souvent proposé dans les médias : les bombardements russes viendraient venger la perte du « Moskva ».

         Cette petite musique chanta avec plus ou moins d’insistance selon les canaux. Le Monde conjuguait prudemment au futur, se contentant d’évoquer le risque de représailles. « Ce probable succès ukrainien (la perte du Moskva) est à mettre en lien avec des attaques présumées menées sur le sol russe, autant d’événements qui poussent Moscou à menacer d’une nouvelle escalade dans le conflit. » [2]   Il n’est le plus souvent que sous-entendu, comme dans ce chapô issu de Courrier international : « La Russie a annoncé avoir détruit une usine d’armement dans la banlieue de Kiev dans la nuit du 14 au 15 avril. Cette attaque, la plus importante depuis son retrait de la région autour de la capitale, intervient au lendemain du naufrage de son navire amiral – que Moscou attribue officiellement à un accident ». Le titre de cet article est néanmoins beaucoup plus explicite : « Guerre en Ukraine. Représailles russes après le naufrage du “Moskva” » [3]). Anne-Sophie Lapix [4] ne s’embarrasse pas de précautions en faisant suivre l’information :  « Tout le week-end, les Russes ont également visé des usines militaires près de Kiev... »  de affirmation : « …des attaques en guise de représailles après le naufrage du “Moskva”, jeudi soir ». 

 

         Bref, les bombardements du week-end sur l’ouest de l’Ukraine manifesteraient l’intention, chez Vladimir Poutine, de se « venger » de la perte de son navire.

        

         A défaut de réussir à vérifier cette hypothèse, ce qui semble impossible, tant que sa confirmation ne sort pas de bouches russes autorisées (officielles), ou tant que les progrès scientifiques ne nous permettent pas d’être « dans la tête de Poutine »[5], il est au moins possible de plaider pour ou contre sa pertinence. La discussion peut être menée sur trois terrains : celui, objectif, du raisonnement, celui, subjectif, du sentiment, celui, enfin, des représentations, qui combine subjectivité et objectivité.  

         L’approche objective se borne à ne retenir des acteurs que ce qui est observable de leurs actes, de l’extérieur.  Pour établir objectivement un simple lien de cause à effet entre le naufrage du « Moskva » et les bombardements russes qui ont suivi (indépendamment même de la connotation passionnelle que contient le terme « vengeance »), il faudrait montrer que ces bombardements n’auraient pas eu lieu si le « Moskva » n’avait pas coulé. Si l’on adopte l’hypothèse réaliste, la conduite de la guerre par le pouvoir russe relève d’une stratégie, qui définit des buts et qui recherche les moyens les plus « économiques » d’atteindre ces buts, avec en toile de fond cette terrible loi fondamentale : tous les moyens sont bons pour atteindre le but qu’on s’est fixé. Ce qui, de l’extérieur, nous apparaît comme une relation de cause à effets correspond de l’intérieur à une relation de moyen à but.  Les défaillances de l’ennemi sont exploitées pour aller plus vite et plus loin, tandis qu’au contraire, ses exploits sont considérés plutôt comme des obstacles. On ne « punit » pas plus les résistances qu’on ne « récompense » les faiblesses de son ennemi. Au contraire, on pâtit des premières et on profite des secondes. La perte d’un fleuron comme le « Moskva », véritable « coup dur » [6] pour Moscou, faisait de son point de vue partie des premières. Elle avait davantage de raisons de ralentir que d’accélérer la progression russe en Ukraine. La thèse de la vengeance (ou de la « punition ») ne colle donc pas avec l’analyse réaliste.

         On peut certes imaginer que la concentration du pouvoir russe entre les mains de Vladimir Poutine permette à la psychologie personnelle de l’emporter sur toute considération rationnelle dans la prise des décisions militaires à Moscou. Cela justifierait la deuxième l’approche, subjective, qui privilégie le recours au sentiment et le place au-dessus du calcul des intérêts et des risques. Humiliation, plaisir, douleur, parcourraient le système nerveux de la machine militaro-politique d’une grande puissance slave. Le sens de l’honneur en deviendrait sa principale source d’énergie. Bref, la vendetta des sociétés tribales méditerranéennes serait importée dans la froide bureaucratie post-stalinienne.

         L’emploi du concept de vengeance prendrait tout son sens. Il relève davantage de la mécanique des causes et des conséquences que de la logique des buts et des résultats.  En résumé, je me venge parce que j’éprouve un sentiment d’humiliation. La vengeance est une réaction ; elle est sans but. Pour compenser le sentiment d’humiliation, la vengeance doit procurer du plaisir à celui qui s’y adonne. Ce plaisir est celui de voir souffrir qui m’a fait souffrir, mais aussi de savoir qu’il sait souffrir par moi comme j’ai souffert par lui. Le plaisir de la vengeance peut-il exister – en tout cas peut-il être complet - si la victime de la vengeance ignore qu’elle subit une vengeance ?

         La punition diffère de la vengeance en ce sens qu’au lieu de réagir à un fait, d’en être la conséquence, elle vise un but : dissuader le destinataire de récidiver. Malgré cette différence, on voit bien que, tout comme la vengeance, la punition ne saurait souffrir d’être exercée en secret : pour espérer être efficace, elle doit être connue en tant que telle par sa cible : un acte ne peut dissuader une récidive si l’individu qu’il vise n’en connaît pas l’auteur et, même s’il en connaît l’auteur, n’en connaît pas le but dissuasif, car alors il ne pourrait prendre conscience de ce que, en récidivant, il s’exposerait à nouveau. 

         Bref, pour jouir pleinement du plaisir de sa vengeance, Poutine devait faire savoir à Kiev qu’il était en train de se venger ; pour assurer le caractère dissuasif de sa punition, il devait informer Kiev du caractère punitif de ses opérations.

