Les raisons pour lesquelles vous ne vous intéressez pas à la politique internationale

Introduction à une recherche sur le sens et la signification de la parole diplomatique

6 octobre 2017

Lire un résumé ...

Télécharger
Résumé - introduction.pdf
Document Adobe Acrobat 114.9 KB
image pixabay.com
image pixabay.com

 

            Paradoxalement, le citoyen de cette société contemporaine que l’on dit, à tort, mondialisée[1], ne s’intéresse pas aux relations internationales. Ce n’est pas qu’il soit fermé au monde, c’est plutôt qu’il ne comprend pas la parole diplomatique. S’il ne la comprend pas, c’est qu’elle est incompréhensible. Si elle est incompréhensible, ce n’est pas qu’elle emploie des mots compliqués. Bien au contraire, c’est son apparente naïveté qui rend perplexe le citoyen qui lui prête son oreille. Ce qu’il ne comprend pas c’est l’intention des auteurs : ambitionnent-ils vraiment d’être pris au sérieux  lorsqu’ils prononcent des phrases telles que :  « Les deux chefs d’Etat ont réaffirmé leurs positions respectives et renouvelé l’affirmation de leur amitié » ; ou bien encore : « Les négociations de paix ont repris, en vue d’aboutir à un désarmement progressif et généralisé » ?

 



[1] En confondant, sans doute, mondialisation et américanisation.

 

 

            Pourtant, l’intérêt que l’on prête, ou non, aux relations internationales est loin de ne concerner que les enjeux tragiques  de la paix et de la  guerre, dont l’évocation pourrait suffire à rebuter nombre de lecteurs, au seul motif que le tragique, « ça n’arrive qu’aux autres ». En réalité, les discussions internationales ont des répercussions sur la vie quotidienne, et  ce n’est pas seulement à cause des enjeux économiques qui sont censés habiter les conflits internationaux. De cela, à tort ou à raison, le sens commun est d’emblée convaincu, mais curieusement, cette conviction ne suffit pas à faire grandir l’intérêt pour les questions internationales ; bien au contraire, l’indifférence se trouve là-dessus alimentée par le complotisme : comme « on » « nous » cache les véritables enjeux, qu’ « on » « nous » prive délibérément du moindre élément de compréhension et par conséquent du moindre pouvoir d’intervention, tout investissement mental sur le sujet est déclaré stérile. A quoi bon ?

 

Petite digression à propos du "vieux continent"

 

            Pourtant, si les discussions internationales ont des répercussions sur la vie quotidienne, c’est aussi parce que, notamment dans le cadre de la construction européenne, l’économie en constitue un enjeu parfaitement avoué. Les traités européens contiennent des clauses qui contraignent la politique économique des Etats-membres de l’Union Européenne et de la zone euro. Cet enjeu a d’ailleurs été bien senti lors du débat qui, en 2005, en France, a précédé le référendum sur le projet de constitution européenne. Il faut reconnaître que cette opportunité a su éveiller un intérêt populaire sinon pour les relations internationales, du moins pour celles concernant la construction européenne. Il en fut de même dans d’autres Etats-membres, à d’autres moments, selon d’autres modalités, mais sur le même sujet.

 

            Le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007 entre les 27 Etats-membres de l’époque, a pris le relais du projet de constitution abandonné après son rejet par plusieurs peuples européens. Il réunit les traités respectifs de Rome (1957) et de Maastricht (1992). C’est dans ce dernier que figuraient déjà lors de sa signature, dans la perspective de la constitution d’une monnaie unique, des normes contraignant les politiques monétaire et budgétaire des Etats membres.  Aujourd’hui, les pays membres de la zone euro ont de fait perdu la compétence monétaire au profit de la Banque centrale européenne (BCE). Quant à la politique budgétaire,  elle reste théoriquement régulée par Bruxelles, du fait de la fameuse norme de la limitation du déficit public de chaque Etat membre à 3% du PIB, dont le plus ou moins grand respect a des répercussions sur la dépense publique, la fiscalité et par conséquent sur le pouvoir d’achat, sur les services publics, sur l’activité économique et sur l’emploi.

 

            Les discussions au cours desquelles certains Etats membres cherchent à en convaincre d’autres d’assouplir ces règles font partie de la communication diplomatique. La question européenne a constitué un enjeu clivant de la dernière campagne électorale française à portée nationale (élections présidentielles puis législatives de 2017). Les options défendues par les uns et les autres  pourraient être résumées ainsi : rester dans l’UE ou en sortir (même alternative pour la zone euro), ou bien faire évoluer ces institutions. Dans ce dernier cas, les positions pouvaient différer selon la nature du rapport des forces que l’on entendait établir dans ce but. L’originalité d’Emmanuel Macron fut de défendre  l’idée d’un compromis basé sur un échange : l’engagement à respecter la norme budgétaire contre l’assouplissement de certaines autres règles ou la modification des traités dans le sens d’un plus grand degré de protection sociale (par exemple, révision de la directive européenne sur les travailleurs détachés). Il est trop tôt (en octobre 2017) pour conclure sur l’efficacité de cette option.  Mais il est déjà intéressant de s’interroger sur la nature de cet échange : en quoi le respect de la norme budgétaire crée-t-il un rapport de forces ? La réponse tiendrait, selon les promoteurs de ce compromis, dans un seul terme : la crédibilité. On serait plus « crédible », plus « convaincant » pour réclamer des réformes aux partenaires européens si l’on montrait qu’on était soi-même capable de respecter l’orthodoxie budgétaire.

 

 

 

            Derrière cette question se trouve la totalité de la problématique qui sera explorée tout au long de la série d’articles que je consacrerai aux relations internationales. Je ne manquerai pas de rappeler cet exemple au fur et à mesure de ces pérégrinations.

