Un idée H au pays B

Prendre la mesure des inégalités au niveau mondial

6 avril 2020

« L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue ».

Si l’on voulait parodier cet adage populaire en l’adaptant à l’univers de la macro-économie et de la société, il faudrait claironner : « la croissance ne fait pas le développement,  mais elle y contribue."

Je précise :  si l’instrument de mesure  de la croissance ne saurait – en admettant que cela ait un sens – « mesurer »  le développement, il en est tout de même un témoin majeur.  De  même, si l’indicateur de production de richesses annuelles d’un pays ne saurait décrire ni le niveau de vie ni la qualité de vie de ses habitants, il en constitue malgré tout un signal fort.

Cet article s’attache à le montrer.

 

Global terrestre

Lire un résumé...

Télécharger
Résumé.pdf
Document Adobe Acrobat 20.0 KB

Aller à la conclusion...

Télécharger
Conclusion.pdf
Document Adobe Acrobat 53.2 KB

D'abord, posons quelques jalons

Préambule : voici les différentes annexes auquel le texte fera référence. A utiliser sans modération. 

Téléchargez les anciens articles

"PIB, levez-vous !"

L’activité économique est mesurée en unités monétaires par le PIB (Produit Intérieur Brut) Mais cette mesure nous en dit à la fois trop et pas assez.

...

Télécharger
PIB, levez-vous !.pdf
Document Adobe Acrobat 463.4 KB

Développement durable : petite histoire d'un gigantesque détournement de concept

Un sablier
Télécharger
développement durable.pdf
Document Adobe Acrobat 553.5 KB

L'épouvantail exponentiel

Télécharger
L'épouvantail exponentiel.pdf
Document Adobe Acrobat 199.0 KB
Télécharger
Annexes.pdf
Document Adobe Acrobat 105.5 KB

Télécharger
Annexe 1.pdf
Document Adobe Acrobat 104.4 KB
Télécharger
Annexe 2.pdf
Document Adobe Acrobat 75.8 KB
Télécharger
Annexe 3.pdf
Document Adobe Acrobat 105.8 KB
Télécharger
Annexe 4.pdf
Document Adobe Acrobat 112.8 KB

         L’indicateur de la production de richesses est en France le PIB, (pour « produit intérieur brut »), qui additionne les valeurs ajoutées dégagées dans les différentes branches d’activité, donc dans l’ensemble des entreprises installées sur le territoire. Dans les statistiques internationales fournies par la Banque mondiale ou l’Organisation des Nations Unies à travers le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), la production annuelle de richesses

de chaque pays est parfois mesurée par une notion voisine, le revenu national brut, qui ne diffère du précédent que par la prise en compte de la nationalité des entreprises[1]

 

            Le PNUD a testé un certain nombre d’indicateurs de développement, dont le plus ancien et le plus connu est l’ IDH, pour « Indicateur de Développement Humain ».

« L'indice de développement humain (IDH) est une mesure de synthèse du niveau moyen atteint dans les dimensions clés du développement humain : une vie longue et saine, l'acquisition de connaissances et un niveau de vie décent. »[2].

            Il s’exprime par un coefficient compris entre 0 et 1, construit de sorte que le niveau de développement soit  d’autant plus élevé qu’il est proche de 1. Pour ce faire, l’IDH  est conçu comme la moyenne géométrique de trois autres coefficients variant de 0 à 1, et qui traduisent respectivement, l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation et le niveau de vie. Chacune de ces notions  suppose une opération de conversion d’unités de mesure disparates (des années, des dollars) en une unité commune, un coefficient de 0 à 1. Par exemple, une espérance de vie de 50 ans sera traduite par le coefficient : 50 / (85 – 20) = 50/65 = 0,77. 85 et 20 représentent ici les valeurs respectivement maximale et minimale de la durée de vie en nombre d’années, ce qui suppose évidemment une part inévitable d’arbitraire.

La mesure du niveau d’éducation combine la prise en compte de deux durées  respectives : « le nombre d’années de scolarisation des adultes de 25 ans » d’une part ; « la durée attendue  de scolarisation pour les enfants en âge d’entrer à l’école » d’autre part.

