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"Développement durable : petite histoire d'un gigantesque détournement de concept"

"PIB, levez-vous !"

"Clin d'œil"

"Des chiffres et des êtres"


Et pour commencer...

Développement durable: petite histoire d'un gigantesque détournement de concept

 

Qu’est-ce que le développement durable ?

   Si l’expression apparaît pour la première fois en 1980[1], c’est en 1987 que sa définition rigoureuse en est donnée par Gro Harlem Bruntland, alors premier ministre de la Norvège et présidente de la Commission des Nations Unies sur l’environnement et le développement, dans son rapport intitulé « Notre avenir à tous ».

 



[1] Dans « La stratégie mondiale pour l’environnement », document publié par l’ Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources

 

Contexte historique

            Au début des années 1970, la croissance économique du monde capitaliste industrialisé est encore forte, le chômage, embryonnaire, et les classes moyennes des sociétés riches commencent à s’interroger sur le sens de cette  croissance comme accumulation de biens matériels ainsi que sur les risques environnementaux  qu’elle comporte. Les deux événements nommés « chocs pétroliers » (1973 et 1979) accentuent des interrogations, qui s’étaient exprimées de manière retentissante dès 1972 avec la publication du rapport au club de Rome intitulé « Halte à la croissance ? »[1].

            En 1975, c’est la fin des « trente glorieuses »,  la croissance des pays capitalistes industrialisés ralentit et le chômage prend son envol. Il devient pour beaucoup indécent de continuer à prôner une croissance nulle quand on constate, dans les faits,  qu’il suffit que celle-ci tende, même timidement, vers 0 pour que le nombre de chômeurs s’envole. Et pourtant, les « dégâts du progrès[2] » n’ont pas cessé. Il faut donc trouver un compromis, et c’est là le sens de la notion de « développement durable ». Le développement durable est un concept, c’est-à-dire une question : est-il possible de concilier la satisfaction des besoins des générations actuelles avec celle des générations futures ?  On veut trouver la pierre philosophale, le moteur à eau d’une croissance sans pollution, sans épuisement des ressources naturelles et  sans laissés-pour-compte. L’essentiel est de lancer l’idée, et c’est ce qui est fait. Après sa naissance dans le « rapport Bruntland », le concept est officiellement adopté  par l’ONU au premier « Sommet de la Terre » (conférence de Rio de Janeiro, 1992).



[1] D.H.. Meadows, D.L. Meadows, R. Jörgen, W.W. Behrens: The Limits of Growth

[2] Titre d’un ouvrage paru en 1977 (CFDT : Les dégâts du progrès : les travailleurs face au changement technique, Le Seuil, Paris, 1977)..

Le développement durable en 3D

             La conciliation entre les besoins des générations actuelles et ceux des générations futures suppose de donner aux générations présentes les moyens de vivre dignement en ayant un revenu décent, donc un emploi : telle est la dimension dite « sociale » du développement durable, et il n’y en a pas d’autre. Tout au plus peut-on la préciser qualitativement en l’enrichissant avec la notion d’égalité et de dignité. Le progrès social sous-entendu suppose également de lutter contre les inégalités et pour l’autonomie de l’individu. La notion d’égalité peut être approchée par paliers, dans un ordre d’exigence croissante : de la réduction des inégalités de salaires à celle des revenus dans leur ensemble, de la réduction des inégalités à l’intérieur des pays riches à celle des inégalités entre populations des différentes parties de notre « planète ». La promotion de l’autonomie de l’individu suppose également la progression dans l’éducation, la reconnaissance d’un certain nombre de droits fondamentaux, autant d’exigences que l’ONU tente de mesurer de manière de plus en plus affinée à travers les divers indicateurs de « développement humain ».

 

            Mais cette exigence suppose la croissance économique. En tout cas, personne à ma connaissance n’a réussi à prouver le contraire. Il est facile au contraire de montrer que, à durée de travail constante pour chaque personne et pour ne pas augmenter le nombre de chômeurs, l’appareil productif doit créer chaque année un nombre d’emplois correspondant à l’augmentation de la population active. Pour créer ces emplois, salariés ou non,  il lui faut une croissance de l’activité, que celle-ci corresponde à la production de biens ou de services, qu’elle soit ou non polluante, qu’elle gaspille ou non les ressources naturelles. Et si la population active cessait son augmentation, il faudrait tout de même que l’activité croisse au moins  au  rythme de la productivité du travail pour que le chômage cesse son augmentation, et au-delà pour qu’il commence à diminuer. Au total, actuellement, en 2013, en France, l’activité doit augmenter chaque année d’au moins 1,5% pour que le nombre de chômeurs se maintienne[1], objectif que les quelque 4 millions de sous-employés jugeraient certainement un peu trop modeste à leur goût. Seule alternative à la croissance, un partage systématique du travail : chaque gain de productivité réalisé dans une entreprise quelconque serait systématiquement récompensé par une réduction du temps de travail puisque par définition, gagner en productivité, c’est gagner du temps. Mais la systématisation de cette voie supposerait une planification de l’économie.

            Telle est la dimension économique du développement durable, qui répond en écho à sa dimension sociale : pour répondre à la toute première des  exigences sociales, celle de l’emploi,  il faut de  la croissance, c’est-à-dire une augmentation de l’activité susceptible de créer des emplois dans une économie capitaliste[2].  Et l’imperfection du thermomètre de la croissance (voir article suivant) ne saurait en aucun cas à elle seule nous exonérer de cette exigence, qui n’est pas une malédiction du ciel ni un décret des hommes, mais une réalité  objective.

            Contrairement aux partisans de la « décroissance », les tenants du développement durable font un pari, qui relève pour le moment de la quadrature du cercle : le pari de la compatibilité entre  la croissance et la préservation de l’environnement,  donc entre la croissance et la transmission aux générations futures d’une « planète » vivable. La pertinence d’un tel pari n’a jamais été démontrée, c’est pourquoi le développement durable n’est pas une réalité (encore moins une « pratique »). C’est juste une question, presqu’une incantation. Aussi vide que médiatiquement explosif, à l’image de l’atome !

            Cela ne signifie pas que des pistes politiques n’ont pas été explorées : en ratifiant le protocole de Kyoto signé à Marrakech en novembre 2001, 183 Etats s’étaient engagés à réduire de 5,2% leurs émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2012 et par rapport au niveau de 1990. Mais la Chine et les Etats-Unis d’Amérique, totalisant 50% des émissions, n’ont pas souhaité s’inscrire à la fête. L’Union Européenne, quant à elle, a adopté, en décembre 2008, le « paquet énergie climat » prévoyant un effort partagé entre la réduction des émissions, le développement des énergies renouvelables et l’amélioration de l’efficacité énergétique[3]. Mais les objectifs de Kyoto n’ont pas été atteints. En décembre 2009, le protocole a été renégocié à la conférence de Copenhague, sans aboutir, faute d’unanimité, à la signature d’un nouveau traité. Depuis lors, à Cancun en décembre 2010, à Durban en 2011, la communauté des Etats a poursuivi ses efforts pour balbutier un nouveau traité, qui reste à l’état de brouillon. Il se murmure un objectif de limitation à 2°C du réchauffement de la Terre par rapport à l’époque préindustrielle. Ces difficultés à trouver un consensus au niveau mondial résultent en partie du fait que les pays émergents ne sont pas prêts à échanger la croissance présente contre un mieux-être climatique futur. Pourtant, dira-t-on, il n’est pas question de cela dans le concept de développement durable. Dans le concept, oui…

            Cela n’empêche pas les Etats d’agir, y compris les Etats-Unis, la Chine et d’autres pays émergents, dont les politiques évoluent à l’égard de la question climatique[4]. De son côté, et pour remplir ses engagements, l’Union Européenne a choisi de combiner la régulation par le marché, en instituant, en 2005, celui des permis d’émission des gaz à effet de serre, et une régulation par la normalisation, à coup de directives et de règlements. A la faveur du « Grenelle de l’Environnement », clos en octobre 2007, la France a elle aussi renforcé son arsenal législatif  et règlementaire dans différents domaines : normes énergétiques  dans le bâtiment, fiscalité écologique, culture  des OGM…

 


[1] Cf. « L’Europe ne pourra pas réduire le chômage sans croissance », Alternatives économiques, hors-série n°97, 3e trimestre 2013

[2] Puisque le monde semble avoir renoncé à la recherche d’une autre voie depuis la chute du mur de Berlin.

