Le mot du jour est une phrase. Mais elle est tellement stéréotypée que, bardée de traits d'union, elle semble se réduire à un seul mot

Il n'y a pas de hasard !

Vraiment ?

6 octobre 2020

Ulysse et ses compagnons échappent à Polyphème  https://clg-voltaire-florensac.ac-montpellier.fr/de-polypheme-shrek
Ulysse et ses compagnons échappent à Polyphème https://clg-voltaire-florensac.ac-montpellier.fr/de-polypheme-shrek

            Les stéréotypes circulent comme des virus. On les répète, on les recopie sans mauvaises intentions, on participe à leur diffusion comme on éternue, sans vraiment se rendre compte de ce qu’on dit. Si vous voulez briller en société, voici l’expression que vous devez apprendre par coeur :

         « Il-n’y-a-pas-de-hasard ». 

Variante :

         « Rien-n’arrive-par-hasard ».

 La posture est de plus en plus courue, elle est du plus grand chic et du meilleur ton.

 

            Ceux qui profèrent cette phrase se rendent-ils compte, au passage, qu’en nommant le hasard, ils en reconnaissent de facto sinon la réalité du moins la possibilité ? Au cyclope Polyphème qui le retenait dans sa grotte, Ulysse avait déclaré s’appeler Personne, avant de lui crever un œil dans son sommeil. Aussi, aux autres cyclopes qui lui demandèrent qui l’avait blessé, Polyphème répondit : « c’est Personne », niant l’existence de son ennemi en croyant le désigner, et se condamnant par là-même à ne pas être secouru.  Ainsi font les négateurs du hasard. Et ils y mettent les formes, adoptant pour prononcer ces mots le ton sentencieux d’un juge ou d’un prêtre. Ou alors ils prennent celui de la confidence, vous donnent la leçon, susurrent leur découverte au creux de votre oreiIle, persuadés qu’ils sont de vous apprendre quelque chose, eux les inspirés, à vous l’ignare.

 

 

            Pourtant, c’est peu de dire que le hasard existe. En réalité, rien n’existe davantage que le hasard. Plus exactement, le hasard est la manifestation même de l’existence. Les choses qui n’arrivent pas par hasard arrivent par nécessité, donc par essence. L’essence s’oppose à l’existence.

Rendre au hasard ce qui appartient au hasard

            Bien sûr, tout n’arrive pas par hasard. Le prétendre serait aussi absurde qu’affirmer le contraire. Voir du hasard partout c’est faire preuve de naïveté, en voir nulle part, c’est délirer.

            En réalité, il y a des choses qui ne doivent rien au hasard et d’autres qui lui doivent tout. Pour comprendre cela, il faut considérer la définition que le mathématicien et philosophe Antoine-Augustin Cournot (1801-1877) donne du hasard. Pour lui, un fait se produit par hasard s’il résulte de la  « rencontre de deux séries causales indépendantes ».  Si nous étions des pions manipulés par un joueur sur un échiquier, nous pourrions dire que chacun de nos déplacements est décidé par lui. Mais ce n’est pas le cas :  sommes des millions à vivre des vies indépendantes, à grouiller dans un grand marécage comme des têtards aveugles qui se bousculent… par hasard.

 