Enfin, c’est le revenu national brut par habitant qui représentera le niveau de vie. Pour ce dernier indicateur, la question monétaire s’ajoute aux problèmes de conversion déjà mentionnés pour les précédents. Avant même de convertir un revenu national en coefficient, il convient de l’exprimer dans une monnaie commune à tous les pays. C’est le dollar qui a été choisi pour des raisons qui n’échapperont à personne. La conversion du revenu national de chaque pays de sa monnaie en dollar suppose de choisir un taux de change. Le taux de change retenu n’est pas celui constaté sur le marché, mais celui calculé sous le terme : « parité de pouvoir d’achat » (PPA), et qui égalise les quantités de biens et services que l’on peut acheter dans deux pays différents. En d’autres termes, si le taux de change du marché était celui de la PPA, je serais sûr, en convertissant mes euros en dollars, de pouvoir m’offrir, par exemple, la même quantité d’essence avec cette somme aux Etats-Unis que dans la zone euro.  

 



[1] à travers les revenus des filiales de groupes multinationaux. En clair, si le capital d’une usine installée en Espagne est anglais, les dividendes versés aux Anglais sont retirés de la valeur ajoutée espagnole. On rend à César ce qui est à César, et au capital ce qui est au capital.

A propos de radars

            Je ne reviens pas[1] sur les nombreuses critiques dont le PIB et son taux de croissance font l’objet en tant qu’indicateurs respectifs de production de richesses et d’accroissement du niveau de satisfaction des besoins.

            Le PIB ne mesure pas fidèlement la production de richesses et encore moins la « production » de bien-être ou la satisfaction des besoins du plus grand nombre. Il en résulte que son taux de croissance ne mesure pas fidèlement le progrès d’une société en termes de bien-être, de satisfaction des besoins, ce qu’il est convenu d’appeler souvent le « développement ». Dont acte. Est-ce à dire pour autant que le PIB et son taux de croissance ne sont pas de bons indicateurs indirects de bien-être et de développement ? Est-ce qu’on ne peut pas suivre à la trace le bien-être et le  « développement » à travers le PIB et sa croissance, tout  comme on est capable de suivre au radar, sans le voir,  l’itinéraire d’un avion ?  En d’autre termes, est-ce que nous ne nous attendons pas tous, intuitivement, à ce que les territoires où le PIB par habitant est le plus faible correspondent à ceux dans lesquels les besoins sont les plus difficiles à satisfaire pour la majeure partie de la population, et inversement pour les pays les plus « riches » selon le PIB ? Est-ce que le classement des pays en fonction du PIB ne correspondrait pas exactement au classement des pays selon un critère de développement, au hasard l’IDH ? Exactement, ce serait une coïncidence à laquelle la statistique ne nous a jamais habitués.

            Mais, entre une correspondance exacte et une totale et contre-intuitive déconnexion, il y a une marge, que je me propose précisément d’apprécier dans une première étape du raisonnement, qui consistera à comparer, pour une année donnée, en l’occurrence, 2018, le classement des quelque 180 pays recensés dans la statistique mondiale, d’une part selon le PIB, d’autre part selon l’IDH.

            Dans une deuxième étape, je comparerai les évolutions respectives du PIB et de l’IDH pour ces mêmes pays, sur une période relativement longue (2000-2018).

            Une troisième étape consistera enfin à confronter ces deux approches respectivement statique et dynamique, en considérant les situations atteintes en 2018 en tant que produits des évolutions précédentes. 

 



[1] Cf. « PIB, levez-vous ! »

Une photographie

            Dans cette première étape, j’utilise comme indicateur de production de richesses le PIB par habitant en monnaie courante et l’IDH comme indicateur de la  satisfaction des besoins, ou du développement humain pour reprendre les termes de son appellation. Les données proviennent des statistiques de la Banque mondiale pour ce qui est  du PIB[1] et de son taux de croissance, et du PNUD[2] pour ce qui est de l’IDH. L’IDH permet au PNUD de classer l’ensemble des pays recensés en quatre groupes, selon qu’ils connaissent respectivement un développement humain « très haut » (« Very high human development »), « haut » (« High human development ») ; « moyen » («  Medium human development ») et « bas »    (« Low human development »). Ces groupes seront désignés par la suite de manière ordinale, du premier au quatrième, dans l’ordre où ils viennent d’être cités.

 

            Certes, la production de richesses et le niveau de bien-être ou de développement sont deux réalités totalement différentes. Ne sont-elles pas pour autant liées ?

            Si l’on peut s’attendre intuitivement à ce que le PIB et l’IDH ne soient pas des grandeurs totalement indépendantes l’une de l’autre, on peut se douter en même temps qu’il n’existe pas de corrélation parfaite entre elles. En d’autres terme, on sait par avance que certains pays échapperont peu ou prou à cette relation : certains de ces « canards boiteux » auront un PIB disproportionné par rapport à leur IDH tandis que d’autres, à l’inverse, se distingueront par un IDH relativement élevé malgré un faible niveau de PIB par habitant.