 

 

 

            J’appellerai parole diplomatique l’ensemble des messages, qu’ils soient oraux ou écrits[1], que les représentants des Etats s’adressent mutuellement. Elle peut fonctionner au mode performatif ou au mode constatif[2]. « Je vous déclare la guerre » est  l’exemple le plus typique de parole diplomatique relevant de la première catégorie. Au mode constatif, la parole diplomatique exprime une prise de position. C’est par cette catégorie de prise de parole que les Etats prétendent avoir des idées (« La France pense que… »), éprouver des sentiments (« La  France regrette… »), se situer dans un conflit en terme d’alliance, comme étant « avec » ou « contre » tel autre Etat, ou, enfin, dans le cadre d’une coopération entre plusieurs Etats, accepter ou refuser l’initiative de l’un d’entre eux (par exemple, dans le cadre de l’Union Européenne, la  proposition française de 2017 de réviser la directive sur les travailleurs détachés, ou encore de renforcer le contrôle des investissements extra-européens dans l’Union).

 

 

            Comprendre la parole diplomatique c’est en comprendre la signification et le sens. La signification est une affaire de traduction de cette parole, qui renvoie aux questions suivantes : que veulent dire les représentants des Etats dans leur communication diplomatique ? Doit-on prendre leurs messages au premier degré ? Nous cachent-ils quelque chose ? Enfin,  à qui s’adresse-t-elle ? La parole des représentants d’un Etat s’adresse-t-elle vraiment aux représentants d’un autre Etat ou bien, à travers eux, à un électorat, à une opinion publique ? A l’inverse, les discours aux peuples contiendraient-ils des messages subliminaux destinés à des interlocuteurs privilégiés ?

 

            Le sens renvoie au but de la parole diplomatique et à ses enjeux : à quoi sert-elle ? Est-elle efficace ?  Suffit-elle à arrêter les guerres ou n’est-elle que le paravent d’une action politique, voire économique, plus fondamentale dans la recherche de la paix, du développement ? But et efficacité sont liés : si la communication diplomatique devait être déclarée inefficace, il serait facile de conclure à son inutilité. Traduite en langage économique, le sens  désigne la valeur de la parole diplomatique. « Vaut-elle le coup » ?

 



[1] Ou de tout autre forme, les actes pouvant signifier autant que  les signes peuvent agir.

[2] J.L. Austin,  How to do Things with words, Oxford, Oxford University Press, 1962 ; trad. française de G. Lane, Quand dire c’est faire, Paris, Seuil, 1970.

.

 

Digression théorique. A vos risques et périls, vous êtes libres de sauter ce passage

 

            Il serait sans doute abusif d’interpréter selon ces deux critères  la pensée des spécialistes des relations internationales. Cette pensée s’est en fait construite autour de la définition des acteurs qui en sont partie prenante. Pendant très longtemps, elle a été dominée par une vision réaliste et stato-centrée, dont la cohérence était fondée sur l’articulation de trois paradigmes[1] : le paradigme de l’état de nature justifie la toute-puissance de l’Etat, seul à même d’assurer la sécurité des individus (Hobbes) ; le paradigme utilitariste de l’intérêt, hérité de David Hume  (« les hommes respectent leurs engagements parce que tel est leur intérêt et parce qu’ils en ont l’habitude ») deviendra, appliqué aux Etats, la sacro-sainte notion de « raison d’Etat » ; enfin, le théorème de la centralité de l’Etat fonde les théories de la souveraineté. L’Etat est ainsi l’acteur qui, à la fois amoral[2] et personnalisé[3], obtient le monopole de la relation internationale. C’est cette vision, dite réaliste, qui a inspiré des hommes aussi différents par leur époque que Machiavel, Clausewitz ou Kissinger ! Les Etats sont des entités abstraites - bien que définies pour un cadre territorial donné -,  ayant des intérêts à défendre et entrant dans des relations de conflit ou d’alliance en fonction de la défense de ces intérêts. Tout puissants à l’intérieur de leurs frontières, les Etats n’ont de compte à rendre à personne à l’extérieur, d’où l’idée d’une « anarchie » internationale, compatible avec l’ordre interne des Etats.  Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que, avec Joseph Nye[4], les représentants de cette approche admettent que les relations entre les Etats ne se réduisent pas à des rapports de forces militaires ni même économiques, mais contiennent également, ajouté à ce hard power,  un soft power à base d’hégémonie culturelle (Joseph Nye, 1990).

 

            D’autres en revanche, à partir de disciplines et d’idéologies différentes, que seul le label « non stato-centré » permet de réunir, montrent que les relations  internationales ne se réduisent pas à des relations entre Etats, Etats dont ils remettent par ailleurs en cause la rationalité. Les héritiers du marxisme transposeront à l’échelle internationale leur analyse de l’Etat comme paravent des classes dominantes. Dans cette tradition, les rapports entre Etats, donc les relations internationales, pourront tout naturellement s’analyser, « en dernière instance », comme des rapports de classe au sens large. Les différentes théories de l’impérialisme, mais aussi les théories des économistes du développement relevant de l’école de la dépendance[5], s’inscrivent dans cette tradition. Leur pensée est confortée par le phénomène de la mondialisation, dont ils montrent qu’il s’agit avant tout d’une domination mondiale du capitalisme. 

 

            Mais la mondialisation n’est pas seulement celle des capitaux et des marchandises. Outre les Etats et les entreprises, des représentants de la société civile sont devenus de véritables acteurs des relations internationales. C’est ce qu’a voulu montrer Bertrand Badie[6], dont l’analyse remet en question ce qu’il appelle le « paradigme hobbesien », au profit de l’approche  sociologique de Grotius. Le premier met la souveraineté des Etats au centre de l’analyse des relations internationale, tandis que la seconde reconnaît l’immersion de la société civile dans ces relations.