            Les faits qui ne doivent rien au hasard sont ceux qui se situent à l’intérieur de chaque série causale. Soit ils résultent d’autre faits qui les ont précédés soit ils ont été voulus par des êtres qui les ont produits par leurs actions.  Les pierres qui tombent sur telle route de montagne à l’instant t tombent parce qu’à l’instant t moins 10 minutes s’est déclenché un orage de grêle suffisamment violent pour arracher les cailloux du sommet de la falaise. L’orage de grêle s’est déclenché parce que la chaleur estivale s’est accumulée. Un météorologiste pourrait expliquer l’heure à laquelle l’orage a éclaté à partir de la conjonction des nuages ; peut-être avait-il même prévu cette heure exacte. Mais aucun ne pouvait prévoir qu’un automobiliste passerait sur la portion de route où les pierres allaient chuter, et à l’instant même de leur chute. Ce fait-là résultait d’un enchaînement indépendant du précédent, enchaînement de causes et d’effets, mais aussi de buts et de décisions : il n’avait pas consulté la météo ou bien l’avait consultée mais n’y avait pas cru, ou bien l’avait consultée, y avait cru, avait prévu de prendre la route avant l’orage mais avait été retardé ; le choix du lieu et du jour de ce passage résultent également d’un ensemble de motivations et de contraintes : c’était son seul jour de congé, c’était la seule route possible. Mais qu’on en appelle aux contraintes qu’il subit ou aux choix qu’il assuma, on est capable d’expliquer cette présence et sa situation dans le temps et dans l’espace. Pas de place pour le hasard à l’intérieur de chacune de ces deux séries causales : l’enchaînement qui conduit de la formation d’un orage à la chute des pierres d’une part ; celui qui conduit de l’amour de la montagne au passage d’un véhicule de quatre roues sur cette route d’autre part.

            En revanche, ce qui relève du hasard le plus pur, c’est la rencontre de ces deux séries causales : pourquoi la voiture passe-t-elle sur cette route à l’instant où l’orage y envoie des cailloux, pas avant, pas après ?  Elle ne passe pas en cet instant sur cette route à cause de l’orage de grêle ; bien au contraire, on imagine aisément que le conducteur aurait essayé de l’éviter, s’il l’avait pu, s’il l’avait su…  Donc, la chute des pierres et le passage de la voiture ne font pas partie de la même série causale ; si ces deux faits ont lieu au même instant et au même endroit c’est de manière indépendante, c’est par la rencontre inexplicable de deux enchaînements explicables. Ce qui s’explique parfaitement après-coup, c’est la situation dans le temps et l’espace de chacun des deux faits. Ce qui est inexplicable, c’est que cette situation soit commune aux deux faits.

 

            On peut avoir d’excellentes raisons de douter, non pas de l’existence du hasard en général, mais de son rôle dans la survenue de tel ou tel fait particulier. En effet, dans le cadre conflictuel qui caractérise notre société, les acteurs ont des stratégies qu’ils souhaitent souvent dissimuler, ce qui les conduit à déguiser en hasard leur propre planification des faits. En tout cas, l’intérêt objectif qu’ils semblent avoir à le faire suscite le soupçon. Par exemple, la concomitance entre le succès médiatique d’une « influenceuse » rémunérée pour promouvoir des produits de chasse  et le lancement par la Fédération nationale des chasseurs  d’une campagne de promotion de la chasse fait dire à la  journaliste Laura Poli : « Ce que je note, c’est que cette campagne a été lancée pile au  même moment que celle de Johanna Clermont cette dernière semaine d’août, mais c’est un pur hasard selon le président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen » [1]

            Le soupçon suscite parfois l’ironie, comme dans la citation qui suit : « Quatre mois plus tard, heureux hasard[2], Thierry Mariani devient secrétaire d’Etat aux transports. … » Il faut lire : quatre mois après qu’il a créé le « turbulent » collectif La Droite populaire. « L’idée, en gros, c’était de rappeler à Sarkozy qu’il avait promis de passer le Kärcher mais qu’il ne l’a pas fait », raconte Eric Diard. Des frondeurs de droite, en somme, avant les frondeurs de gauche. » [3]

 



[1] France 5, « C politique », 6 décembre 2020

[2]Dans cette citation comme dans toutes celles qui suivront, le mot hasard est souligné par moi.

[3] Benoît Vitkine et Pierre Jaxel-Truer : « Thierry Mariani, la voix de la Russie », lemonde.fr, publié le 12 juillet 2016, mis à jour le 29 juillet 2016

Le hasard est habituellement discret et modeste

            Douter du rôle du hasard dans tel ou tel événement particulier est une chose ; nier l’existence du hasard en général en est une autre. Comment peut-on affirmer, avec une tranquille assurance, que jamais rien ne peut se passer par hasard ?