         Or, il se trouve que la Russie ne reconnaît pas que son navire-amiral a coulé parce qu’il a été frappé par des armes ukrainiennes. À la date du 18 avril, la thèse officielle du Kremlin était toujours celle de l’accident.  « Nous avons vu les images, mais nous ne pouvons pas dire à quel point elles sont authentiques et vraies », déclara Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, le 18 avril 2022[7]. « Moscou affirme que l’incendie est lié à une explosion accidentelle, dans la soute à munitions, et non aux missiles ukrainiens Neptune. … »[8]

         Poutine ne pouvait donc pas, en même temps, nier la culpabilité des Ukrainiens dans le naufrage en affirmant son caractère accidentel et déclarer vouloir punir ces mêmes Ukrainiens pour le même fait. Il y a là une contradiction qu’aucun pouvoir personnel absolu n’est en mesure effacer d’un coup de baguette magique. On ne se venge pas d’un accident. On ne punit pas le hasard.

         C’est la raison pour laquelle on ne trouve pas de trace dans la communication officielle du Kremlin d’une justification par le naufrage du « Moskva » des bombardements du week-end sur l’ouest de l’Ukraine et sur les abords de sa capitale. Pourtant, le registre sentimental n’est pas absent de cette communication, qui n’hésite pas à utiliser le vocabulaire de la punition, des représailles : « Le nombre et l’ampleur des frappes de missiles sur des sites de Kiev vont augmenter en réplique à toutes les attaques de type terroriste et aux sabotages menés en territoire russe par le régime nationaliste de Kiev, a indiqué le ministère russe de la défense. … Mercredi, Moscou avait prévenu qu’en cas de nouvelles frappes sur son sol, son armée s’en prendrait, en représailles, aux centres de prise de décision à Kiev.…  »[9] Mais le naufrage du « Moskva » n’est pas évoqué dans ces discours. L’aveu de la responsabilité ukrainienne dans ce naufrage étant impossible, il fallait en quelque sorte trouver un dérivatif à la rhétorique de la vengeance et de la punition : l’évocation d’intrusions ukrainiennes sur le territoire russe sembla sans doute moins humiliante que l’aveu de la perte du plus prestigieux des croiseurs de la marine russe.

 

         Les conditions pour que les bombardements sur l’ouest de l’Ukraine prennent le sens d’une punition pour la perte du « Moskva » ne sont donc pas remplies officiellement. Cela ne signifie pas qu’elles ne le soient pas officieusement. La troisième approche, par les représentations, permet donc de réhabiliter la thèse de la vengeance.

         La responsabilité ukrainienne dans le naufrage du « Moskva » n’est sans doute pas connue de la masse de la population russe, puisque le pouvoir russe a communiqué en lui annonçant que ce navire avait coulé accidentellement.  Dans un contexte guerrier, et pour ne pas « nuire au moral des troupes », il fallait absolument cacher ce que l’exploit ukrainien révélait de vulnérabilité pour la marine russe.  C’est la vérité officielle russe. Elle s’oppose à l’a communication des Ukrainiens qui affirment que le navire a été touché par deux missiles « Neptune » tirés par eux.  La véracité de cette affirmation, reprise par les médias occidentaux, ne semble guère laisser de place au doute. Une fois n’est pas coutume, nous n’avons pas affaire à une vérité officielle s’opposant à une vérité officieuse, mais à l’affrontement de deux vérités officielles, l’une russe, l’autre ukrainienne.  Mais la vérité officielle ukrainienne se trouve en même temps être la vérité officieuse dans l’entourage de Vladimir Poutine et dans la sphère du pouvoir russe. Poutine sait que des missiles ukrainiens ont fait couler le « Moskva » mais il ne veut pas le dire, et l’interdit de le dire.  Son entourage connaît cette vérité, bien qu’il lui soit interdit de la divulguer. Connue sinon de tous les Russes, du moins d’un nombre significatif d’entre eux, donc connue et non-dite, cette vérité présente les caractéristiques de ce qui est officieux.

         Quant aux Ukrainiens, qui connaissent évidemment leur propre responsabilité dans le naufrage du « Moskva », ils savent aussi que les dirigeants russes, malgré leurs dénégations officielles, la connaissent pareillement. Il leur est donc possible de considérer les bombardements qui ont suivi ce naufrage sur l’ouest de l’Ukraine comme des représailles. Les conditions du plaisir de la vengeance ainsi que de l’efficacité de la punition sont alors remplies.… officieusement. 



[1] 4 février 2022

[2] Elise Vincent et Benoît Vitkine : « “Moskva” : pourquoi la perte de ce croiseur  est un coup dur, militairement et symboliquement, pour la Russie,  lemonde.fr, 15 avril 2022

[3][3] Publié le 15 avril 2022

[4] 18 avril 2022, journal de 20 h, France 2

[5]Pour reprendre un titre célèbre

[6] Elise Vincent et Benoît Vitkine : « “Moskva” : pourquoi la perte de ce croiseur est un coup dur, militairement et symboliquement, pour la Russie », lemonde.fr, 15 avril 2022

[7]Propos rapportés par Lionel Feuerstein, envoyé spécial de France 2 dans le  journal de 20 h d’Anne-Sophie Lapix,18 avril 2022

[8] Lionel Feuerstein,  journal de 20 h, Anne-Sophie Lapix, France 2, 18 avril 2022

[9]Elise Vincent et Benoît Vitkine : « “Moskva” : pourquoi la perte de ce croiseur  est un coup dur, militairement et symboliquement, pour la Russie,  lemonde.fr, 15 avril 2022

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