 

            Enfin, un courant critique, inspiré par l’école de Francfort,  s’est attaché à réévaluer la subjectivité et le rôle des acteurs individuels dans les relations interétatiques. Avec une explication behavioriste de la formation des représentations individuelles, Kenneth Boulding, en 1959, ouvrit la voie aux approches culturalistes de la diplomatie, consistant à mettre en exergue l’influence de leur culture d’origine sur la manière dont les diplomates exercent leur mission. Les héritiers de Gramsci[7] appliquèrent aux relations internationales leur conception de l’hégémonie, donnant toute son importance à la propagation des idées pour expliquer les prises de position internationales. Enfin, en mettant l’accent sur un certain caractère conventionnel des relations internationales, en rappelant que les structures sociales qui servent de support aux discussions ont été construites par l’homme,  les constructivistes, avec notamment Alexander Wendt,  apportèrent une pierre ultime à la démolition de la fiction d’un intérêt d’Etat objectif et d’une rationalité chère aux approches stato-centrées des  théoriciens réalistes. Pour Wendt, la représentation de la puissance est plus importante que la distribution de la puissance réelle, et  « l’anarchie est ce que les Etats conçoivent comme étant anarchique »[8].

 

 

 

            C’est donc bien, en résumé, la place des acteurs, respectivement étatiques et non-étatiques, qui permet de distinguer les différentes approches des relations internationales. Cependant, il est tout de même possible d’éclairer ces approches à l’aide du double critère de la signification et du sens de la parole diplomatique, même si celle-ci concerne en fait de prime bord davantage la représentation du sens commun que celle des spécialistes.

 

           

 

            La question de la signification de la parole diplomatique rejoint celle de sa sincérité. Sur cette question, le sens commun navigue entre deux tentations extrêmes : celle du « complotisme » et celle de l’idéalisme naïf.

 



[1] Jean-Jacques Roche, Théories des relations internationales, 7e édition, 2008, Montchrestien, coll. Clefs

[2] Jean-Jacques Roche, op. cit., p.28, §2.

[3] Bertrand Badie, Le diplomate et l’intrus, Fayard, 2008, pp 17-18

[4] Joseph S. Nye,  Le Leadership Américain – Quand les règles du jeu changent, Presses Universitaires de Nancy, 1992 (Bound to Lead ,- The Changing Nature of american Power, New York, Basic Books, 1990).

[5] Immanuel Wallerstein, The Politics of World Economy : the States, the Movements and the Civilizations, Cambridge University Press, 1988.

Samir Amin, L’Accumulation à l’Echelle mondiale, Paris, Anthropos, 1988, 2e éd..

[6] Bertrand Badie, Le diplomate et l’intrus, Fayard, 2008.

[7] Robert W. Cox, Social Forces, States and World Orders : Beyond International Relations Theory, in Approaches to World Order, Robert Cox et Timothy Sinclair (editors), Cambridge, Cambridge University Press, 1981.

[8] Alexander Wendt, Anarchy is what States make of it, in International Organization, spring 1992, vol 46, n°2, pp. 391-425

Social Theory of International Politics. Cambridge, Cambridge University Press, 1999.

 

Echangerait complotistes contre idéalistes naïfs

 

            La première tentation conduit à considérer que la parole diplomatique n’est jamais sincère parce qu’elle cache toujours ses véritables enjeux. Cette tentation est confortée par une certaine interprétation de la pensée marxiste. Pour le marxisme en effet,  l’infrastructure matérielle détermine en dernière instance les superstructures idéologiques. Les relations internationales ne peuvent s’expliquer que par des rapports de forces économiques. La parole diplomatique déguise des enjeux de classe en les présentant comme des rapports entre nations Par exemple, le déclenchement de la première guerre mondiale s’expliquerait par la concurrence que les puissances coloniales de l’époque se faisaient pour l’accès aux sources de matières premières ainsi qu’aux débouchés pour leurs capitaux et leurs marchandises. Un avatar actuel : les guerres déclenchées par les occidentaux au Moyen Orient, que ce soit l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 ou l’intervention française en  Libye en 2011, s’expliqueraient principalement, voire uniquement, par les intérêts  pétroliers. Inversement, si  relations diplomatiques entre la France et le Qatar  sont bonnes, c’est parce que la France s’approvisionne en gaz au Qatar et parce que les Qatari investissent massivement en France. Dans cette conception, la même cause est évoquée pour rendre compte d’un fait et de son contraire, de la guerre et de la paix, des interventions militaires et des relations pacifiées. Si les marxistes ont raison de souligner le caractère fondamental des intérêts matériels dans l’explication des relations internationales, on voit bien que leur explication ne suffit pas et qu’elle mérite d’être enrichie d’autres considérations. On peut s’accorder sur l’hypothèse  que la défense des intérêts nationaux en terme d’approvisionnement énergétique est une clef fondamentale au XXe siècle. Mais il faut expliquer ensuite pourquoi cette défense passe quelquefois par le déclenchement d’une guerre, voire d’une invasion, et  d’autres fois au contraire, par le resserrement des relations.

 

            Donc, en résumé, pour ce courant, il faut donc toujours lire les prises de position officielles en les réinterprétant en fonction des intérêts économiques privés que les Etats prennent en charge. Voilà pour ce qui est du critère de la signification.

 

            Quant au sens, donc au but, de la parole diplomatique, la réponse marxiste consistera à lui attribuer une fonction idéologique. Pour ce courant, la communication diplomatique ne serait qu’un habillage suspect, relevant de  la superstructure, c’est-à-dire qu’elle n’existerait que pour déguiser une réalité inavouable.