            Faute d’être rationnellement défendable, la négation du hasard bénéficierait du moins d’une excuse acceptable : son extraordinaire discrétion. Le hasard est un iceberg, d’autant plus facile à ignorer qu’il se rend la plupart du temps lui-même totalement invisible, bien que sans cesse à l’oeuvre. En effet, c’est à tout moment et en tout instant que des séries causales indépendantes les unes des autres se rencontrent, que des inconnus se croisent dans les rues, qu’ils le font dans l’indifférence, qu’ils ne se croiseront jamais plus, et que personne n’en saura jamais rien. Voilà sans doute pourquoi Henri Bergson (1859-1941) prend soin d’ajouter à la définition de Cournot   que pour un homme « l’enchaînement mécanique des causes et des effets » ne prend le nom de hasard que s’il s’y sent impliqué. Pas de hasard dans la solitude des galaxies : c’est l’Homme qui donne un sens à cette notion. Il le fait quand il se mêle d’attribuer une valeur aux événements qu’il subit, soit qu’il les estime mérités - récompense de la Providence ou punition du Destin -, soit qu’au contraire il les trouve injustes.

            Aurel Timescu n’a qu’un souhait : mener son enquête seul et se débarrasser de la compagnie de son supérieur hiérarchique, le consul général Mortereau ; ce vœu se réalise quand ce dernier lui annonce que, devant accueillir une délégation officielle de l’Onu, il ne pourra pas l’accompagner. On assiste dans ce roman[1] à la rencontre de deux séries causales indépendantes : la première fait survenir dans la capitale mozambicaine Maputo un crime qui éveille la curiosité du héros et le pousse à enquêter ; la seconde aboutit à l’arrivée dans cette même capitale de cette délégation onusienne. Aurel n’est pas de ceux qui s’attribuent des mérites inconsidérés ; c’est un personnage que l’habitude des quolibets et d’une considération inversement proportionnelle à ses talents d’enquêteur a rendu modeste.  Aussi est-ce par ironie qu’il semble ainsi rendre hommage à quelque chose comme une providence : « Ce n’était pas souvent qu’Aurel pouvait sentir planer au-dessus de lui cette entité que les chrétiens nomment ange gardien et à laquelle il ne croyait pas le reste du temps. Mais comment appeler la force providentielle qui venait empêcher Mortereau de traîner dans se pattes ? »[2]

            Dans d’autres cas au contraire, loin de venir au secours des hommes, le hasard semble les frapper de manière injuste. « Plus tard, écrit Leïla Slimani, Selma et Mathilde pensèrent que le hasard s’acharnait contre elles. Que même le hasard était du côté des hommes, des puissants, du côté de l’injustice. Car en ce printemps 1955, Amine se rendait rarement en ville nouvelle... » [3] Amine est un agriculteur marocain attaché aux traditions. Or, sa petite sœur Selma a une relation secrète avec le jeune Mehki. Un enchaînement de causes et d’effets les conduit à rencontrer un photographe en ville, à accepter de poser malgré les réticences de la première, et à ce que la photographie se retrouve sur la vitrine du studio. Pourquoi a-t-il fallu qu’Amine, passât précisément ce jour-là dans cette rue-là, devant cette vitrine, alors même qu’il ne fréquentait que très rarement la ville ? Ces personnages reconnaissent l’existence du hasard, l’appellent par son nom, ce qui constitue un progrès important de la pensée. Mais peut-être vont-ils trop loin dans cette reconnaissance, puisqu’ils personnifient le hasard, en font un sujet agissant (« le hasard s’acharne... »). En réalité, le hasard ne fait rien, il n’est pas un sujet, juste un cadre de rencontres.  C’est l’Homme qui, par son action, donne la réplique au hasard.  Pour Selma et Mathilde, le hasard prend la forme de la malchance ; les vents leur sont contraires, ils ont à leur résister.

            Mais le hasard peut aussi se montrer généreux - du moins l’Homme le ressent-il comme tel. Il en est ainsi lorsqu’il apparaît comme un fournisseur d’opportunités à saisir.  « J’ai eu la chance de rencontrer un tel et un tel... », entend-on si souvent dans la bouche des stars qui inondent les ondes du commentaire de leurs biographies.

