L'ellipse

Définition

Ce qu'en disent les spécialistes

            « Suppression de mots qui seraient nécessaires à la plénitude de la construction, mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude ».

Illustrations

Moi, ce que j'en dis...

Credit photo Adobe Stock
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             « J’ai arrêté de boire » signifie « j’ai arrêté de boire de l’alcool ».

 

            « Les quartiers » signifie « les quartiers populaires ».

Les gens issus des quartiers populaires (« banlieues ») n’ont souvent jamais connu d’autres quartiers que celui dans lequel ils ont grandi.et auquel ils sont généralement attachés. Ils pourraient dire « mon » quartier.  Mais ils disent « le » quartier comme une évidence

            Ils savent bien, certes, qu’il en existe d’autres, plus huppés, qui ne ressemblent en rien au leur. Mais en parler en distinguant leur quartier des autres quartiers, alors même que ces autres quartiers sont si différents du leur qu’ils ne voient en eux aucun point commun avec le leur, tout en les nommant quand même « quartiers » suppose une habitude de l’abstraction qu’ils n’ont pas tous.

 

            « Le milieu » signifie une certaine sorte de milieu, réputé peu fréquentable.

 

            Les « syndicats » sous-entend souvent « les syndicats de salariés ». Rappel : il existe aussi des syndicats d’employeurs.

 

            « L’augmentation du ticket de métro » signifie « augmentation du prix du ticket de métro » ; ça ne signifie pas que la taille de ce petit bout de carton augmente. De même, quand le pétrole augmente - sans marée noire -, c’est qu’il s’agit de son prix.

 

            « Une célibataire de 30 ans est retrouvée morte chez elle. Lise, capitaine de police, enquête. Peu après, son mari Clovis, commandant de gendarmerie, est chargé du meurtre d’une autre femme. »[1]

            Ce Clovis n’était-il pas plutôt chargé de l’enquête sur ce meurtre ?

 

            « Secrétaire d’Etat chargée de l’exclusion dans le gouvernement Raffarin » : c’est ainsi que fut présentée Dominique Versini le 7 novembre 2019[2] (à cette date elle était adjointe à la mairie de Paris).

            Etait-elle chargée d’exclure, ou chargée de la question de l’exclusion ?

 

            Redoutable ellipse ! Un seul terme nous manque et tout est chamboulé ! Les gendarmes deviennent tueurs à gages tandis que des chefs de gouvernements donnent  à des secrétaires d’État la mission… d’exclure

           

Onze septembre et onze septembre

            Le 11 septembre 2001, les Etats-Unis subirent sur leur sol une agression terroriste qui causa la mort de 3 000 personnes au moins. L’effondrement des deux « tours jumelles » de Manhattan est un fait qui a suffisamment marqué les esprits pour qu’il ne soit pas besoin de revenir sur les détails  et les circonstances du drame. La seule évocation du « 11 septembre », sans préciser l’année, constitue une ellipse à l’emploi de laquelle  la formidable notoriété de l’événement est une incitation permanente. 

            Pourtant, si la même tragédie ne se répète heureusement pas chaque année, force est de constater que chaque année, y compris les années bissextiles, il existe un 11 septembre.

Par exemple, le 11 septembre 1973 avait lieu au Chili un coup d’Etat qui renversa le président Salvador Allende et installa pour dix-sept longues années la dictature du général Augusto Pinochet.

            A l’édition 2014 du festival d’Avignon, le metteur en scène chilien Marco Layera présenta une pièce qui revenait sur ces événements. Dans un article intitulé « La seconde mort d’Allende », publié dans Libération des samedi 19 et dimanche 20 juillet 2014, le critique René Solis dénonce le parti pris de l’auteur qui consiste, selon lui, à mettre en cause le président Allende dans cette œuvre,  en transformant en quelque sorte, la victime en bourreau. De par cet enchaînement de causes et d’effets en quoi consiste l’Histoire même, la tentative, toute pacifique qu’elle fût, d’Allende, pour instaurer le socialisme au Chili aurait provoqué le coup d’Etat qui le renversa et l’ensemble des victimes de la dictature qui s’ensuivit. René Solis cite ainsi le metteur en scène Marco Layera dans une interview : « Ce rêve [la présidence Allende, ndlr] valait-il la peine en regard de dix-sept ans de dictature et de violence ? […] ». Et René Solis de railler cette dialectique en effet pour le moins suspecte, qui consiste à attribuer aux victimes la responsabilité des actes commis par leurs bourreaux, et à faire de tout acteur (ça tombe bien, on est au théâtre) le responsable des actes de tous les autres acteurs interagissant avec lui :

            « Marco Layera, écrit René Solis, devrait aller plus loin : s’il n’y avait pas eu Allende, il n’y aurait non seulement pas eu Pinochet, mais pas non plus de 11 septembre, ni de guerre en Irak ou de trou dans la couche d’ozone. Sans Robespierre pas de Napoléon, … ». etc.

 

            Mais c’est ici que l’ellipse touche au loufoque. En disant « onze septembre », notre critique pense, peut-on supposer, au 11 septembre 2001. Sauf que le contexte  n’aide pas à rendre la chose aussi évidente que cela, puisque dans la même phrase, immédiatement auparavant, il est question de Pinochet, de son accession au pouvoir, donc du 11 septembre… 1973.

 

L’ellipse, ça trompe énormément

 

            En économie, comme dans d’autres sciences, l’ellipse résulte du souci de la vulgarisation : le journaliste résume un raisonnement pour le rendre plus accessible. Il élude certains maillons en supposant qu’ils sont connus du lecteur ou de l’auditeur.

 

Dévaluation et dette publique

 

« … La France a encore de nombreux atouts, mais la crise de l’euro a révélé ses faiblesses. Cela fait des années qu’elle perd de sa compétitivité face à l’Allemagne et le fossé ne cesse de se creuser depuis que les Allemands ont réduit leurs coûts et entrepris de grandes réformes. Ne pouvant pas dévaluer sa monnaie,  Paris a eu recours à la dette publique. Alors que d’autres pays européens parvenaient à limiter le poids de l’Etat dans leur budget, celui de la France représente presque 57% du PIB, le chiffre le plus élevé de la zone euro. …

… »

« La bombe française », The Economist, 17 novembre 2012, publié dans  Courrier International, n° 1151, du 22 au 28 novembre 2012

 

« Ne pouvant pas dévaluer sa monnaie,  Paris a eu recours à la dette publique ».

 

            L’auteur établit une relation qui ne va pas de soi entre  deux termes conceptuellement éloignés l’un de l’autre : la dévaluation de la monnaie, le recours à la dette publique. Cet éloignement est tel qu’il est nécessaire d’établir plusieurs hypothèses de recours à des termes intermédiaires afin d’établir cette connexion. Aucune de ces hypothèses ne garantit d’ailleurs que le courant passe (métaphore !).

            Quels sont les maillons manquants ?  Ils sont ICI

 



[1] (présentation de la série Le tueur du lac, épisode 1 et 2/8, TF1, jeudi 9 novembre 2017, dans  Télé Loisirs, programmes du 4 au 10 novembre 2017).

[2]  dans le journal de France Inter de Bruno Duvic.