 

            Voilà pourquoi cette conception vulgaire du matérialisme et du réalisme fait le lit du « complotisme ». Si la communication diplomatique appartient à la superstructure, et que celle-ci sert de  paravent de l’infrastructure, il en résulte que tout discours des acteurs diplomatique est d’emblée frappé de  suspicion, et qu’il ne saurait être pris à la lettre. Il faudrait toujours déchiffrer derrière l’énoncé des intentions des acteurs la réalité de leurs véritables motivations, qui ne peuvent être qu’économiques.

 

 

 

            La tentation idéaliste consisterait à considérer au contraire que le discours diplomatique peut toujours être pris à la lettre et qu’il faut croire a priori en la sincérité des acteurs s’exprimant au nom des Etats. Non seulement leurs représentants sont sincères, mais les Etats qu’ils représentent le sont également. Non seulement Jimmy Carter était sincère mais les Etats-Unis voulaient sincèrement répandre les droits de l’Homme dans le monde entre 1976 et 1980, avant de se proposer  sincèrement, en 2003 avec Georges W. Bush,  de répandre  la « démocratie » au Moyen-Orient. Dans la même veine, ce n’est pas seulement Nicolas Sarkozy qui fut pris de compassion pour le peuple libyen en 2011, c’est la France tout entière qui, par son intervention militaire, est venue sincèrement au secours de ce peuple. En effet, la tentation idéaliste est inséparable de l’anthropomorphisme attribuant aux Etats des sentiments humains, tels que la sincérité ou la compassion. Aucune école de pensée n’épouse de manière aussi caricaturale cette représentation ; toutefois, elle peut s’autoriser, à leur corps défendant, de l’inspiration des philosophes qui mettent en avant les Droits de l’Homme[1] ou des sociologues qui, à l’opposé des approches stato-centrées,  ont voulu montrer dans l’analyse des relations internationales le rôle croissant des acteurs non-étatiques[2]. L’optimisme idéaliste peut être argumenté en estimant que, en s’organisant et en tirant parti de tous les moyens de communication, les  organisations internationales non gouvernementales, inspirées par les Droits de l’Homme, ont réussi à acquérir un certain  soft power et à exercer une  influence réelle.

 

            En ce qui concerne le sens de la parole diplomatique, l’idéalisme est compatible avec les deux conceptions opposées les plus extrêmes : la première, pacifiste, valorise la parole diplomatique à chaque fois que l’on plaide pour donner sa chance à la négociation dans les conflits ; négocier sans relâche. « Parlez, il en restera toujours quelque chose »semble être le maître-mot, l’injonction fondamentale[3] de cette première conception de  l’idéalisme en la matière, comme si les mots avaient un pouvoir magique, celui de provoquer les actes souhaités  ou au contraire d’empêcher les actes redoutés. La seconde au contraire, plus belliciste, minimise la portée de la communication diplomatique en considérant que dans certaines circonstances  la parole « ne suffit plus » et que, au nom de la défense des droits de l’Homme et de la démocratie, il ne faut pas hésiter à intervenir militairement. Ce fut l’argumentation utilisée  pour réclamer puis  justifier l’intervention de l’Otan en ex-Yougoslavie ou au Kosovo à la fin du XXe siècle, ainsi que celle de la France en Libye en 2011, ou encore la coalition internationale en Syrie à partir de 2015. La position idéaliste belliciste coupe donc le lien établi par la précédente, (idéaliste pacifiste) entre les paroles et les actes, en posant que les premières ne produisent pas les seconds mais doivent être accompagnés par eux. L’idéalisme ne saurait donc être confondu systématiquement avec le pacifisme.

 

 

 

            Comment se dégager du dilemme dont est prisonnier le sens commun, n’échappant au Charybde de la tentation  complotiste que pour tomber dans le Scylla de la tentation idéaliste ?

 

            Si l’on revient aux sources de la pensée, on peut trouver dans la tradition réaliste une approche nuancée de la signification et du sens de la parole diplomatique.

 



[1] Tel Bernard-Henri Lévy, par ailleurs inspirateurs de l’intervention française en Libye.

[2] Bertrand Badie, op. cit.

[3] Relayée dans la sphère privée par le fameux « il faut qu’on parle ! » des adolescents, stéréotype popularisé dans les séries télévisées.

 

Sens et signification de la parole diplomatique pour les réalistes

 

            Pour les réalistes, la sincérité de la parole diplomatique, qui éclaire sur sa signification, doit être appréciée selon une géométrie variable. Elle n’a aucune raison d’être mise en doute lorsque les représentants des Etats justifient leurs prises de position au nom de la raison d’Etat, car c’est la seule raison qui est le soubassement véritable de la diplomatie. Elle  a tout lieu d’être mise en doute en revanche  lorsque les acteurs évoquent d’autres raisons pour justifier tant leurs décisions que leurs prises de position. En effet,  selon cette conception,  la raison d’Etat ayant le monopole de la rationalité diplomatique, toute autre considération ne peut qu’être là pour lui servir de  paravent, opaque pour les naïfs, transparent pour les personnes averties. Par exemple, tout plaidoyer en faveur du respect des droits de l’homme sera critiqué par les réalistes, qui en  dénonceront tout à tour la naïveté ou le double langage. Lorsque Jimmy Carter mit en avant cette question en tant que président des Etats-Unis, l’approche réaliste consista non seulement à douter immédiatement du succès d’une telle démarche, ce que les faits finirent par confirmer, mais surtout à chercher d’emblée par l’analyse du contexte stratégique, économique de l’époque, quelles pouvaient être les « véritables » raisons du discours officiel sur ces droits de l’Homme.