[3] 20% d’amélioration dans chacun de ces domaines  à l’horizon 2020.

[4] « A l’est, du nouveau », Alternatives économiques, n° 308 – décembre 2011, p.65.

[5] Lien Horticole, n° 511 – 6 avril 2006, page 12

[6] Pour les conflits « durables », voir modèle au Moyen-Orient.

[7] France Inter, 28 août 2013, 7 h 30, Noureddine Ziddane

[8] « Plante bleue était une suite logique de l’adhésion à HPF »,  Lien Horticole, N° 863 semaine 47 -  novembre 2013.

 

[9] Voir par exemple Lien Horticole n° 723, d’octobre 2010, p. 14 : « Collectivités. Moins d’annuelles pour plus de durables ? »

[10] Lien Horticole, n° 863, op. cit

[11] Je reproduis l’orthographe telle quelle, y compris ce curieux pluriel

[12] Souligné par moi

[13] Souligné par moi

 

 

 

Durable ou rien!

            Mais la « durabilité » a surtout envahi le champ sémantique des sphères politique, puis administrative et juridique. C’est ainsi, que la loi française dite  SRU pour « solidarité et renouvellement urbain » du 13 décembre 2000 impose aux communes de prévoir dans leur « plan local d’ urbanisme » un PADD (prononcer « péadédé » ou « pad » au choix) c’est-à-dire un « plan d’aménagement et de développement durable ». Si l’ « agriculture durable » peut avoir un sens en tant que recherche de systèmes de production économiquement – donc ipso facto socialement - viables et respectueux de l’environnement, il n’en va pas de même  des « maisons durables »  voire même des « arbres durables »[1] que certains évoquent sans rire. A quand les centrales nucléaires « durables »[2] ?

           

            Enfin, faut-il s’en réjouir ou en pleurer, - « faut-il pleurer, faut-il en rire ? » - la langue du développement durable s’est répandue pour gagner, via les médias de masse, la langue du quotidien. S’il faut se réjouir de ce que ce phénomène marque à n’en pas douter une prise de conscience des dangers qui menacent la « planète », on a le droit de regretter que la durabilité devenue manie ne finisse par nuire au concept même. Ainsi,  face aux difficultés financières des clubs de football et  à la nécessité de rechercher un « nouveau modèle économique » pour cette discipline sportive, le ministère français des Sports lança pour la fin septembre 2013 un groupe de travail « football durable » ![3] Si tout est « durable », plus rien ne l’est. Il en est de même de l’obsession de la sainte trinité du développement durable. Il n’est plus possible d’exposer un projet micro-économique ou micro-social visant à conforter des pratiques tout simplement respectueuse de l’environnement, sans que leurs auteurs ne s’échinent leur trouver à tout prix une triple dimension économique, sociale, écologique. Comme si cette dernière n’était pas parfaitement respectable en elle-même, comme s’il était honteux de la vouloir pour elle-même.

            Un exemple[4] : la brasserie de la Vézère, proche de la rivière du même nom coulant à Uzerche, en Corrèze, a été inaugurée à l’automne 2014 ; son maître d’œuvre, Joachim « s’est inscrit dans une démarche d’agriculture durable avec trois fondamentaux  : écologique, il utilise exclusivement du houblon bio local et ses produits sont sans additifs ; social, la brasserie accueille des événements culturels et projette de créer des emplois en CDI ; économique, 90% des ventes se réalisent en circuits courts ». Si le fait d’accueillir des événements culturels relève en soi du « social », où est la différence entre l’action sociale d’un François 1er, d’un Louis XIV, ou d’un administrateur de l’Opéra Garnier ? Si Joachim réalisait 90% de ses ventes en circuit long, sa brasserie serait-elle pour autant moins « économique » ?



[1] Lien Horticole, n° 511 – 6 avril 2006, page 12

[2] Pour les conflits « durables », voir modèle au Moyen-Orient.

[3] France Inter, 28 août 2013, 7 h 30, Noureddine Ziddane

[4]France Inter, 8 décembre 2014, 12 h 30,  « Carnets de campagne », Philippe Bertrand, à propos du développement des brasseries artisanales.

 


La dimension sociale

            La dimension sociale sert beaucoup trop souvent d’alibi à … n’importe quoi. Les élèves et étudiants des formations professionnelles, formatés à la sauce du durable de pacotille, ne sont pas les plus à blâmer lorsque, dans leurs rapports de stage, ils reproduisent en plus naïf encore le discours convenu de leurs maîtres de stage et d’apprentissage sur la question. Tel ou tel de ces employeurs prétend sans rire qu’il a choisi la voie du développement durable, y compris dans sa dimension sociale puisque ses prestations permettent à la population des quartiers riches où il s’est installé de bénéficier de si agréables espaces verts ! Quelques pages plus avant, on apprend que ce même employeur refuse d’embaucher le 10e salarié à cause des exigences à satisfaire en terme d’institutions représentatives du personnel ! La presse professionnelle se fait l’écho de formulations encore plus ingénues : « Pour le critère sociétal, il suffit d’être en règle avec la législation du travail. Nous avons également une dizaine de pages à lire et un document à signer… ». Ainsi s’exprime un horticulteur dans les colonnes d’un organe professionnel de son secteur,  à propos de la démarche qui l’a conduit à obtenir un label écologique appelé « Plante bleue »[1]. Pour sa part, une entreprise lyonnaise d’entretien des espaces verts, filiale d’un groupe multinational spécialisé dans le nettoyage industriel, claironne qu’elle a adopté le  « développement durable »  comme l’un de ses objectifs… et le décline en trois formules : le respect des collaborateurs, le respect des clients, le respect de l’environnement (pourquoi pas le respect du code de la route ?)



[1] « Plante bleue était une suite logique de l’adhésion à HPF »,  Lien Horticole, N° 863 semaine 47 -  novembre 2013.

 


La dimension économique

            La dimension économique est tout autant, et plus scandaleusement encore, dévoyée. Au nom du « développement durable », les collectivités territoriales redéploient leurs moyens d’entretien de leurs espaces verts, dont la gestion devient « différenciée », ce qui signifie que le territoire d’une commune est divisé en zones, selon des degrés différents d’entretien, de sorte que la nature revient dans certaines portions de la ville. Ce souci est sympathique et louable, même si très éloigné des grands enjeux écologiques planétaires. En même temps, cette tendance apparaît  favorable à la réalisation de substantielles économies budgétaires, qui sont de toute façon imposées par une évolution macroéconomique (qui n’a rien de « durable ») orientée vers la rigueur, voire l’austérité. Bien des contraintes économiques sont ainsi travesties en choix, en recevant l’eau bénite du « développement durable ».[1] Ce souci d’économiser les deniers publics et l’argent des contribuables n’a en soi rien de critiquable. Mais le faire au nom de la « dimension économique » du développement durable est tout simplement une escroquerie, car le terme « économique » est ici pris au sens le plus trivial de « faire des économies », et pas du tout au sens d’une discipline qui étudie la manière dont une société organise la satisfaction des besoins de sa population. Cela apparaît on ne peut plus clairement dans la suite du  témoignage de notre horticulteur à la plante bleue qui ajoute[2] : « Une entreprise ne doit pas seulement faire preuve de durabilité environnementale, mais également économique. … Nos choix n’ont pas coûté grand-chose : des bennes, des données à saisir, des compteurs (400 euros)… L’audit coûte environ 600 euros… »

 Surtout, la réalisation d’économies budgétaires, pour justifiée qu’elle soit d’un certain point de vue, aboutit, qu’on le veuille ou non, beaucoup plus à ralentir qu’à stimuler l’activité économique. Et de ce fait, sa mise en œuvre va précisément à l’encontre de  la dimension économique du développement durable, qui consiste à rechercher les moyens d’une croissance économique, certes respectueuse de l’environnement, mais susceptible, malgré cela, de s’approcher du plein emploi (dimension sociale).