            « Un heureux hasard – de ceux auxquels on peut décerner le nom de chance – vint me tirer de cette situation ambiguë et sans lendemain… »[4]  La narratrice qui s’exprime ainsi est une Rwandaise réfugiée au Burundi ; titulaire d’un diplôme d’assistante sociale, elle végète dans un emploi creux et ennuyeux de pseudo-secrétaire, au service d’un certain M. van Heerf, lorsque survient une rencontre décisive, qui va déboucher sur un véritable emploi dans le métier qu’elle aime : assistante sociale.  « ...Un compatriote de M. van Heerf vint lui rendre visite. Je le reconnus aussitôt : c’était mon directeur de stage de fin d’études, qui était chef d’un projet UNICEF pour la région de Gitega…. 

- Quoi ! Toi ici ? Une assistante sociale !

- Oui… Vous voyez, je travaille pour M. van Heerf, je tape à la machine…

- Mais tu as mieux à faire que ça ! Tu as la place dans mon projet... »

 

 



[1] Jean-Christophe Ruffin, Les trois femmes du consul, Flammarion, 2019

[2] op. cit.,  p. 101-102

[3] Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, NRF, 2020, p. 310.

[4] Scholastique Mukasonga, Un si beau diplôme !, Gallimard, folio, 2018.

 

Le hasard est souvent paresseux

 

            Cependant, les opportunités ne se reconnaissent pas systématiquement comme des chances au moment où elles se manifestent. La plupart du temps, elles sont neutres. Le hasard prend simplement la forme de l’imprévu. Imprévu des rencontres qui décident d’une carrière, de la fondation d’une famille, d’une aventure…. On peut lui résister ou, au contraire, l’accueillir simplement, comme un invité-surprise, et lui adapter sa vie. Le hasard n’impose rien, il se contente de placer sur nos pas des alternatives inédites, devant chacune desquelles nous avons à faire notre propre choix. Ce n’est que plus tard, quand on revient sur elle, qu’on le reconnaît. Le professeur Raoult « dit être devenu scientifique par hasard », raconte ainsi le philosophe Michel Eltchaninoff[1], « Didier Raoult », ajoute-t-il, « a peut-être manqué sa vocation ; il aurait dû faire de la philosophie ».

            L’actualité n’est pas en retard sur la  la fiction pour en fournir des exemples. En voici un autre

             « C’est l’histoire incroyable d’une professeure d’anglais, mère de famille de 37 ans, qui a présenté sa candidature surprise à la présidentielle d’une des dernières dictatures d’Europe : la Biélorussie ». Ainsi s’exprime Léa Salamé, en duplex de Vilnius (Lituanie), où elle interroge, ce 27 août 2020, l’opposante biélorusse Svetlana Tikhanovskaïa : « Svetlana Tikhanovskaïa , lui demande-t-elle, vous dites vous-même que vous vous êtes présentée à la présidentielle presque par hasard, en tout cas vous dites que vous l’avez fait par amour et par colère, parce que votre mari, un blogueur opposant au régime, a été mis en prison par Loukachenko, alors qu’il lançait sa campagne présidentielle... »[2]  

 

 



[1] « Dans la tête de Didier Raoult », Philosphie magazine, 27 août 2020, cité par Nicolas Demorand sur France Inter le 26 août 2020, dans « Les 80 secondes de Nicolas Demorand », 7 h 15.

[2] Léa Salamé, France inter, « L’invite de 7 h 50 », 27 août 2020. Il est fait allusion à l’élection présidentielle du 9 août 2020 en Biélorussie.

Le hasard n'est qu'exceptionnellement surprenant et prétentieux

            Quand ils reviennent sur leur passé, ces personnages de la fiction ou ces acteurs de l’actualité nomment le hasard, donc en reconnaissent la présence. Pourtant, au moment où se produisaient les événements qu’ils relatent, cette présence n’avait rien d’évident ; « elle ne sautait pas aux yeux ». Ces événements n’apparaissaient pas invraisemblables. Le hasard n’était pas alors la rencontre surprenante de deux séries tellement improbables qu’elle semblait envoyer un message aux personnes concernées. Il a fallu, pour que le hasard leur parle, que ces personnes accomplissent la moitié du chemin, qu’elles accordent leur propre action aux événements imprévus produits par lui.