 

            Si d’aventure un responsable politique trahissait réellement  la raison d’Etat, cela ne constituerait qu’un accident de l’Histoire : l’Histoire aurait provisoirement placé aux commandes un acteur manquant de compétence ou de rationalité. Or, si l’on peut supposer que la rationalité et la compétence sont distribuées de manière aléatoire dans la population, on peut aussi s’attendre à une distribution plus favorable parmi les individus qui occupent des postes de responsabilité. Enfin, l’intuition darwiniste soufflera aux réalistes qu’un processus de sélection « naturelle » finira tôt ou tard par chasser du pouvoir les responsables qui dérogent aux règles de leur rationalité. Ils évoqueront l’exemple de Jimmy Carter, éliminé démocratiquement du pouvoir  en fin 1980 au profit  du plus réaliste Ronald Reagan.  

 

            Voilà pour la signification. Qu’en est-il à présent, pour les réalistes, du sens de la parole diplomatique?

 

 

 

            Dans la tradition réaliste de la pensée des relations internationales, tout Etat défend ses intérêts dans le cadre d’un rapport de forces qu’il cherche à améliorer. Un Etat ne peut rien imposer à un autre s’il ne dispose pas de la puissance. La puissance fut fort longtemps pensée comme uniquement militaire, puis  économique. La reconnaissance tardive de son aspect culturel avec le soft power ne remet pas en cause le postulat réaliste de son caractère indispensable. Poussée à l’extrême, cette approche conduit à conclure qu’une parole diplomatique n’a aucune portée, indépendamment des actes qui l’accompagnent. Les actes sont militaires ou économiques. Les actes militaires donnent leur sens à la prise de parole au mode performatif : la déclaration de guerre, par exemple, ne produit ses effets que suivie d’une action militaire, d’une mobilisation effective. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », disait Clausewitz. Des actes économiques, affectant la libre circulation des marchandises, des capitaux, des personnes et de l’information permettent aux  Etat d’exercer une pression matérielle sur d’autres Etats. Ainsi par exemple, dans l’optique réaliste, une rupture des relations diplomatiques ne prend son sens que par la fermeture qu’elle entraîne, des ambassades au minimum, des frontières si possible.

 

            Dans le cas où la parole diplomatique ne serait doublée d’aucun acte matériel, elle serait, pour les réalistes, pur bavardage, destiné à amuser, distraire, pour ne pas dire tromper l’opinion publique, sans duper les véritables acteurs, auxquels elle adresserait au passage et en même temps  un énorme clin d’œil.

 

            Le sens de la parole diplomatique place ainsi cette parole sur un registre instrumental, pragmatique : elle n’aurait aucune utilité, indépendamment des actes (militaires ou autres) qui accompagnent cette parole. C’est dans ce cadre qu’il faut entendre la célèbre ironie de Staline : « Le pape ? Combien de divisions ? » ou la métaphore hitlérienne des « chiffons de papier » pour désigner les différents accords qu’il signa avant de les renier en s’engageant dans la conquête de l’Europe. La qualification par de Gaulle de l’ONU comme d’un  « machin » relève de la même veine. Bref, la parole diplomatique ne produit rien. Elle est comme une activité commerciale qui ne saurait exister sans l’existence, par ailleurs, d’une activité productive.

 

L'ère de l'abondance... de mots

 

            Pourtant, malgré les apparences qu’elle a pour elle, l’approche réaliste me semble trop simpliste pour convaincre davantage que les tentations respectivement complotiste et idéaliste. La question qui pourrait être retournée à ses tenants est la suivante : si la parole ne produit rien, à quoi sert-elle ? Pourquoi abonde-t-elle à ce point ? Pourquoi cette impression qui vous assaille, si vous prêtez une oreille même distraite à la communication diplomatique médiatisée, que les diplomates semblent passer leur temps à rendre publiques des déclarations que leurs supposés interlocuteurs connaissent par avance et que, tout comme la surproduction, sur le marché économique, fait chuter les prix des marchandises, l’abondance de mots en diminue la valeur ?

 

 

 

            En ce qui concerne le langage performatif, certains faits historiques connus du plus grand nombre montrent que les Etats savent se passer de toute parole et que parfois, le silence fait gagner leur action en efficacité. Pearl Harbour et Hiroshima sont deux noms qui suffisent à faire comprendre cet argument. Dans les deux cas, aucune annonce diplomatique n’a précédé ces deux agressions militaires, encore sans précédent pour la seconde en tout cas. Dans les deux cas, toute parole préalable aurait au contraire nui à l’efficacité recherchée. Ces deux exemples inclineraient à penser que le silence diplomatique est en quelque sorte le stade suprême du réalisme. Or, malgré cette terrible efficacité, ce silence reste exceptionnel. La parole diplomatique abonde, qu’elle soit publique ou confidentielle. Comment expliquer cela du seul point de vue utilitariste qui est celui des réalistes ?

 

 

 

            Le langage constatif abonde encore davantage que le langage performatif. Fort heureusement, les simples  prises de position sont plus nombreuses que les déclarations de guerre. Elles sont loin, dans ces conditions, de toutes  s’accompagner d’actes matériels, militaires ou économiques.  Pour autant, peut-on raisonnablement conclure à leur gratuité totale et prétendre qu’elles n’ajoutent rien à la réalité ?

 

 

 

            Si la réponse réaliste n’est guère convaincante pour rendre compte de la surabondance de la communication diplomatique, il est légitime de se tourner vers les approches alternatives. Ces approches ont, certes, cassé le monopole des Etats en tant qu’acteurs désincarnés des relations internationales. La sociologie a permis de prendre conscience de ce que le diplomate, en tant qu’acteur individuel représentant les Etats,  ne laisse pas à la maison sa subjectivité, sa culture, ses représentations lorsqu’il contribue à construire les prises de position des Etats.