            Cela est encore plus grave lorsque cette dérive se trouve officialisée dans des programmes d’enseignement ou des référentiels professionnels qui les inspirent. Par exemple, on peut lire, dans le tout nouveau référentiel professionnel du BTSA (Brevet de Technicien Supérieur Agricole) option « Aménagements Paysagers » : « La prégnance du développement durable dans ses trois dimensions sociales, économiques et environnementales[3] (diminution de l’empreinte écologique, maîtrise des dépenses[4], renforcement de la cohésion sociale) modifie les pratiques en termes de : gestion de l’eau…, gestion différenciée…, etc. »

            Le même passage n’échappe pas à l’obsession de décoller l’adjectif « durable » de son substantif « développement » pour l’accoler à n’importe quoi. Ainsi, « la prégnance du développement durable, etc., …   modifie … les pratiques en termes de, entre autres, … réflexions autour de nouvelles formes urbaines pour une ville durable[5] … » ( !)

            Pour l’anecdote, on ne sera pas surpris d’apprendre que la prégnance du développement durable passe aussi par la « multiplication d’événementiels liés aux jardins et paysages » et aussi la « prise en compte de la dimension sociale du travail » (ça ne mange pas de pain).



[1] Voir par exemple Lien Horticole n° 723, d’octobre 2010, p. 14 : « Collectivités. Moins d’annuelles pour plus de durables ? »

[2] Lien Horticole, n° 863, op. cit

[3] Je reproduis l’orthographe telle quelle, y compris ce curieux pluriel

[4] Souligné par moi

[5] Souligné par moi


Et pour continuer...


PIB, levez-vous !

La Cour vous accuse...

            L’activité économique est mesurée en unités monétaires par le PIB (Produit Intérieur Brut) Mais cette mesure nous en dit à la fois trop et pas assez. D’abord elle ne nous montre pas tout, car elle ne prend pas en compte les activités qui satisfont des besoins sans faire l’objet d’une vente (en particulier le travail domestique). Dans le procès instruit à l’encontre du PIB, l’accusation fourmille d’anecdotes à ce sujet : on fait baisser le PIB quand on épouse sa secrétaire, ou sa femme de ménage (moins fréquemment cité - machisme oblige -,  quand une femme épouse son jardinier ; encore  plus rarement évoqué – et pour cause -, quand une écrivaine épouse son éditeur). Le vocabulaire varie selon le milieu social que l’on veut sensibiliser. Il faut cependant savoir que les comptables nationaux s’efforcent de tenir compte des activités non comptabilisées monétairement par des imputations, qu’ils estiment au total à 30% du PIB français en 2007 [1] ( !)

            D’un autre côté, ce PIB nous en dit trop car il additionne des valeurs absolues, des grandeurs qui (du point de vue des besoins sociaux),  devraient être affublés de signes opposés.  Certains exemples anecdotiques de « PIB négatif » sont bien connus : l’accident de voiture, expérience absolument négative pour la personne qui la vit, est enregistrée comme une augmentation du PIB parce que de multiples activités ont été engendrées par lui : dépannage, réparation, soins, production de nouveaux véhicules, activité d’assurance, d’expertise, etc.  Deuxième exemple, les fleurs que vous avez achetées le jour de la dernière Saint Valentin à Lyon ont été cultivées au Maroc, puis acheminées près d’Amsterdam, d’où elles se sont à nouveau envolées en direction de la capitale des Gaules. L’allongement des distances conduit à  augmenter, sous forme d’une activité de transport,  le PIB des Pays-Bas et de la France. Un peu plus de kérosène s’est échappé dans l’atmosphère, et vos roses n’en sentent pas mieux pour autant, peut-être au contraire se sont-elles d’autant plus défraîchies[2].Troisième exemple, la production des prospectus publicitaires qui remplissent votre boîte aux lettres avant d’encombrer les poubelles sélectives ou non,  augmente le PIB de votre pays, en alimentant les  activités de fabrication et de recyclage de papier. Cette production n’a satisfait  aucun de vos propres besoins. Vous sentez que ce cycle fabrication – pollution - recyclage - correspond à une logique qui vous est étrangère. Il en est de même des multiples emballages et suremballages qui ne sont là que pour signaler une différence dans la gigantesque mise en scène de la concurrence.

            D’une manière plus générale, les impacts environnementaux durables (au sens propre) conduisent à une érosion de la valeur patrimoniale de la planète Terre : épuisement des ressources naturelles, pollution, réchauffement, réduction de la biodiversité, etc. Cette réduction de richesse devrait être déduite de la mesure de la croissance que l’on définit par une augmentation de richesse



[1] CF. « La bataille des indicateurs », Alternatives économiques, n° 283 – septembre 2009, p. 59.

Les loyers fictifs attribués propriétaires qui occupent  leurs logements constituent l’exemple le plus parlant de ces imputations.

[2] Les différents composants d’un jean Lee Cooper parcourent 65 000 km. Le coton de la toile, venu du Bénin, celui des poches, du Pakistan, la teinture d’indigo d’Allemagne, etc., sont assemblés en Tunisie.

Le PIB, otage de la décroissance et des décroissants

            Cependant, les imperfections de l’instrument de mesure servent trop souvent d’alibi et se trouvent mises au service de démonstrations qui portent en réalité sur l’objet de la mesure et non sur l’instrument. On ne guérit pas de la fièvre en cassant le thermomètre, pas plus qu’on ne prouve l’inutilité du chauffage en constatant que le thermomètre est en panne.  

            Les « décroissants » n’aiment pas la croissance. Tout naturellement, s’ils voient monter le PIB, ils rappelleront que cette croissance n’est pas réelle puisque le PIB  contient une part de PIB « négatif ». Mais ils entretiennent de ce fait une confusion élémentaire entre une grandeur et la croissance de cette grandeur. On peut penser qu’un indicateur sur-ou-sous-estime une réalité. Cela ne signifie pas que son augmentation ne reflète pas bel et bien l’augmentation de cette réalité. Déduire que la production de biens et service utiles n’augmente pas du tout quand le PIB augmente, sous le simple prétexte que dans le PIB, il n’y a pas que des biens et services utiles, c’est supposer que seul le PIB négatif augmente quand il y a croissance. Qui oserait réduire par exemple la croissance de la  période des « trente glorieuses » à une seule et hypothétique multiplication des accidents de voitures, des maladies[1], des catastrophes naturelles ? A l’inverse, a-t-on vu ces événements se raréfier dans les phases de ralentissement, et disparaître au plus noir des récessions ? On pourrait presque parier le contraire. A moins, peut-être, que les récessions ne s’expliquent par la multiplication des épousailles entre patrons et secrétaires. Il faudrait demander aux chercheurs démographes de vérifier ce point. Il conviendrait également de demander aux chômeurs qui se sont multipliés dans les récessions et à ceux qui ont retrouvé un emploi dans les périodes de croissance, s’ils pensent qu’il n’y a vraiment aucune réalité concrète derrière ces phénomènes approchés par la statistique.

            Autre erreur élémentaire : la confusion entre une grandeur et une proportion, entre une grandeur et une hiérarchie. C’est l’erreur que l’on commet quand on refuse, au nom de ces sur-et sous-estimations,  toute pertinence au PIB pour brosser un tableau des inégalités mondiales de développement.

            On peut accepter l’idée que le PIB d’un pays surestime ou sous-estime la production réelle de richesses dans ce pays. Mais comme c’est le cas dans chaque pays, il n’y a en réalité aucune raison a priori que la hiérarchie réelle des richesses  ne reproduirait pas, si l’on savait la mesurer,  la hiérarchie des PIB.  Si l’on savait la mesurer, écrivais-je ? Si l’on ne sait pas le faire, peut-être pourrait-on remplacer cette carence par le raisonnement. Ce dernier nous souffle que les pays les moins industrialisés sont ceux dont le PIB sous-estimerait le plus la richesse en raison de l’importance toute particulière que prennent dans ces pays les activités informelles non prises en compte dans cet agrégat. A l’inverse, on peut penser a priori que le PIB des pays industrialisés (y compris, il est vrai, des pays émergents) sur-représente le PIB négatif en raison de l’importance du trafic routier, des nuisances et des activités réparatrices de ces nuisances. Doit-on aller jusqu’à conclure que le Burkina Faso est vraiment beaucoup plus développé et plus « riche » que l’ Allemagne ?

