Qui consommes-nous ?

6 juin 2020

Ici ou là ?

            Un mot peut-il signifier une chose et son contraire ?

            En français, « louer » peut tantôt signifier, selon le contexte, offrir un bien à la location - le mettre à la disposition d’un locataire - , tantôt le demander - jouir d’un bien mis à disposition par un loueur. De même « l’hôte » désigne-t-il à la fois la personne qui accueille et celle qui est accueillie.

            En arabe, la racine  … دعا peut évoquer tour à tour la bénédiction ou la malédiction. Suivi de la préposition ل , le mot se traduit (entre autres) par : « prier pour quelqu’un, appeler la bénédiction du ciel sur .. ». Suivi de la préposition عل, le même vocable signifie : « maudire ; lancer des imprécations contre... »[1]. Autre exemple : la transcription Qadim renvoie au passé ou au futur selon que l’on allonge la première syllabe  -  قادم (« prochain ») - ou la seconde -  قديم  (« ancien »).

            L’arabe est une langue qu’on pourrait dire dialectique.

            Je lance un appel à tous ceux qui pourront me fournir d’autres exemples, issus de l’idiome de leur choix.

 

            Revenons au français. Arrêtons-nous un instant sur le signifiant « consumérisme ».

Alain Rey le définit dans son article « consommer ». « Récemment, écrit-il, avec le développement de la revendication pour la défense des intérêts du consommateur, sont apparus consumérisme et consumériste (1965), d’après l’anglo-américain consumerism (Ralph Nader) de to consume (consommer) de même origine. » Il ajoute que, « en 1975, consumérisme a été francisé en consommateurisme. Consommatique, …, est apparu en 1975 pour désigner l’ensemble des recherches ayant trait à la consommation. »[2]. Même tonalité ailleurs : « action menée par des organisations de consommateurs pour défendre leurs intérêts »[3]

            Or, il est frappant de constater que l’usage courant du mot « consumérisme » est presque aux antipodes de la définition des dictionnaires, laquelle, à l’inverse, ne mentionne jamais l’acception qui est privilégiée dans cet usage courant.

            Ainsi, sur le journal en ligne lemonde.fr, entre le 1er janvier 2019 et le 30 avril 2020, le mot « consumériste » a été cité 40 fois dans le titre ou le texte des articles, et 35 fois le mot « consumérisme ». (On trouvera les références précises  dans cette  annexe. Elles sont indiquées par les chiffres  entre parenthèses en fin de chaque citation). Dans la quasi-totalité des cas, le contexte révèle que chacune de ces deux déclinaisons du concept ne servait pas à qualifier un mouvement mais une société ou une attitude. La société consumériste est alors celle qui, sous l’emprise du système capitaliste, encourage l’excès de consommation, voire le gaspillage. Quelques exemples :

 

« ..il est particulièrement préoccupant que la diffusion de ces biens [l’information et la culture] soit de plus en plus privatisée et accaparée par les Gafam qui, ..., ont tout intérêt à vous enfermer dans une bulle consumériste… » (14)

« C’est [la ZAD de Notre-Dame-des-Landes] un laboratoire social où la vie commune n’est pas fondée sur les principes du consumérisme capitaliste. » (3)

« …,le mouvement des gilets jaunes a dénoncé à juste titre l’inconséquence et l’hypocrisie de politiques qui voudraient d’un côté imposer la sobriété aux citoyens tout en promouvant de l’autre un consumérisme débridé et un libéralisme économique inégalitaire et prédateur. » (15)

« Et le projet était trop emblématique d’un type de société aujourd’hui de plus en plus contesté, consumériste et fondé sur le sacrifice de la nature. » (8)

 

            L’attitude consumériste, quant à elle, désigne tout comportement individuel marqué tant par l’individualisme que la passivité, recherchant à maximiser le plaisir au détriment du bien collectif, remplaçant l’engagement et la prise de responsabilité par la revendication d’un droit universel à jouir que donnerait automatiquement l’argent.  Illustrations :

 

« Comparer les collèges, ce n’est plus forcément être un parent consumériste ou se positionner contre le service public » (12) ; c’est bien à cette acception-là que cette citation fait référence, même s’il s’agit de s’en défendre.