 

            D’abord, l’appareil diplomatique a pu parfois être analysé en tant qu’organisation[1], comme n’importe quel autre « système d’action concret[2]. Toutefois, l’analyse de l’organisation diplomatique permet-elle de répondre à la question de la signification et du sens de la parole diplomatique ? De fait, s’intéresser aux tuyaux et à leur agencement ne suffit pas pour comprendre le contenu des messages qui passent dans ces tuyaux.

 

            C’est à une échelle plus vaste, macrosociologique que l’on peut trouver un début de réponse à la question de la  signification et du sens de la parole diplomatique. A cette échelle, on le sait, des sociologues, des politistes, se sont attachés à montrer l’irruption de la société civile dans tous les interstices de la relation internationale (et pas seulement dans les appareils diplomatiques).

 

            Sur le premier point,  la question de la signification de la parole diplomatique, cette sociologie suggère que la parole diplomatique peut aussi, tout simplement, refléter une conscience collective, qui serait  appréhendée, sur le long terme à partir du concept de mémoire collective et, à court terme, de la notion d’opinion publique. Ainsi, cette conscience collective serait un élément parmi d’autres  qui compterait dans l’explication de la prise de position d’un Etat. Cela permettrait de comprendre la continuité de certaines attitudes  diplomatiques à travers les générations politiques (l’entente cordiale franco-britannique, le « couple franco-allemand », la complicité supposée gréco-russe entre un Poutine et un Tsipras à partir du dénominateur commun  culturelle de la religion  orthodoxe…) Mais ces approches me laissent bien souvent sur ma faim.  Si l’on peut comprendre leur pertinence à long terme, elles semblent peu convaincantes pour expliquer les soubresauts de la politique étrangère d’un Etat en fonction de la conjoncture. Elles ne « marchent pas » à tous les coups. Comme les dictons météorologiques du sens commun, on les rappelle quand ils ont bien fonctionné, on les oublie dans le cas contraire. Un courant culturaliste existe, certes, qui met l’accent sur l’influence de  la culture d’origine des diplomates pour expliquer leurs positions dans les négociations internationales. Mais il a été sévèrement critiqué pour avoir exagéré cette influence[3].

 

 

 

            Et concernant le second point, la question du sens de la parole diplomatique, l’approche sociologique suggère que l’on comprendrait mieux l’utilité de la communication diplomatique si on admettait qu’une bonne part de cette communication, apparemment dirigée vers des interlocuteurs étatiques,  est en réalité destinée à l’opinion publique, qu’il s’agit de convaincre, dans une optique électoraliste. Evidemment pertinent dans bien des cas, cet argument perd cependant une bonne part de son poids  lorsque n’existe aucun processus électoral, aucune opinion publique autonome et, plus encore, lorsque la communication diplomatique est secrète. En outre,  l’opinion publique est un concept très discuté[4]. Est-elle réellement autonome ? Quelle sont les parts respectives de la spontanéité et de la manipulation dans sa construction ?

 

 

 

            En résumé, si la parole diplomatique ne peut se réduire ni au compte-rendu d’une rationalité étatique dont les Etats, considérés comme des « boîtes  noires » seraient dotés  a priori, ni le reflet pur et simple d’une opinion publique ou d’une culture nationale, c’est qu’il convient de s’intéresser avant tout, pour la comprendre, à l’acteur qui la produit, c’est-à-dire au  diplomate, défini au sens large comme tout  responsable politique ayant un rôle  dans la prise de position d’un Etat. L’objectif d’une telle sociologie serait moins d’observer le comportement du diplomate dans son « système d’action concret » que d’éclairer la parole que produit ce diplomate, son sens et sa signification.

 



[1] Lire par exemple :  Pierre-Noël Denieuil, Le chercheur, le diplomate et la révolution, L’Harmattan-Diwen Editions. L’auteur analyse son expérience de directeur d’un institut de recherche dépendant de l’ambassade de France à Tunis, à l’époque du renversement du régime de Ben Ali en 2011.

[2] Au sens de Michel Crozier. Cf. Michel Crozier, Erhard Friedberg,  L’Acteur et le Système,  Paris : Le Seuil (Points), 1977.

 

[3] Yves Schemeil : « Des négociations interculturelles ? », in : Négociations internationales, Delphine Placidi-Frot, Franck Petiteville,  presses de Sciences Po, 2013, chapitre 4.

[4] Cf., par exemple : Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », Les Temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

 

Représentations théâtrales et représentations tout court

 

            Le caractère commun  à toutes les approches qu’elles soient du sens commun ou de l’analyse des spécialistes, c’est qu’elles posent toutes, implicitement, la dichotomie entre parole et acte, soit que la parole soit subordonnée aux actes, (réalisme) soit au contraire que l’acte puisse être le produit de la parole (idéalisme), soit enfin que l’acte et la parole soient considérés comme ne prenant leur sens que l’un accompagné de l’autre. En terme économique, la parole équivaudrait au flux monétaire, et l’acte, au flux réel. Sans le second, le premier n’a pas de valeur.

 

           

 

            Une méthode  constructiviste permettrait de dépasser cette  dichotomie grâce au recours au concept de représentation, d’autant plus fructueux qu’il peut être abordé dans un double sens : théâtral et cognitif.