            Du reste, des réponses statistiques existent malgré tout, puisque depuis quelques années, des institutions internationales, (ONU, OCDE, Union Européenne), conscientes des critiques adressées au PIB, se sont efforcées de bâtir de nouveaux indicateurs censés mieux refléter non seulement la production réelle de richesse, mais aussi le degré de  satisfaction des besoins, ceux-ci incluant les besoins à caractère social (dignité, égalité, équité…). Certains ont même prétendu mesurer le « bonheur ». En calculant l’Indicateur de Développement Humain (IDH), moyenne pondérée du PIB par habitant,  de l’espérance de vie et d’un indicateur de niveau d’instruction, le Pnud (programme des Nations unies pour le développement), fut un pionnier en la matière. Son application statistique révèle qu’en effet, la classification des pays du monde selon l’IDH diffère sensiblement de leur classification à travers le PIB par habitant [2]. C’est ainsi que le Nigéria est le 148e pays selon le PIB, mais il rétrograde encore de 14 places selon l’IDH. De même, les Etats-Unis sont le 8e pays en terme de PIB, mais le 15e selon l’IDH. A l’inverse, d’autres pays, comme la France, mais également la Chine et l’Iran, se trouvent mieux classés par l’indicateur de développement humain que par le PIB. Cependant, la hiérarchie fondamentale entre pays riches et pauvres n’est pas bouleversée. Les corrections apportées par l’IDH ne propulsent aucun pays pauvre au niveau du plus pauvre des pays riches, et inversement. On a envie de s’exclamer, après tant d’efforts de recherche d’indicateurs alternatifs : tout ça pour ça ! Il est vrai que d’autres indicateurs, plus riches que l’IDH, ont été bâtis, notamment par l’OCDE, mais plus ils sont complexes, plus ils perdent en rigueur et en objectivité[3].



[1] Ce qui serait paradoxal, avouons-le.

[2] « L’indice de développement humain. Classement de quelques pays selon le PIB/hab et écart entre leur place dans ce classement et dans celui selon l’IDH », in : « La bataille des indicateurs », Alternatives économiques, n° 283 – septembre 2009, p. 60.

[3] Par exemple, l’indice « mieux-vivre » de l’OCDE. Cf. «  L’argent fait-il le bonheur ? », Alternatives économiques, n° 304 – juillet-août 2011, p. 30.

Le PIB, otage du libéralisme

            Quant aux libéraux, ils n’aiment pas le déficit  (public). Ils n’aiment pas non plus la socialisation des dépenses de santé. Mais ils aiment bien la croissance libérale. On ne les a jamais vraiment entendus critiquer le PIB quand on utilisait ce dernier pour mesurer la croissance états-unienne des années Reagan.

            Le 4 octobre 2013, Dominique Taddeï consacrait son émission « Ce soir ou jamais » sur France 2, à la question de la répartition des richesses entre générations[1]. Au cours du débat, Christophe  Ramaux, membre du cercle  des « économistes atterrés »,  montre que les Etats-Unis dépensent davantage que la France pour la santé, si l’on prend en compte les dépenses privées. Il appuie son raisonnement en fournissant les % respectifs du PIB que représentent ces dépenses de santé dans les deux pays. Réaction immédiate de Simone Wapler, analyste financière, rédactrice en chef des Publications Agora, qui conteste la démonstration au nom du procès en illégitimité que subit le PIB. Comme si, pendant les travaux, la vie ne pouvait pas continuer. Comme si, sous le prétexte que cet indicateur comporte des imperfections, il devenait interdit de comparer les structures de consommation de deux pays quelconques.

            Tandis que d’autres surenchérissent en rappelant l’anecdote nuptiale mentionnée plus haut [2],  elle prétend que le PIB fausse la richesse puisqu’il comprend le « déficit » (lequel ?, public ?, extérieur ?) Elle ajoute que la récession (baisse du volume du PIB) en Grèce (par exemple, - 6,4% en 2012), c’est tout simplement la baisse du déficit (public, on suppose).

            Il ne s’est donc rien passé en Grèce. La diminution de 6,2%, en 2012, du volume du PIB, n’aurait aucune signification concrète. Le taux de chômage n’a pas atteint 27,6% de la population en 2013, après avoir régulièrement augmenté dans les années précédentes (moins de 10% en 2008, plus de 20% en 2011). Et si l’emploi total y a diminué de 18,4% entre 2008 et 2013, c’est évidemment sans aucun rapport avec la baisse, entre les mêmes dates, de 23,9% du PIB grec. Pas davantage de baisse drastique des revenus et de la consommation, ni d’augmentation de la pauvreté. Ou plutôt si : il se serait passé quelque chose de très positif (que le PIB déguise en quelque chose de négatif) : le déficit a diminué ! En effet, le déficit public de la Grèce, qui représentait guère moins de 16% du PIB en 2009, est descendu à 6% en 2012[3]. Hourra ! Et comme le PIB comprend le déficit, cela a fait diminuer le PIB. CQFD.

            Bien sûr, le PIB comprend le déficit public, puisque le déficit public, c’est un supplément de dépenses publiques sur les recettes, que ces dépenses constituent des achats de biens et de services aux entreprises et que, pour répondre à cette demande, les entreprises réalisent une production, laquelle est comptabilisée dans le PIB.

            Mais c’est bien loin d’être du PIB négatif. La confusion résulte d’une confusion entre Etat et nation. Le déficit de l’Etat n’est pas le déficit de la nation, encore moins d’une entreprise de cette nation. Si le déficit d’une entreprise doit venir en soustraction de ce que cette entreprise produit, c’est exactement l’inverse pour l’Etat, puisque le déficit de ce dernier stimule la production des entreprises.

            En revanche, ce qui s’est avéré extrêmement négatif en Grèce, c’est précisément la diminution du déficit public, qui a bien fait baisser le PIB non seulement sur le papier, mais dans une réalité ressentie dans la chair et le sang des Grecs. Elle ne l’a pas fait baisser par définition, comme le laisse entendre cette dame, mais par une relation de cause à effet.



[1] Sous le titre provocateur : « Faut-il prendre aux vieux pour donner aux jeunes ? »

[2] Un jour, quelqu’un lui donnera certainement  l’onction scientifique en la baptisant « loi de l’influence de la nuptialité sur le PIB »

[3] L’ensemble de ces données chiffrées a été extrait d’ Alternatives économiques, n° hors-série n° 98 – 4e trimestre 2013, p. 91, p. 12 et p. 16

Entracte...

Clin d'oeil

 

« Cette méthode de pêche ne sera jamais durable ! », s’exclame Claire Nouvian sur France Inter, le 11 décembre 2013,  dans le journal de 7 h 00. C’est la présidente de l’association Bloom. Elle  s’indigne suite au vote du Parlement européen qui vient de rejeter, à une courte majorité, l’interdiction du chalutage en eau profonde,  que les écologistes comparent à juste titre à une « véritable arme de destruction massive » des océans.

 

Non durable cette méthode de pêche ? Le Parlement européen venait justement   de décider de la faire durer !

 

Et pour finir...

Des chiffres et des êtres

6 octobre 2015

« On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui »

 « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit y prendre sa part ».

« L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue ».

A cette courte  série de balancements célèbres, je propose aujourd’hui d’ajouter : la croissance ne fait pas le développement, mais elle y contribue.

Je précise :  si l’instrument de mesure  de la croissance ne saurait – en admettant que cela ait un sens – « mesurer »  le développement, il en est tout de même un témoin majeur.  De  même, si l’indicateur de production de richesses annuelles d’un pays ne saurait décrire ni le niveau de vie ni la qualité de vie de ses habitants, il en constitue malgré tout un signal fort.