 

            Le hasard, cependant, n’est pas toujours aussi discret. Quelquefois, exceptionnellement certes, il surprend. En quoi manque-t-il dans ces cas-là de discrétion ? C’est que, au lieu de simplement inspirer des choix de vie à des hommes qui n’avaient rien prévu, il semble alors s’insérer dans des plans de vie préexistants ; il semble connaître vos projets les plus secrets et se mettre à leur service. Vous pensez à un vieil ami que vous n’avez pas vu depuis des années, et voici qu’il se présente au coin de la rue. Il ne connaissait pas votre présence, vous ne connaissiez pas la sienne, une suite d’associations d’idées vous a fait penser à lui, un enchaînement de buts ou de causes l’a fait se présenter à ce coin de rue en cette minute-là. Indépendance des deux séries de causalité : c’est la définition même du hasard. La recherche d’un accessoire pour jouer un personnage de Marcel Pagnol conduit un comédien amateur, « de fil en aiguille », de tuyaux en contacts, jusque dans une boutique dont la gérante, responsable d’une association de commerçants, de son quartier, prépare une animation sur le thème de… Marcel Pagnol. Deux recherches indépendantes l’une de l’autre se croisent : celle du comédien en quête d’un accessoire rare, celle de la commerçante en quête d’une forme d’animation.

            Cela se produit pour le meilleur ou pour le pire : les morts des attentats terroristes sont des victimes innocentes « que le hasard a placé sur la route des meurtriers », et c’est de la même façon par hasard que certaines y échappent par un concours de circonstances alors que tout semblait les condamner.   L’urgentiste Patrick Pelloux aurait dû participer à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Exceptionnellement, il n’était pas disponible, mobilisé par une autre réunion. Tout romancier qui copierait le hasard dans ces cas exceptionnels serait taxé d’invraisemblance.

            Prenant la forme extrême de la coïncidence, le hasard semble alors revêtir un caractère magique. En tout cas, pour une fois, il manque outrageusement de discrétion. Il se fait remarquer. Alors on le remarque. Mais comment ? On s’attendrait à ce que le hasard soit le plus volontiers reconnu au moment même où il se manifeste de la manière la plus visible, quitte à tolérer qu’on le nie quand on ne le voit pas, au nom d’un positivisme à la Saint-Thomas (vous savez : « je ne crois que ce que je vois »). Et, il faut bien le reconnaître, certains ont cette lucidité. Ce sont ceux qui s’écrient : « Le hasard fait bien les choses ». C’est une erreur, certes, puisque le hasard est ainsi personnifié comme un sujet qu’il n’est pas. Mais du moins le hasard est-il reconnu en tant que tel dans ce stéréotype.

            D’autres choisissent au contraire de nier le hasard au moment même où il se fait remarquer de la manière la plus criante : c’est alors que tombe la fameuse sentence sans appel : « Il n’y a pas de hasard ! ». Si le hasard était une personne, il faudrait hurler à l’ingratitude.

 

 

            Quand on y réfléchit bien, n’est-ce pas un défi à l’entendement humain que le même phénomène puisse donner lieu à deux interprétations si diamétralement opposées que l’une soit carrément la négation de l’autre : « il n’y a pas de hasard », contre : « Le hasard fait bien les choses ». On concevra aisément avec moi, que personne ne peut faire bien les choses s’il n’est pas d’abord doué lui-même d’une certaine dose d’existence, voire d’être. Comment peut-on conclure de l’observation d’un phénomène que ce phénomène est dû à une entité (le hasard) dont d’autres disent en même temps et, pour expliquer le même phénomène, que cette entité-là n’existe pas ? Ou bien la bête du Gévaudan existe et c’est elle qui est responsable des disparitions, ou bien ces disparitions sont dues à autre chose. Mais qui oserait   affirmer, dans le Gévaudan, près du Lock Ness ou ailleurs, que l’absence d’une bête serait à l’origine de disparitions ? Aucune inexistence, ou plutôt aucun non-être, ne peut être à l’origine de quoi que ce soit.