 

            Au sens cognitif, partons de cette proposition générale qui me semble caractériser le  constructivisme : les acteurs agissent en fonction des représentations qu’ils se font de la réalité et leur action modifie en retour cette réalité. Si nous l’adaptons à la matière diplomatique, nous obtenons : les acteurs diplomatiques parlent en fonction des représentations qu’ils se font de la réalité, et  leur parole modifie en retour cette réalité.

 

            Il faut mesurer le degré d’exigence de cette proposition.

 

            Elle signifie d’abord que les acteurs qui s’expriment au nom des Etats peuvent être victimes de fausses représentations, possibilité dont le pouvoir formel ou autorité, qui leur est confié ne les exonère pas. Parmi elles, l’anthropomorphisme, qui attribue aux Etats des sentiments humains. Ceci est une mystification. L’Etat possède des muscles et du sang (les forces respectivement militaire, policière et  financière). On savait déjà, depuis Hobbes[1], depuis Nietszche[2]), que l’Etat, en revanche, n’a pas de cœur. Allons jusqu’au bout de la démystification : l’Etat n’a pas davantage de cerveau ! Pourtant, en la reproduisant, les acteurs diplomatiques vont donner une réalité à cette représentation. Par leur voix, les Etats vont se mettre effectivement à penser, sentir, ressentir, etc. C’est ainsi que la parole des acteurs diplomatique ne se borne pas à refléter la réalité mais qu’elle   peut la modifier. Elle n’est pour autant  dotée d’aucun pouvoir magique puisqu’elle est doublement contrainte, tributaire qu’elle est à la fois  de la réalité et des représentations qu’ils s’en font.

 

            Il en résulte que la prise de position d’un Etat n’est pas réductible à une parole qui accompagnerait, ou non, un acte. Elle est une parole qui est en elle-même un acte. Même quand elle se veut purement constative, elle contient une forte part de performativité. Comprendre l’utilité d’une prise de position c’est donc en même temps comprendre l’utilité de la communication sur cette prise de position. La prise de position est davantage un choix qu’un constat. Elle ne consiste pas seulement à dire où on se situe, mais à choisir où on se situe. Si la parole ne produisait rien, la prise de position se bornerait à  refléter une situation au sens géographique, comme une annonce (et non une prise) de position, au sens où le navigateur dans un avion ou un navire annonce sa position à la tour de contrôle ou à son port de débarquement. Or il n’en est rien. La position ne se constate pas, elle se construit, se réfléchit[3]. En quelque sorte, « dire », ce n’est pas que dire, c’est aussi « faire »[4].

 

            Puisque la prise de position est un choix, elle ne se borne pas à  refléter la réalité, elle  ajoute de la réalité  à la réalité. Contrairement à ce que suggère une compréhension peut-être trop rapide des conceptions déterministes, (soit réaliste, soit marxiste), une position ne se prend pas en fonction du passé ni même du présent mais de l’avenir, ou du moins de l’idée que les acteurs s’en font. Par exemple, au  réaliste, au  marxiste qui analyserait les bons rapports qui existent entre la France et le Qatar comme résultant d’une réalité géo-économique – les ressources gazières de ce petit Etat, l’ampleur de ses investissements en France – il conviendrait de répondre que l’état de fait que représentent ces « bonnes » relations diplomatiques résulte avant tout d’un choix que  les représentants respectifs de ces deux pays ont effectué à un instant t, qui peut donc être remis en cause à tout moment, et surtout  que ce choix, dans chacun de ces pays,  répondait à des  questions portant non sur le passé mais sur l’avenir, qui pourraient, de manière certainement trop naïve, se résumer comme suit : que se passerait-il si mes interlocuteurs étaient mécontents de nos relations ? L’un couperait-il le robinet du gaz ? L’autre fermerait-il ses frontières aux  investissements du premier ?

 

 

 

            La prise de position représente donc un pari sur l’avenir, ce que trahit la forme ludique, par laquelle elle est exprimée tant dans les médias que dans la communication officielle. Choisir une alliance est ainsi très souvent traduit par :  « miser sur »,  « jouer » ou « jouer la carte de ». On évoque volontiers l’ « échiquier » politique autour duquel joueraient les nations.

 



[1] Qui titra son ouvrage sur l’Etat : Léviathan, du nom d’un monstre marin de la mythologie phénicienne.

[2] Friedrich Nietzsche : « L’Etat est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement … »  (Ainsi parlait Zarathoustra),

[3] Mais pas comme un miroir

[4] Cf., J-L. Austin, op. cit.

 

Du tapis vert au rideau rouge

 

            Du jeu à la représentation théâtrale il n’y a qu’un pas. Comme au théâtre, les représentants diplomatiques doivent être considérés comme des acteurs, à la fois dans le sens où ils agissent et dans le sens où ils jouent un rôle. Ne parle-t-on pas couramment en diplomatie du « théâtre » des opérations, plus couramment encore de la « scène internationale » ?

 

            Au théâtre, les acteurs ont parfaitement conscience de jouer un rôle et le public a parfaitement  conscience de cet état de fait, ce qui ne l’empêche pas de s’identifier aux personnages et d’y croire, l’espace d’un instant.

 

            Il en est de même dans le théâtre des relations internationales. Chaque acteur individuel qui représente un Etat a conscience de jouer un rôle dans le sens où il connaît le décalage qui existe souvent entre la lettre de ce qu’il exprime au nom de cet Etat et le signifié connoté lequel seul, quelquefois, a une portée réelle. Comme au théâtre, il n’a pas l’impression ce faisant de tromper quiconque et surtout pas son interlocuteur - représentant un autre Etat -  car celui-ci connaît ce décalage, sait que son propre interlocuteur joue un rôle, puisque lui-même en joue un, sait qu’il le joue et sait que son interlocuteur le sait. Nous avons affaire à un jeu de « représentations au second degré », qui éclaire une fois de plus la question de la signification de la parole diplomatique. La méfiance des réalistes et des marxistes à l’égard de la parole diplomatique est donc pertinente puisque il y a bien un premier et un second degré. Ils ont cependant tort lorsqu’ils affirment que derrière ce décalage il y a systématiquement une manipulation idéologique.