D'abord, posons quelques jalons

            L’indicateur de la production de richesses est en France le PIB, pour « produit intérieur brut », qui additionne les valeurs ajoutées dégagées dans les différentes branches d’activité, donc dans l’ensemble des entreprises installées sur le territoire. Dans les statistiques internationales fournies par la Banque mondiale ou l’Organisation des Nations Unies à travers le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), la production annuelle de richesses de chaque pays est parfois mesurée par une notion voisine, le revenu national brut, qui ne diffère du précédent que par la prise en compte de la nationalité des entreprises[1].  

 

            Le PNUD a testé un certain nombre d’indicateurs de développement, dont le plus ancien et le plus connu est l’ IDH, pour « Indicateur de Développement Humain ».

« L'indice de développement humain (IDH) est une mesure de synthèse du niveau moyen atteint dans les dimensions clés du développement humain : une vie longue et saine, l'acquisition de connaissances et un niveau de vie décent. »[2].

            Il s’exprime par un coefficient compris entre 0 et 1, construit de sorte que le niveau de développement soit  d’autant plus élevé qu’il est proche de 1. Pour ce faire, l’IDH  est conçu comme la moyenne géométrique de trois autres coefficients variant de 0 à 1, et qui traduisent respectivement, l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation et le niveau de vie. Chacune de ces notions  suppose une opération de conversion d’unités de mesure disparates (des années, des dollars) en une unité commune, un coefficient de 0 à 1. Par exemple, une espérance de vie de 50 ans sera traduite par le coefficient : 50 / (85 – 20) = 50/65 = 0,77. 85 et 20 représentent ici les valeurs respectivement maximale et minimale de la durée de vie en nombre d’années, ce qui suppose évidemment une part inévitable d’arbitraire.

La mesure du niveau d’éducation combine la prise en compte de deux durées  respectives : « le nombre d’années de scolarisation des adultes de 25 ans » d’une part ; « la durée attendue  de scolarisation pour les enfants en âge d’entrer à l’école » d’autre part.

Enfin, c’est le revenu national brut par habitant qui représentera le niveau de vie. Pour ce dernier indicateur, la question monétaire s’ajoute aux problèmes de conversion déjà mentionnés pour les précédents. Avant même de convertir un revenu national en coefficient, il convient de l’exprimer dans une monnaie commune à tous les pays. C’est le dollar qui a été choisi pour des raisons qui n’échapperont à personne. La conversion du revenu national de chaque pays de sa monnaie en dollar suppose de choisir un taux de change. Le taux de change retenu n’est pas celui constaté sur le marché, mais celui calculé sous le terme : « parité de pouvoir d’achat » (PPA), et qui égalise les quantités de biens et services que l’on peut acheter dans deux pays différents. En d’autres termes, si le taux de change du marché était celui de la PPA, je serais sûr, en convertissant mes euros en dollars, de pouvoir m’offrir, par exemple, la même quantité d’essence avec cette somme aux Etats-Unis que dans la zone euro.   



[1] à travers les revenus des filiales de groupes multinationaux. En clair, si le capital d’une usine installée en Espagne est anglais, les dividendes versés aux Anglais sont retirés de la valeur ajoutée espagnole. On rend à César ce qui est à César, et au capital ce qui est au capital.


A propos de radars

            Je ne reviens pas[1] sur les nombreuses critiques dont le PIB et son taux de croissance font l’objet en tant qu’indicateurs respectifs de production de richesses et d’accroissement du niveau de satisfaction des besoins.

            Le PIB ne mesure pas fidèlement la production de richesses et encore moins la « production » de bien-être ou la satisfaction des besoins du plus grand nombre. Il en résulte que son taux de croissance ne mesure pas fidèlement le progrès d’une société en termes de bien-être, de satisfaction des besoins, ce qu’il est convenu d’appeler souvent le « développement ». Dont acte. Est-ce à dire pour autant que le PIB et son taux de croissance ne sont pas de bons indicateurs indirects de bien-être et de développement ? Est-ce qu’on ne peut pas suivre à la trace le bien-être et le  « développement » à travers le PIB et sa croissance, tout  comme on est capable de suivre au radar, sans le voir,  l’itinéraire d’un avion ?  En d’autre termes, est-ce que nous ne nous attendons pas tous, intuitivement, à ce que les territoires où le PIB par habitant est le plus faible correspondent à ceux dans lesquels les besoins sont les plus difficiles à satisfaire pour la majeure partie de la population, et inversement pour les pays les plus « riches » selon le PIB ? Est-ce que le classement des pays en fonction du PIB ne correspondrait pas exactement au classement des pays selon un critère de développement, au hasard l’IDH ? Exactement, ce serait une coïncidence à laquelle la statistique ne nous a jamais habitués. Mais, entre une correspondance exacte et une totale et contre-intuitive déconnexion, il y a une marge, que je me propose précisément d’apprécier dans une première étape du raisonnement, qui consistera à comparer, pour une année donnée, en l’occurrence, 2013, le classement des quelque 180 pays recensés dans la statistique mondiale, d’une part selon le PIB, d’autre part selon l’IDH. Dans une seconde étape, je comparerai les évolutions respectives du PIB et de l’IDH pour ces mêmes pays, sur une période relativement longue (2000-2013).



[1] Cf. « PIB, levez-vous ! »


Une photographie

            Dans cette première étape, j’utilise comme indicateur de production de richesses le PIB par habitant en monnaie courante et l’IDH comme indicateur de la  satisfaction des besoins, ou du développement humain pour reprendre les termes de son appellation. Les données proviennent des statistiques de la Banque mondiale pour ce qui est  du PIB[1] et de son taux de croissance, et du PNUD[2] pour ce qui est de l’IDH. L’IDH permet au PNUD de classer l’ensemble des pays recensés en quatre groupes, selon qu’ils connaissent respectivement un développement humain « très haut » (« Very high human development »), « haut » (« High human development ») ; « moyen » («  Medium human development ») et « bas »    (« Low human development »). Ces groupes seront désignés par la suite de manière ordinale, du premier au quatrième, dans l’ordre où ils viennent d’être cités.

 

            Certes, la production de richesses et le niveau de bien-être ou de développement sont deux réalités totalement différentes. Ne sont-elles pas pour autant liées ?

            Si l’on peut s’attendre intuitivement à ce que le PIB et l’IDH ne soient pas des grandeurs totalement indépendantes l’une de l’autre, on peut se douter en même temps qu’il n’existe pas de corrélation parfaite entre elles. En d’autres terme, on sait par avance que certains pays échapperont peu ou prou à cette relation : certains de ces « canards boiteux » auront un PIB disproportionné par rapport à leur IDH tandis que d’autres, à l’inverse, se distingueront par un IDH relativement élevé malgré un faible niveau de PIB par habitant. Je dirai que les premiers présentent une distorsion en faveur du PIB et inversement pour les seconds.

 

            Je voudrais d’abord débusquer toutes ces distorsions, les apprécier numériquement et identifier les pays qui les présentent, ce qui permettra, dans un second temps, à travers l’établissement d’une typologie, de réfléchir à la signification de ces distorsions.