Qui consommes-nous ?

6 juin 2020

Ici ou là ?

            Un mot peut-il signifier une chose et son contraire ?

            En français, « louer » peut tantôt signifier, selon le contexte, offrir un bien à la location - le mettre à la disposition d’un locataire - , tantôt le demander - jouir d’un bien mis à disposition par un loueur. De même « l’hôte » désigne-t-il à la fois la personne qui accueille et celle qui est accueillie.

            En arabe, la racine  … دعا peut évoquer tour à tour la bénédiction ou la malédiction. Suivi de la préposition ل , le mot se traduit (entre autres) par : « prier pour quelqu’un, appeler la bénédiction du ciel sur .. ». Suivi de la préposition عل, le même vocable signifie : « maudire ; lancer des imprécations contre... »[1]. Autre exemple : la transcription Qadim renvoie au passé ou au futur selon que l’on allonge la première syllabe  -  قادم (« prochain ») - ou la seconde -  قديم  (« ancien »).

            L’arabe est une langue qu’on pourrait dire dialectique.

            Je lance un appel à tous ceux qui pourront me fournir d’autres exemples, issus de l’idiome de leur choix.

 

            Revenons au français. Arrêtons-nous un instant sur le signifiant « consumérisme ».

Alain Rey le définit dans son article « consommer ». « Récemment, écrit-il, avec le développement de la revendication pour la défense des intérêts du consommateur, sont apparus consumérisme et consumériste (1965), d’après l’anglo-américain consumerism (Ralph Nader) de to consume (consommer) de même origine. » Il ajoute que, « en 1975, consumérisme a été francisé en consommateurisme. Consommatique, …, est apparu en 1975 pour désigner l’ensemble des recherches ayant trait à la consommation. »[2]. Même tonalité ailleurs : « action menée par des organisations de consommateurs pour défendre leurs intérêts »[3]

            Or, il est frappant de constater que l’usage courant du mot « consumérisme » est presque aux antipodes de la définition des dictionnaires, laquelle, à l’inverse, ne mentionne jamais l’acception qui est privilégiée dans cet usage courant.

            Ainsi, sur le journal en ligne lemonde.fr, entre le 1er janvier 2019 et le 30 avril 2020, le mot « consumériste » a été cité 40 fois dans le titre ou le texte des articles, et 35 fois le mot « consumérisme ». (On trouvera les références précises  dans cette  annexe. Elles sont indiquées par les chiffres  entre parenthèses en fin de chaque citation). Dans la quasi-totalité des cas, le contexte révèle que chacune de ces deux déclinaisons du concept ne servait pas à qualifier un mouvement mais une société ou une attitude. La société consumériste est alors celle qui, sous l’emprise du système capitaliste, encourage l’excès de consommation, voire le gaspillage. Quelques exemples :

 

« ..il est particulièrement préoccupant que la diffusion de ces biens [l’information et la culture] soit de plus en plus privatisée et accaparée par les Gafam qui, ..., ont tout intérêt à vous enfermer dans une bulle consumériste… » (14)

« C’est [la ZAD de Notre-Dame-des-Landes] un laboratoire social où la vie commune n’est pas fondée sur les principes du consumérisme capitaliste. » (3)

« …,le mouvement des gilets jaunes a dénoncé à juste titre l’inconséquence et l’hypocrisie de politiques qui voudraient d’un côté imposer la sobriété aux citoyens tout en promouvant de l’autre un consumérisme débridé et un libéralisme économique inégalitaire et prédateur. » (15)

« Et le projet était trop emblématique d’un type de société aujourd’hui de plus en plus contesté, consumériste et fondé sur le sacrifice de la nature. » (8)

 

            L’attitude consumériste, quant à elle, désigne tout comportement individuel marqué tant par l’individualisme que la passivité, recherchant à maximiser le plaisir au détriment du bien collectif, remplaçant l’engagement et la prise de responsabilité par la revendication d’un droit universel à jouir que donnerait automatiquement l’argent.  Illustrations :

 

« Comparer les collèges, ce n’est plus forcément être un parent consumériste ou se positionner contre le service public » (12) ; c’est bien à cette acception-là que cette citation fait référence, même s’il s’agit de s’en défendre.