 

Une aventure en huit explorations

 

            Afin d’étayer ce qui peut sembler à vos yeux pure spéculation, je vous convie à une longue aventure qui se déclinera en huit explorations trimestrielles.

 

 

 

Cinq explorations sont d’ores et déjà disponibles.

 

 

 

 

Type d’emprunt conceptuel

Nature de l’hypothèse

Enjeu

Application

1re exploration

Emprunt au langage économique par la métaphore des flux

Le temps : l’avenir donne un sens aux prises de position

Mise en évidence et relativisation des enjeux matériels des prises de position diplomatiques

 

2e exploration

Emprunt au langage économique par la métaphore de la concurrence.

Emprunt au langage géographique par la métaphore spatiale

La prise de position comme occupation de l’espace

Questionnement du critère religieux des alliances

Au Moyen-Orient : sunnites et chiites

3e exploration

En Europe centrale et orientale : l’axe orthodoxe

4e exploration

Emprunt à l’analyse littéraire et sémiologique

La parole diplomatique est connotée

Mise en évidence et relativisation de l’efficacité de la parole diplomatique

 

5e exploration

Emprunt à l’analyse sémiologique 

La politique économique est connotée

Le fondement de la crédibilité de la parole diplomatique

En Europe : le débat interne à la zone euro et à l’UE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Une fois ces généralités posées, les explorations  suivantes reposeront sur un pari. Ce pari consiste à interroger  les situations les moins standardisées, les plus paradoxales, les plus marginales, les angles morts de la relation diplomatique, parce que ce sont ces situations-là qui révèlent le mieux ce qu’il y a derrière la « boîte noire » des Etats, dont ni la rationalité ni la légitimité de leurs représentants ne saurait être  discutées, et qui ne sauraient être les uns pour les autres qu’ennemis, alliés ou neutres. La guerre froide était un cas d’école : deux superpuissances, deux idéologies, deux blocs, tout juste le trouble-fête des non-alignés.

 

 

 

            Sixième exploration : l’incident diplomatique.

 

            A l’encontre de ce modèle dominant, il arrive que des pays alliés ou réputés neutres entrent en conflit les uns avec les autres.  Pourquoi, jusqu’où, jusqu’à quand ? Quelle est la limite entre l’incident et le conflit ? Quel est l’intérêt de monter l’incident en épingle en l’absence d’enjeu matériel ? Quelle est la part de  rationalité et d’irrationalité des acteurs dans ce type de situation ? D’une manière plus générale,  il est possible de montrer que certaines prises de position desservent les intérêts objectifs de ceux qui les prennent, soit que ces derniers, qui demeurent des humains, aient commis des erreurs d’appréciation, soit que, en toute connaissance de cause, ils aient été contraints de les prendre par un phénomène de « bulle » ou de « représentation au second degré ».

 

 

 

 

 

            Septième exploration : la médiation

 

            Une autre  catégorie de situation paradoxale est permise à la condition d’un renversement de point de vue : il consistera à éloigner la focale des grandes et moyennes puissances  pour la diriger sur les « petits » pays, qui n’ont pas de puissance, ce qui, exprimé de manière absolue, veut dire qu’ils ne peuvent rien opposer (ni force militaire, ni force économique, ni même force culturelle) aux pressions des « grands ». Pourtant, ils ont une diplomatie, ils prennent des positions internationales, ils jouent un rôle souvent présenté comme un rôle de médiation.  Ce dernier point n’est pas le plus étonnant ; le plus étonnant, c’est que les « grands » semblent tenir le plus grand compte de leurs prises de position, alors même que leurs intérêts objectifs ne semblent pas le justifier. Peut-être l’existence d’un enjeu matériel n’est-elle pas absolument nécessaire pour que les acteurs diplomatiques prennent des positions, que chacun d’eux prenne au sérieux la prise de position de l’autre et que chacun d’eux se sente contraint de prendre les positions qu’il prend sans pour autant cesser d’avoir conscience de jouer un rôle sur un théâtre.

 

                       

 

            Huitième exploration : les crises de légitimité

 

            Pour montrer le caractère fécond du concept de représentation au sens théâtral, je vous propose de vous pencher sur ces situations paradoxales qui dénotent un dysfonctionnement de l’attribution des rôles, des conflits de casting en quelque sorte, des crises de légitimité des acteurs diplomatiques. C’est la question, au niveau diplomatique, du processus de reconnaissance d’un pouvoir étatique par un autre ou par la communauté internationale. Deux cas extrêmes sont concernés. Le premier est le cas de la « diplomatie parallèle » : des individus non reconnus à l’intérieur comme représentants formels de leur pays se voient reconnaître une telle légitimité à l’extérieur ; le second est le cas où, au contraire, un ou des Etats, un bloc d’Etats, voire la communauté internationale, ne reconnaît pas la légitimité d’un pouvoir formellement mis en place ou bien choisit le représentant qu’il juge légitime entre plusieurs concurrents.  La question qui se pose immédiatement est la suivante : si les prises de position ne reflétaient que des enjeux matériels, pourquoi les représentants d’un Etat écouteraient-ils des individus qui, non détenteurs du pouvoir formel, ne peuvent rien leur garantir en terme d’enjeux matériels ? Pourquoi accepteraient-ils de jouer ce rôle de composition ?

 

 

 

Faites un don à la recherche :

Déposez votre commentaire

Commentaires: 0