 



[1] PIB en dollars US courants

[2]Programme des Nations Unies pour le Développement


On n'additionne pas les choux et les carottes

            Pour débusquer ces distorsions, la première idée qui vient à l’esprit est de  comparer le PIB/habitant d’un pays à son IDH, indépendamment de son classement selon ces deux indicateurs. Comme avant toute comparaison, il est nécessaire de s’assurer que les données sont comparables, c’est-à-dire à tout le moins que l’on peut trouver une même unité entre les deux termes.  Or, l’IDH est exprimé par un coefficient de 0 à 1. Il fallait donc exprimer de la même manière le PIB sous la forme d’un coefficient de 0 à 1, 0 pour le pays ayant le plus petit PIB sur l’ensemble des quelque 187 répertoriés par l’ONU, et 1 pour le PIB le plus élevé. Pour un pays quelconque, ce coefficient se calcule en considérant la différence entre son PIB et le PIB le plus faible, puis en la divisant par la différence maximale de PIB constatée  entre le  pays le plus « riche » et le plus « pauvre ». Ainsi, le PIB par habitant  le plus faible de la planète est de 237 dollars – dans le petit Etat africain de Malawi -, tandis que le plus élevé est de 110 665 dollars – et c’est au Luxembourg.  La différence maximale est donc de 110 665 – 237 = 110 428 dollars. Le Luxembourg a le coefficient 1, Malawi obtient 0. Et par exemple, le coefficient des Pays-Bas, dont le PIB était en 2013 de 50 793 dollars par habitant, sera : (50 793 – 237) /110 428 = 0,458, que j’appellerai coefficient de PIB. La division de ce coefficient par l’IDH donne un ratio d’autant plus élevé qu’il existe une distorsion en faveur du PIB. En clair, plus le résultat est élevé, plus la distorsion est grande entre la production de richesses et le niveau de développement humain, donc de satisfaction des besoins, au bénéfice de la première et au détriment du second. La moyenne arrondie de ce ratio est ainsi de 0,41 dans le premier groupe des pays à développement humain très élevé. L’écart-type étant de 0,23, on peut considérer que les pays ayant un résultat supérieur à 0,41 + 0,23 = 0,64 présentent ce type de  distorsion. A l’inverse, les pays ayant un résultat inférieur à 0,41 – 0,23 = 0,18  connaissent la distorsion inverse : IDH élevé par rapport à la production de richesses.

 

            Les résultats sont présentés dans les tableaux n° 1 (le coefficient de PIB y est noté C. PIB.  Le ratio est noté R).

 

            Ils sont très différents selon les groupes de pays considérés. Autant la corrélation semble forte dans les pays riches (disons ici dans les deux premiers groupes), autant elle s’effiloche dans les deux derniers groupes. En effet, le nombre de distorsions relevées de cette manière est relativement faible dans les deux premiers groupes. Dans le premier, on en trouve 13, sur un total de 48 pays, ce qui est tout de même  loin d’être négligeable, puisque c’est un peu plus du quart d’entre eux qui s’éloignent du modèle, soit par une distorsion en faveur du PIB (5 cas seulement), soit en faveur de l’IDH pour les autres cas. Dans le deuxième groupe, qui comprend 53 pays, les distorsions sont plus rares si l’on s’en tient à une définition stricte, qui exclut les cas limites où le coefficient de PIB d’un pays se situe exactement au seuil défini par la différence entre la moyenne et l’écart-type. On ne trouve alors que 3 cas de distorsion en faveur de l’IDH, et 9 en faveur du PIB, d’où un nombre total inférieur au quart de l’effectif.

            En revanche, dans les 3e et 4e groupe, la corrélation entre PIB et IDH est tout simplement indéfendable. En effet, l’écart-type est tellement élevé qu’il en perd toute signification. Le rapport entre le coefficient représentant l’IDH et celui représentant le PIB prend des valeurs tellement dispersées qu’il est impossible d’identifier des cas remarquables de distorsion. Plus exactement, la distorsion est la règle.

 

            Il est donc déjà possible de conclure d’une manière très grossière que plus un pays est pauvre plus on a de chances (ou de risques) de constater le grand écart entre ce que disent les chiffres sur sa richesse et ce qu’ils disent sur son niveau de bien-être et de satisfaction des besoins de base alors que, dans les pays dits développés il existe une plus grande cohérence entre production de richesses et satisfaction des besoins, à un point tel que l’on pourrait en faire une définition même du « développement ».  Celle-ci conforterait (à titre posthume ?!) les analyses produites au siècle dernier par les économistes du courant structuraliste du développement : qu’ils mettent l’accent (comme Celso Furtado) sur le dualisme (entre un secteur moderne et un secteur traditionnel), ou comme un François Perroux, sur la désarticulation de l’économie, due à une domination de la « Périphérie » par le « Centre » (Samir Amin)  un de leurs points communs était bel et bien de mettre l’accent sur le fait que, dans une situation de sous-développement, la production de richesses pouvait croître de manière spectaculaire mais sans profiter aux populations.

 

            Cependant, ce constat ne nous interdit pas de nous demander si la hiérarchie des pays est ou non  bouleversée quand on passe d’une classification selon le PIB à une classification selon l’IDH.  A l’extrême, est-il pensable qu’un pays placé « en tête de peloton » par son PIB le soit en queue par son IDH ? On se doute de la réponse, mais il convient de généraliser la question indépendamment des cas extrêmes. Elle devient : le classement des pays selon l’IDH diffère-t-il fondamentalement de leur classement selon le PIB par habitant ?

 

            Pour en décider, j’ai tenté de comparer le rang d’un pays selon  le PIB par habitant avec le rang qu’il occupe selon l’IDH. Par exemple, dans le premier groupe, celui des pays « à très haut développement humain », c’est la Norvège qui a l’IDH le plus élevé en 2013, tandis que le PIB par habitant la place au 2e rang sur un total de 48 pays. On voit bien que pour ce pays, les deux classifications sont cohérentes sans se recouper exactement. On estimera avoir affaire à une distorsion en faveur de l’IDH lorsque le PIB d’un pays le classera dans la seconde moitié de l’effectif alors qu’il serait en tête selon l’IDH. Plus généralement, il faudra que la différence de classement entre les deux indicateurs soit supérieure à la moitié de l’effectif. Pour l’apprécier, je calcule le rapport entre la différence de classement et l’effectif, soit pour la Norvège, (1-2)/48) = -0,0208. Plus ce ratio est proche de 0, plus les deux classifications se ressemblent et se reflètent l’une l’autre. Un ratio négatif inférieur ou égal à -0,5signalerait une distorsion du classement en faveur de l’IDH tandis que la distorsion inverse serait attestée par un ratio supérieur ou égal à + 0,5.

 

Les résultats sont présentés dans lestableaux n° 2 (le rang d’un pays y est noté R,  et DR la différence de rang).

 

            Que disent-ils ? Si l’on s’en tenait  à la définition stricte avec le seuil de + ou – 0,5 (une différence de classement dépassant la moitié de l’effectif) , on ne trouverait qu’un nombre marginal de cas de distorsions : 2 seulement dans le premier groupe, 4 dans le deuxième, 2 dans le troisième et 4 dans le dernier, soit un total de12 cas de distorsions seulement sur 187 pays ! En d’autres termes, quelle que soit la dispersion et l’absence de corrélation entre PIB et IDH (dans les 3e et 4e groupes de pays notamment), cette dispersion n’est pas suffisante pour bouleverser la classification des pays : en clair, la hiérarchie des productions de richesses reproduit, à un faible nombre d’exceptions près, la hiérarchie des niveaux de développement et de bien-être, en tout cas tels que mesurés par l’IDH.

Si l’on accepte une définition plus large de la notion de distorsion, qui prendrait 0,33 comme seuil, en considérant par conséquent qu’il y a une distorsion dès que la différence de classement dépasse le tiers de l’effectif, on trouverait bien évidemment un nombre un peu plus élevé de cas : 4 dans le premier groupe, 11 dans le deuxième, 6 dans le troisième et 8 dans le dernier groupe, soit un total de 29 pays, ce qui représente cette fois-ci environ le sixième de l’ensemble de l’effectif.

 

            Il est temps maintenant de mettre des visages derrière ces chiffres. Ou plus exactement des drapeaux, puisqu’il est question de pays. Est-il possible de dresser une sorte de portrait-robot des cas de distorsions ?


Portraits-robots

            Les lignes qui suivent résultent d’une démarche plus empirique que théorique, plutôt inductive que déductive. Je ne me suis pas proposé de critères a priori qui auraient guidé ma manière de regarder la liste des pays concernés. C’est plutôt cette dernière observation qui m’a suggéré que quatre critères pourraient s’avérer pertinents pour construire une typologie : la dimension des pays (mesurée par leur population), leur situation géographique, leur niveau de développement au regard de l’IDH. Quant au quatrième de ces trois mousquetaires, c’est un critère impossible à chiffrer, et qui nécessite une connaissance historique de chaque pays, permettant de supposer que le passé de chacun d’eux, le système économique auquel il s’est référé ou se réfère encore, la distance plus ou moins grande qu’il a tenue ou continue à tenir à l’égard du système colonial ou néocolonial, et avant tout la position qu’il a occupée ou continue d’occuper dans ce système, soit au « centre » soit à la « périphérie », peuvent aider à comprendre certaines distorsions entre le niveau de développement et le niveau de production de richesses.