 

            Je voudrais d’abord débusquer toutes ces distorsions, les apprécier numériquement et identifier les pays qui les présentent, ce qui permettra, dans un second temps, à travers l’établissement d’une typologie, de réfléchir à la signification de ces distorsions.

 

On n’additionne pas les choux et les carottes

 

            Pour débusquer ces distorsions, la première idée qui vient à l’esprit est de  comparer le PIB/habitant d’un pays à son IDH, indépendamment de son classement selon ces deux indicateurs. Mais ces données ne sont pas directement comparables, puisqu’elles ne s’expriment pas dans la même unité ( en unité monétaire pour le PIB, en coefficient de 0 à 1 pour l’IDH).  On s’attachera donc à comparer des données relatives.

            Une première solution est de calculer d’abord, pour un pays donné A, le rapport de son IDH avec  celui d’un pays de référence X, de calculer ensuite le rapport de son PIB avec celui de X et de comparer, enfin ces deux rapports. Supposons que le PIB de A soit le double du PIB de X. Si l’IDH de A est le double de l’IDH de X, on obtient 1 en divisant les deux rapports. Si l’on obtenait 1 pour tous les pays observés, on pourrait conclure que le PIB reflète parfaitement le niveau de développement humain. Inversement, plus ce ratio – qu’on appellera Rc[3] -  qui divise les deux rapports respectifs de l’IDH et du PIB s’éloigne de 1, moins le PIB a de signification en terme de développement humain.

            J’ai choisi de prendre comme pays de référence, dans chacun des quatre groupes retenus par le PNUD, le pays « médian », c’est-à-dire celui qui partage l’effectif en deux selon l’IDH : il existe autant  d’Etats dont l’IDH est supérieur à son IDH qu’il n’en existe avec un IDH inférieur.

            L’écart-type nous aide à définir des cas extrêmes de distorsions entre le PIB et l’IDH : lorsque un pays se distingue par un PIB bien supérieur au PIB médian de son groupe, alors que son IDH ne dépasse que faiblement l’IDH médian, on dira qu’il y a une distorsion « en faveur du PIB » : la production n’est pas au service du  développement humain ; cela se traduira par un ratio Rc démesurément grand. On conviendra de classer dans cette catégorie  les pays qui présentent un ratio Rc supérieur à la moyenne augmentée de l’écart-type.

            Inversement, si c’est l’IDH qui s’écarte démesurément de  sa valeur médiane, on dira qu’on assiste à une distorsion « en faveur du développement humain » : malgré une relativement faible production de richesses, le pays est relativement bien placé en terme de développement humain, et cela se traduit par une faible valeur de Rc. On conviendra de classer dans cette catégorie les pays qui présentent un ratio Rc inférieur à la moyenne diminuée de l’écart-type.

             Les résultats détaillés apparaissent dans l’annexe 1, qui comprend une série de quatre tableaux correspondant aux quatre groupes de pays retenus par le PNUD.

           

            On constate que l’échelle des PIB est beaucoup plus étirée que celle des IDH. Un citoyen qui passerait du pays dont l’IDH est le plus faible (le Niger avec  0,377) à celui dont il est le plus élevé (la Norvège avec 0,954) ne le multiplierait  que par 2,53, tandis que sa part de PIB (en admettant une distribution égalitaire) serait multiplié par 61,6 ! (65 511 / 1 063).

            Le ratio Rc varie donc , dans le premier groupe de pays, de 0,5 à 3,6, et de 0,9 à 5,7 dans le quatrième ! De même, l’écart-type est énorme aux deux bouts de l’échelle, dans les groupes 1 et 4, mais plus faible dans les groupes 2 et 3. 

 

            Par conséquent, - et c’est la seconde solution - il est plus significatif de considérer les classements, de se demander si la hiérarchie des pays est ou non bouleversée quand on passe d’une classification selon le PIB à une classification selon l’IDH.  A l’extrême, est-il pensable qu’un pays placé « en tête de peloton » par son PIB le soit en queue par son IDH ? On se doute de la réponse, mais il convient de généraliser la question indépendamment des cas extrêmes. Elle devient : le classement des pays selon l’IDH diffère-t-il fondamentalement de leur classement selon le PIB par habitant ?