« ..., ils (les jeunes) restent des ­consommateurs hédonistes », et ... ne se situent pas vraiment en rupture du modèle de société ­consumériste », .... » (13)

 

            Outre ces dénotations, le consumérisme connote de manière péjorative... 

            le gaspillage :

« ... : nous devons lutter contre le mode de vie consumériste de tous ceux qui ne sont pas les plus pauvres. Nous avons à notre disposition bien plus de choses que ce dont on a besoin, … » (2)

 

            et l’ addiction :

« En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, ... » (17)

Ou encore :

« C’était la génération des parents de Marina, apolitique, un peu cynique et ayant pour seule religion un hédonisme consumériste et un peu délétère » (11)

Enfin, avec redondance et de manière appuyée :

« Nous faisons tous partie d’un grand récit, qui ne se limite pas à la conspiration de cinq compagnies pétrolières, mais est la saga de notre addiction aux conforts bon marché du consumérisme. » (7)

 

            Mais dans la plupart des cas, l’usage de l’un ou l’autre des deux termes (le « isme » ou le « iste ») qualifient en même temps un système social et une attitude individuelle, les auteurs estimant sans doute à juste titre que l’une ne va pas sans l’autre.  A titre d’illustration, citons d’abord, concernant le terme consumériste :

 

« ...Plus encore, la religion instituée, ..., ne répond plus aux attentes spirituelles (…) des hommes et des peuples dans notre monde matérialiste, consumériste, égoïste et privé de repères. » (4)

« L’urgence environnementale offre une belle revanche à la culture mémé, en ce début de troisième millénaire. Celle-là même qu’avaient ringardisée la modernité consumériste des « trente glorieuses », le tout-jetable, le tout-plastique. » (10)

« ...J’ai récupéré l’électrophone de mon grand-père, ses enceintes des années 1960, des vinyles plus vieux que moi. Cette transmission fait du bien dans notre société consumériste de l’obsolescence. » (9)

 

 

            Ensuite, pour ce qui est de la variante « consumérisme » :

« Présenté à la Semaine de la critique à Cannes, en 2019, ce second long-métrage a l’habileté de déployer une critique radicale du consumérisme sans forcer le trait, ... » (16)

« Dans une époque où le consumérisme mortifère semble conduire le monde à sa perte, cette fourmi un brin peine-à-jouir ne figurait-elle pas l’exemple à suivre ... » (6)

 

            Nulle trace donc, du consumérisme en tant que mouvement de défense du consommateur dans ces citations, sans aucune exception pour ce qui concerne le terme « consumérisme », et à deux exceptions près seulement pour la déclinaison « consumériste ». Voici les illustrations de ces deux dernières :

 

« M. Hamon a rappelé que l'action de groupe a fait l'objet d'un compromis, au sein du Conseil national de la consommation entre le monde consumériste, qui a rabaissé ses ambitions, et celui des entreprises, qui a fait des concessions. » (1). Encore cette citation sort-elle de la période considérée, puisqu’elle remonte à l’année 2013 : elle faisait référence à la loi, promulguée cette année-là, qui instituait en France l’ « action de groupe », c’est-à-dire la possibilité pour une association de consommateurs de plaider en justice. L’autre cas évoque le boycott, en tant que moyen d’action aux mains des consommateurs éclairés :

« Mais de quel boycott parle-t-on ?  Boycott préventif, ..., ou bien punitif, ... ? Boycott politique (...), consumériste (basé sur des considérations d’ordre économique), ... ? » (5)

 

 

            Comment expliquer cette contradiction, ce grand écart entre la signification originelle d’un mot et celle que l’usage a fini par généraliser ?

 

            La défense du consommateur est une notion elle-même ambivalente. Elle présente deux aspects, qui peuvent coexister, et coexistent effectivement le plus souvent dans chacune des organisations créées à cet effet.