Disons-le tout de suite : une typologie est très difficile à établit tant est grande la diversité des cas de distorsions, au regard même des critères qui viennent d’être énoncés : on les trouve dans tous les continents, dans toutes les classes de dimension, et chez les plus développés comme chez les plus pauvres, quoique selon des proportions différentes.

C’est en combinant plusieurs de ces critères qu’il est néanmoins possible d’y voir plus clair, et de voir se dessiner un portrait en filigrane.

 

            Celui-ci pourrait être résumé de la manière qui suit, en distinguant deux grandes catégories, selon le sens de la distorsion que présentent les pays.


Quand le niveau de développement humain n'est pas à la hauteur de la production de richesses

            Les pays présentant une distorsion en faveur du PIB forment un ensemble dont quelques composantes se détachent de manière assez évidente : premièrement, nous trouvons des pays titulaires d’une rente pétrolière leur permettant d’afficher un PIB élevé, sans grand rapport avec le niveau et la qualité de vie de leurs habitants. Ils se situent essentiellement dans le Golfe Persique mais pas seulement, puisque la Norvège fait également partie de ce « club » et, d’une certaine manière, la Russie. On rencontre ces cas surtout dans le premier groupe des pays « à développement humain très haut » (Qatar, Emirats Arabes Unis, Koweït…) mais ils ne sont pas absents du deuxième  (Oman) tandis que le Nigéria, dans le 4e groupe, pourrait sans doute être considéré comme entrant dans cette catégorie.

            A l’exception de ce dernier cas, ainsi que de la Russie, nous avons affaire ici à de « petits » pays, puisque le plus peuplé de cette catégorie est les Emirats Arabes Unis, avec environ 9 millions d’habitants en 2014.  D’une manière plus générale, beaucoup de pays présentant une distorsion en faveur du PIB sont peu peuplés, ce qui recouvre deux cas très différents : d’abord, et pour le dire de manière très empirique, on trouve quelques petits pays connus pour abriter des fortunes du monde entier et communément appelés « paradis fiscaux » : Suisse, Luxembourg, Bahamas. (ce qui ne signifie pas que tous les paradis fiscaux en fassent partie). Ces Etats peuvent dégager un PIB par habitant élevé obtenu à partir d’activités financières et touristiques, sans que l’ensemble de la population en perçoive les fruits en terme de qualité de vie et de niveau de vie, ce qui explique la distorsion en faveur du PIB, (donc au détriment de l’IDH). Mais on trouve ici d’une manière plus générale un grand nombre de petites, voire toutes petites  îles. L’insularité semble être une caractéristique marquante de bien des pays dont l’IDH n’est pas à la hauteur du PIB, ce qui conforte l’hypothèse que le fantasme de l’île de rêve réservée aux touristes du Nord, se paie de la misère des autochtones. Les Antilles se trouvent surreprésentées dans cette catégorie, sans en avoir le monopole, comme le montre l’exemple des Seychelles dans l’Océan Indien.

Insularité mise à part, on notera également la  surreprésentation de l’Amérique Latine continentale. C’est vrai pour l’immense Brésil, la Colombie etc.  Il est permis de penser que l’histoire peut être d’un grand secours pour expliquer la surreprésentation d’un continent qui fut longtemps marqué par la domination de son voisin du nord après celle de l’Angleterre et ce pour ne pas remonter aux premiers conquistadors de la péninsule hispanique. Le Chili et l’Argentine sont les deux seules exceptions remarquables  pour présenter une distorsion inverse en faveur de l’IDH.

            Enfin, et sans doute à peu près pour les mêmes raisons, l’Afrique subsaharienne est surreprésentée dans cette catégorie, par des pays très pauvres (ils appartiennent tous au quatrième groupe dans la classification du PNUD selon l’IDH).


Quand le développement humain dépasse les espérances de la production de richesses

            Des pays qui, au contraire, affichent un IDH qui dépasse les espérances du PIB, se détache un groupe facilement identifiable : il s’agit d’un ensemble d’Etats qui, par le passé, ont appartenu au bloc socialiste, à l’exception tout de même, du principal d’entre eux, la Russie, lequel, aujourd’hui, présente au contraire une distorsion en faveur du PIB et au détriment de l’IDH, de même que le Kazakhstan, autre exception.

            Ces pays sont situés en Europe centrale pour 12 d’entre eux, mais on en trouve également en Asie du sud ou  dans le Caucase; il s’agit alors d’anciennes républiques de l’ex-URSS comme l’Ouzbekistan ou le Tadjikistan. Il ne faudrait pas oublier Cuba, l’exception insulaire antillaise. Ces pays se situent ainsi sur toutes les latitudes, affichent des dimensions très variées, depuis les petites républiques baltes jusqu’à une Ukraine forte de 45 millions d’habitants. Leur seul point commun est donc d’avoir connu (ou de connaître encore dans le cas de Cuba) un système économique et social qui, s’il ne les a pas mis sur le chemin de la liberté et du dynamisme économique, a du moins procuré aux populations une couverture sociale ayant pu contribuer à des performances dans certaines des composantes de l’IDH (niveau d’éducation et d’espérance de vie).

 

            Les quelques autres pays présentant une distorsion en faveur de l’IDH sont difficiles à caractériser : on trouve au Maghreb la Tunisie, au Moyen Orient la Palestine (Cisjordanie et Gaza), en Asie du sud Sri Lanka et le Népal, Madagascar dans l’Océan Indien. L’Afrique subsaharienne n’est ici représentée que par le Rwanda (contre toute attente, diront d’aucuns). Il faut bien avoir présent à l’esprit le fait que plus on descend dans l’échelle de la pauvreté, plus une distorsion en faveur de l’IDH a des chances de refléter paradoxalement la plus extrême pauvreté. En effet, alors que l’estimation de l’IDH ne peut descendre en-dessous d’un certain palier incompressible, il n’en est pas de même du PIB. Les concepteurs de l’IDH expliquent en effet que chaque composante de cet IDH, et particulièrement le revenu national brut par habitant, se voit fixé un minimum tenant compte des éléments non monétaires du niveau de vie.


Cheval de course et cheval de trait

            Dans la seconde étape du raisonnement, je considère la dynamique de la production de richesses et du développement humain : le développement humain reflète-t-il la croissance économique, s’y oppose-t-il, s’en diffère-t-il radicalement ? Les pays qui connaissent la croissance du PIB peuvent-ils régresser en termes de développement humain ? A l’inverse, des pays en dépression ou récession peuvent-ils voir l’indice de développement humain augmenter malgré tout ? 

            La technique utilisée est simple : elle consiste à comparer l’augmentation du PIB des différents pays à la croissance de leur IDH, sur une période suffisamment longue pour que ces évolutions soient significatives. En effet, sur une trop courte période, la croissance du PIB peut être sujette à des retournements de conjoncture que l’IDH n’enregistrera de toute façon pas,  puisque ses composantes sont structurelles. La croissance du PIB a été calculée sur la période 2000-2013 à partir de taux annuels en volume fournis par la Banque mondiale[1], que j’ai  transformés en coefficients afin d’obtenir, par multiplication, un coefficient couvrant la période 2000-2013.  La variation de l’IDH a été estimée en divisant l’IDH de chaque pays considéré en 2013  par son IDH en 2000. Le résultat est un coefficient de croissance de l’IDH, que j’ai divisé par le coefficient de croissance du PIB. Le ratio ainsi obtenu permet de donner une mesure chiffrée de l’écart entre la croissance du PIB et celle de l’IDH pour chaque pays considéré. Malheureusement, seuls 147 pays ont pu faire l’objet d’une telle mesure, en raison d’un certain nombre de données manquantes, notamment parce que, en début de période,  l’IDH n’était pas calculé partout.