« ..., ils (les jeunes) restent des ­consommateurs hédonistes », et ... ne se situent pas vraiment en rupture du modèle de société ­consumériste », .... » (13)

 

            Outre ces dénotations, le consumérisme connote de manière péjorative... 

            le gaspillage :

« ... : nous devons lutter contre le mode de vie consumériste de tous ceux qui ne sont pas les plus pauvres. Nous avons à notre disposition bien plus de choses que ce dont on a besoin, … » (2)

 

            et l’ addiction :

« En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, ... » (17)

Ou encore :

« C’était la génération des parents de Marina, apolitique, un peu cynique et ayant pour seule religion un hédonisme consumériste et un peu délétère » (11)

Enfin, avec redondance et de manière appuyée :

« Nous faisons tous partie d’un grand récit, qui ne se limite pas à la conspiration de cinq compagnies pétrolières, mais est la saga de notre addiction aux conforts bon marché du consumérisme. » (7)

 

            Mais dans la plupart des cas, l’usage de l’un ou l’autre des deux termes (le « isme » ou le « iste ») qualifient en même temps un système social et une attitude individuelle, les auteurs estimant sans doute à juste titre que l’une ne va pas sans l’autre.  A titre d’illustration, citons d’abord, concernant le terme consumériste :

 

« ...Plus encore, la religion instituée, ..., ne répond plus aux attentes spirituelles (…) des hommes et des peuples dans notre monde matérialiste, consumériste, égoïste et privé de repères. » (4)

« L’urgence environnementale offre une belle revanche à la culture mémé, en ce début de troisième millénaire. Celle-là même qu’avaient ringardisée la modernité consumériste des « trente glorieuses », le tout-jetable, le tout-plastique. » (10)

« ...J’ai récupéré l’électrophone de mon grand-père, ses enceintes des années 1960, des vinyles plus vieux que moi. Cette transmission fait du bien dans notre société consumériste de l’obsolescence. » (9)

 

 

            Ensuite, pour ce qui est de la variante « consumérisme » :

« Présenté à la Semaine de la critique à Cannes, en 2019, ce second long-métrage a l’habileté de déployer une critique radicale du consumérisme sans forcer le trait, ... » (16)

« Dans une époque où le consumérisme mortifère semble conduire le monde à sa perte, cette fourmi un brin peine-à-jouir ne figurait-elle pas l’exemple à suivre ... » (6)

 

            Nulle trace donc, du consumérisme en tant que mouvement de défense du consommateur dans ces citations, sans aucune exception pour ce qui concerne le terme « consumérisme », et à deux exceptions près seulement pour la déclinaison « consumériste ». Voici les illustrations de ces deux dernières :

 

« M. Hamon a rappelé que l'action de groupe a fait l'objet d'un compromis, au sein du Conseil national de la consommation entre le monde consumériste, qui a rabaissé ses ambitions, et celui des entreprises, qui a fait des concessions. » (1). Encore cette citation sort-elle de la période considérée, puisqu’elle remonte à l’année 2013 : elle faisait référence à la loi, promulguée cette année-là, qui instituait en France l’ « action de groupe », c’est-à-dire la possibilité pour une association de consommateurs de plaider en justice. L’autre cas évoque le boycott, en tant que moyen d’action aux mains des consommateurs éclairés :

« Mais de quel boycott parle-t-on ?  Boycott préventif, ..., ou bien punitif, ... ? Boycott politique (...), consumériste (basé sur des considérations d’ordre économique), ... ? » (5)

 

 

            Comment expliquer cette contradiction, ce grand écart entre la signification originelle d’un mot et celle que l’usage a fini par généraliser ?

 

            La défense du consommateur est une notion elle-même ambivalente. Elle présente deux aspects, qui peuvent coexister, et coexistent effectivement le plus souvent dans chacune des organisations créées à cet effet.