 

            Le premier aspect consiste en une défense individuelle des droits du consommateur considéré de manière isolée. A cet aspect-là se rattache la tradition des « tests comparatifs » publiés par les organes de presse et autres médias aux mains des associations de consommateurs. Cette pratique traverse les courants idéologiques ; on la retrouve aussi bien dans 60 millions de consommateurs, l’organe du très officiel INC (Institut National de la Consommation) que dans le magazine Que choisir ?, publié par son rival l’UFC (Union Fédérale des Consommateurs), réputée contestataire.  En incitant le consommateur à comparer les produits des différents fournisseurs (au plan de leur rapport qualité/prix), elle l’invite à « faire jouer la concurrence » ; elle mise donc sur les ressorts, sinon du système capitaliste, du moins de l’économie de marché.

 

            Mais dans le même temps, et c’est le second aspect, les mêmes organes de presse, représentant souvent les mêmes associations, ont le souci d’une défense plus collective des consommateurs, et surtout d’une sensibilisation à leur responsabilité de consommateurs et à leur sens de la solidarité. La responsabilité renvoie aux conséquences de l’acte de consommer, tant environnementales (pollution et gaspillage de ressources dus aux déchets, à l’épandage de produits phytosanitaires dans les champs, aux transports lointains...) que sociales (travail des enfants, exploitation des producteurs). La prise de conscience de ces dernières débouche sur une tendance éthique du mouvement consumériste, qui fait appel au sens de la solidarité, et dont le commerce équitable fut sans doute le pionnier. La prise de conscience des premières débouche sur la tendance écologique du mouvement consumériste, plus sensible à la santé et à la protection de l’environnement, et qui conduit - j’allais écrire tout naturellement - sur la promotion de l’agriculture biologique et des circuits de distribution qui lui sont associés.

 

            Arrêtons-nous un instant sur le « bio », qui constitue une tendance emblématique de l’ensemble des concepts en jeu dans cet article.

            La consommation des produits de l’agriculture biologique connaît en France une expansion spectaculaire et continue. D’après « l’Agence bio », sa valeur a par exemple augmenté de 15 % en 2018, mais la production nationale n’en couvre que 31 %[4]. L’offre ne suffit pas couvrir la demande. 

            Mais comment mesure-t-on la demande, si ce n’est par les achats des consommateurs ? Or, tout achat est en même temps une vente. Cette augmentation de 15 % signale autant un effort de l’offre (en partie française, en partie étrangère) qu’une pression de la demande. Du côté de l’offre, il s’agit d’un effort de production mais aussi de promotion.

            En effet, l’engouement pour le bio est tout sauf spontané. Il résulte d’une campagne de sensibilisation maintenant très ancienne (situons les pionniers aux alentours de la décennie 1970) à propos de laquelle il est bien difficile de distinguer ce qui vient des consommateurs de ce qui vient des producteurs. C’est bien parce qu’ils étaient attachés à un certain mode de vie et donc de consommation que les premiers agriculteurs « bio » se sont installés en tant que tels. Mais il fallait aussi, pour que suive la consommation, que la ville eût des échos de cette tranquille révolution campagnarde et que celle-ci s’accompagnât du développement de circuits de distribution spécifiques. Les magasins bio, souvent coopératifs, ont été créés pour certains d’entre eux par des consommateurs, pour d ‘autres par des producteurs.

             Cette incitation organisée relève donc à la fois de l’organisation des producteurs (de celles que toute branche professionnelle sait construire) et de celle des consommateurs ; à cet égard,   elle est une modalité du mouvement consumériste entendu sous le  second aspect, bénéficiant d’une présomption de souci de la responsabilité et de la solidarité, mais pourtant - et de ce fait - a priori  aux antipodes de la signification le plus souvent associée à ce terme dans les citations qui ont émaillé cet article.

 

            On peut conclure en avançant que c’est la première acception de la notion de défense du consommateur qui est responsable de ce glissement de sens, par lequel le consumérisme est devenu, en quelque sorte, un mouvement de lutte contre le consumérisme. Plus qu’un glissement de sens, c’en est un total renversement.

 



[1]Daniel Reig,, dictionnaire arabe-français, Larousse , collection Mars,1987

[2]Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, LeRobert, 2019

[3]Dictionnaire Hachette, édition 2005