 

            Les résultats s’affichent dans les tableaux n° 3. (« Croissance PIB » et Croissance IDH » y désignent respectivement les coefficients de croissance du PIB et de l’IDH).

 

 

            Ils permettent de mettre en évidences les quelques constations qui suivent.

 

            D’abord, sur la période considérée, l’IDH a toujours augmenté, peu ou prou. Il en est de même du PIB, à quelques exceptions près, qui vont de l’Italie et de la Grèce en Europe au Zimbabwe et à  la République centrafricaine, en passant par les îles de Barbade aux Antilles et l’archipel océanien de la Micronésie. Autant d’Etats qui ont connu la stagnation voire la récession durant cette période.

 

            Ensuite, la croissance du PIB est toujours supérieure à celle de l’IDH, aux mêmes exceptions près (sans surprise), signalées par un ratio de 0,94 en  Italie, de 0,69 au Zimbabwe et de 0,8 en République centrafricaine. Il s’y ajoute  les cas de la Grèce (0,89), du Portugal (0,95) et de la Lybie (0,99). Au Zimbabwe, l’IDH a pu augmenter de 15% alors même que le PIB diminuait d’environ autant ! De quoi mettre de l’eau au moulin de ceux qui pensent que le PIB est une notion totalement déconnectée de la réalité du développement humain. Mais, encore une fois, ce sont au total sept cas sur 147 pays.

            On peut comprendre assez facilement que la croissance du PIB soit presque toujours supérieure à celle de l’IDH :  il est beaucoup plus rapide  d’augmenter la quantité de biens produits que d’améliorer la qualité de la vie.  La croissance part en reconnaissance, au  trot, au galop (et s’essouffle parfois, souvent). Le développement la suit au pas, comme un cheval de trait, qui trace son sillon. Ainsi, la consultation des tableaux n° 3 montre que, en moyenne, la croissance du PIB dépasse de moitié celle de l’IDH (cette moyenne va de 1,34 dans le premier groupe de pays à 1,56 dans le  deuxième). Hong Kong avec 1,49, la Corée avec 1,55, le Chili avec 1,56, sont ainsi représentatifs de cette moyenne.  On considérera donc ce ratio comme « normal ». Il confirme tout simplement que la croissance et le développement sont deux phénomènes de natures fondamentalement différentes, ce qui se traduit, entre autres signes,  par la différence entre les rythmes respectifs de ces deux dynamiques.

 

            Si l’on intéresse aux cas exceptionnels, « anormaux »,  on isolera les pays qui présentent un ratio dépassant un seuil égal à la somme de la moyenne et de l’écart-type ; la consultation des tableaux n° 3 montre que cette  limite se situe aux alentours de 2.

            Dans le premier groupe, où le seuil à considérer est exactement  de 1,85, il n’est atteint, malgré des ratio élevés, ni par l’Arabie Saoudite (avec 1,74) ni par Singapour (1,79) ; force est de constater que la croissance économique n’arrive jamais à mesurer le double de l’augmentation du développement humain, sauf… au Qatar, qui bat tous les records avec une croissance du PIB 4 fois supérieure à l’augmentation de l’IDH (4,08 exactement). Ce pays constitue une exception.   

            Dans le deuxième groupe en revanche (où le seuil à considérer est de 2,13) , le doublement est atteint à Panama (2,21), en Arménie (2,22) ; il est largement dépassé au Kazakhstan avec 2,38 et surtout en Chine avec 2,84 ; le record est atteint par l’Azerbaïdjan, dont la croissance économique est le triple (3,73) de la croissance de l’indicateur de développement humain.

            Dans le troisième groupe, le seuil est de 2,24. Il est dépassé par la  Mongolie (avec un ratio de 2,29), le Tadjikistan (2,37) et la Guinée Equatoriale (3,47).

            Dans le quatrième groupe enfin, le seuil, égal à 1,99, est égalisé par l’Ethiopie et dépassé par l’Angola (2,44), le Libéria (2,29) , la Sierra Leone (2,17) et le Tchad (2,58).

 

            Il est difficile d’établir un portrait-robot de ces cas exceptionnels. On constate qu’il n’existe pas de relation univoque entre les constatations statiques concernant le classement des pays en 2013 issues de la première étape du raisonnement, et ces constats en dynamique sur la période 2000-2013. Ces cas exceptionnels, dans lesquels la croissance du PIB a pris une ampleur démesurée par rapport à l’amélioration du développement humain, on les trouve aussi bien parmi les pays qui présentaient en 2013 une distorsion en faveur de l’IDH que parmi ceux qui présentaient la distorsion inverse, ou que, enfin, parmi ceux qui ne présentaient pas de distorsion du tout !

            Il est ainsi possible de définir trois sous-groupes à l’intérieur de l’ensemble de ces cas exceptionnels :

            dans le premier sous-groupe, on aurait affaire à des pays dont une forte croissance entre 2000 et 2013 aurait permis de conforter une position déjà favorable en terme de développement humain. Seuls  l’Arménie et le Tadjikistan témoignent d’une telle évolution.

Les pays appartenant au deuxième sous-groupe ont connu entre 2000 et 2013 une croissance forte mais dénuée d’effets bénéfiques sur le développement humain, ce qui a  abouti à la distorsion constatée en 2013 en faveur du PIB et au détriment du développement humain, à moins qu’elle n’ait fait que l’accentuer si elle existait déjà en début de période. On trouve de nombreux cas représentatifs de cette évolution : le Koweït, le Qatar, et un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne : Guinée Equatoriale, Angola, Libéria, Sierra Léone et Tchad.

Enfin, les pays d’un troisième sous-groupe se distinguent par la même  croissance démesurée du PIB par rapport à celle de l’IDH alors qu’ils n’ont pas été repérés dans la première étape du raisonnement pour avoir présenté en 2013 une distorsion remarquable, soit en faveur de l’IDH, soit en faveur du PIB. Il s’agit  du petit Panama mais aussi de l’immense Chine, accompagnée dans le continent asiatique du Kazakhstan, de l’Azerbaïdjan ;enfin, l’Ethiopie entre également dans cette catégorie-là.



[1] Taux estimés aux prix du marché, et basés sur les devises locales constantes (il s’agit donc bien de l’augmentation en volume des PIB).


Et pour conclure ?

            Certes, cette recherche mériterait d’être poussée plus à fond, au moins sur deux points : premièrement, le choix de l’IDH pour donner une idée du niveau de satisfaction des besoins, du bien-être et de la qualité de vie de la population peut sembler bien insuffisant, tant il est vrai que l’IDH est un pionnier des indicateurs alternatifs au PIB, et que depuis sa définition, bien d’autres ont été mis en avant, ne serait-ce que par le PNUD lui-même. Citons par exemple l’IDH ajusté aux inégalités, l’indice d’inégalités de genre, etc. Il conviendrait donc de réaliser le même travail ou un travail similaire en utilisant certains de ces indicateurs. De même serait-il encore plus intéressant, pour ce qui est de la seconde étape de mon raisonnement, d’envisager une période plus longue pour mesurer et comparer les croissances respectives de l’indicateur de développement humain et de la production de richesses. Mais, chaque chose en son temps. J’accueillerai avec plaisir toute contribution qui irait en ce sens.

 

            Pour ma part, je doute que ces compléments bouleversent de fond en comble les quelques conclusions qu’il est déjà possible de tirer, et qui sont les suivantes :

            L’usage d’un indicateur alternatif au PIB pour mesurer la production de richesses des différents pays du monde ne remet pas fondamentalement en cause la hiérarchie de ces pays à cet égard.  Il existe certes des exceptions, dont l’analyse apporte une illustration précieuse de ce que pourrait être une définition synthétique et moderne du sous-développement : l’inadéquation entre les résultats de la mesure de la production de richesses d’une part, et ceux de la mesure du degré de bien-être d’autre part. Dans un pays « développé », ces deux mesures sont en cohérence, ce qui n’est pas le cas dans un territoire « en voie de développement ».

            Enfin, si le constat d’une croissance du PIB ne garantit pas automatiquement le constat d’une augmentation du degré de satisfaction des besoins, la première est pour le moins une condition nécessaire de la seconde.