 

            Le premier aspect consiste en une défense individuelle des droits du consommateur considéré de manière isolée. A cet aspect-là se rattache la tradition des « tests comparatifs » publiés par les organes de presse et autres médias aux mains des associations de consommateurs. Cette pratique traverse les courants idéologiques ; on la retrouve aussi bien dans 60 millions de consommateurs, l’organe du très officiel INC (Institut National de la Consommation) que dans le magazine Que choisir ?, publié par son rival l’UFC (Union Fédérale des Consommateurs), réputée contestataire.  En incitant le consommateur à comparer les produits des différents fournisseurs (au plan de leur rapport qualité/prix), elle l’invite à « faire jouer la concurrence » ; elle mise donc sur les ressorts, sinon du système capitaliste, du moins de l’économie de marché.

 

            Mais dans le même temps, et c’est le second aspect, les mêmes organes de presse, représentant souvent les mêmes associations, ont le souci d’une défense plus collective des consommateurs, et surtout d’une sensibilisation à leur responsabilité de consommateurs et à leur sens de la solidarité. La responsabilité renvoie aux conséquences de l’acte de consommer, tant environnementales (pollution et gaspillage de ressources dus aux déchets, à l’épandage de produits phytosanitaires dans les champs, aux transports lointains...) que sociales (travail des enfants, exploitation des producteurs). La prise de conscience de ces dernières débouche sur une tendance éthique du mouvement consumériste, qui fait appel au sens de la solidarité, et dont le commerce équitable fut sans doute le pionnier. La prise de conscience des premières débouche sur la tendance écologique du mouvement consumériste, plus sensible à la santé et à la protection de l’environnement, et qui conduit - j’allais écrire tout naturellement - sur la promotion de l’agriculture biologique et des circuits de distribution qui lui sont associés.

 

            Arrêtons-nous un instant sur le « bio », qui constitue une tendance emblématique de l’ensemble des concepts en jeu dans cet article.

            La consommation des produits de l’agriculture biologique connaît en France une expansion spectaculaire et continue. D’après « l’Agence bio », sa valeur a par exemple augmenté de 15 % en 2018, mais la production nationale n’en couvre que 31 %[4]. L’offre ne suffit pas couvrir la demande. 

            Mais comment mesure-t-on la demande, si ce n’est par les achats des consommateurs ? Or, tout achat est en même temps une vente. Cette augmentation de 15 % signale autant un effort de l’offre (en partie française, en partie étrangère) qu’une pression de la demande. Du côté de l’offre, il s’agit d’un effort de production mais aussi de promotion.

            En effet, l’engouement pour le bio est tout sauf spontané. Il résulte d’une campagne de sensibilisation maintenant très ancienne (situons les pionniers aux alentours de la décennie 1970) à propos de laquelle il est bien difficile de distinguer ce qui vient des consommateurs de ce qui vient des producteurs. C’est bien parce qu’ils étaient attachés à un certain mode de vie et donc de consommation que les premiers agriculteurs « bio » se sont installés en tant que tels. Mais il fallait aussi, pour que suive la consommation, que la ville eût des échos de cette tranquille révolution campagnarde et que celle-ci s’accompagnât du développement de circuits de distribution spécifiques. Les magasins bio, souvent coopératifs, ont été créés pour certains d’entre eux par des consommateurs, pour d ‘autres par des producteurs.

             Cette incitation organisée relève donc à la fois de l’organisation des producteurs (de celles que toute branche professionnelle sait construire) et de celle des consommateurs ; à cet égard,   elle est une modalité du mouvement consumériste entendu sous le  second aspect, bénéficiant d’une présomption de souci de la responsabilité et de la solidarité, mais pourtant - et de ce fait - a priori  aux antipodes de la signification le plus souvent associée à ce terme dans les citations qui ont émaillé cet article.

 

            On peut conclure en avançant que c’est la première acception de la notion de défense du consommateur qui est responsable de ce glissement de sens, par lequel le consumérisme est devenu, en quelque sorte, un mouvement de lutte contre le consumérisme. Plus qu’un glissement de sens, c’en est un total renversement.

 



[1]Daniel Reig,, dictionnaire arabe-français, Larousse , collection Mars,1987

[2]Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, LeRobert, 2019

[3]Dictionnaire Hachette, édition 2005