 

            Pour en décider, j’ai tenté de comparer le rang d’un pays selon  le PIB par habitant avec le rang qu’il occupe selon l’IDH. Par exemple, dans le premier groupe, celui des pays « à très haut développement humain », c’est la Norvège qui a l’IDH le plus élevé en 2018, tandis que le PIB par habitant la place au 9e rang sur un total de 60 pays. On estimera avoir affaire à une distorsion en faveur de l’IDH lorsque le PIB d’un pays le classera dans la seconde moitié de l’effectif alors qu’il serait en tête selon l’IDH. Plus généralement, il faudra que la différence de classement entre les deux indicateurs soit supérieure à la moitié de l’effectif. Pour l’apprécier, je calcule le rapport entre la différence de classement et l’effectif, soit pour la Norvège, (1-9)/60) = -0,13. Plus ce ratio est proche de 0, plus les deux classifications se ressemblent et se reflètent l’une l’autre. Un ratio négatif inférieur ou égal à -0,5signalerait une distorsion du classement dans le sens de l’IDH tandis que la distorsion inverse serait attestée par un ratio supérieur ou égal à + 0,5.

            On appellera ce ratio Rg. Ce second critère sera qualifié d’ « ordinal » par opposition au critère « cardinal » qui qualifiera l’utilisation de Ra, la préférence allant donc au critère ordinal.  Les résultats détaillés sont présentés dans la série des quatre tableaux de l’annexe 2. Une synthèse des cas exceptionnels est réalisée dans les quatre premiers tableaux de l’annexe 4.

 

            Que disent-ils ? Si l’on s’en tenait  à la définition stricte avec le seuil de + ou – 0,5 (une différence de classement dépassant la moitié de l’effectif) , on ne trouverait qu’un nombre marginal de cas de distorsions : 3 seulement dans le premier groupe, 4 dans le deuxième, 6 dans le troisième et aucun dans le dernier, soit un total de13 cas de distorsions seulement sur 178 pays  pris en compte ! Cela représente donc 7,3 % du nombre de pays, mais, ce qui est plus significatif, 35 millions d’habitants sur les 7,6 milliards que compte la planète, donc 0,46 % de la population mondiale. En d’autres termes, quelle que soit la dispersion et l’absence de corrélation entre PIB et IDH (dans les 3e et 4e groupes de pays notamment), cette dispersion n’est pas suffisante pour bouleverser la classification des pays : en clair, la hiérarchie des productions de richesses reproduit, à un faible nombre d’exceptions près, la hiérarchie des niveaux de développement humain, en tout cas tel que mesuré par l’IDH.

            Si l’on accepte une définition plus large de la notion de distorsion, qui prendrait 0,33 comme seuil, en considérant par conséquent qu’il y a une distorsion dès que la différence de classement dépasse le tiers de l’effectif, on trouverait bien évidemment un nombre un peu plus élevé de cas : 5 dans le premier groupe, 11 dans le deuxième, 10 dans le troisième et 9 dans le dernier groupe, soit un total de 35 pays, ce qui représente cette fois-ci environ le cinquième de l’ensemble de l’effectif, pour une population concernée de 521,8 millions d’habitants : un peu moins de 6,9 % de la population mondiale.

 

            Il est temps maintenant de mettre des visages derrière ces chiffres. Ou plus exactement des drapeaux, puisqu’il est question de pays. Est-il possible de dresser une sorte de portrait-robot des cas de distorsions ?

 

Portraits-robots

 

            Il convient de distinguer  deux grandes catégories, selon le sens de la distorsion que présentent les pays. Soit le PIB par habitant est excessif (ou disproportionné) par rapport à ce qu’on pourrait en attendre au vu de l’IDH, soit c’est l’inverse : l’IDH est relativement élevé malgré un faible niveau de PIB par habitant. Dans le premier cas on parlera de distorsion « en faveur du PIB », ou « gonflant le PIB » ou « dans le sens du PIB », et dans le second cas, de distorsion « en faveur de l’IDH », ou « détachant l’IDH » ou « dans le sens de l’IDH ». On ne s’interdira pas l’usage éventuel de la métaphore cycliste qui nous ferait voir dans le premier cas une « échappée du PIB » et une « échappée de l’IDH » dans le second cas.

 

Quand le niveau de développement humain n’est pas à la hauteur de la production de richesses.

 

            Les pays présentant une distorsion gonflant le PIB forment un ensemble dont quelques composantes se détachent de manière assez évidente.

 

            Une première catégorie est constituée de pays titulaires d’une rente pétrolière leur permettant d’afficher un PIB élevé, sans grand rapport avec le niveau et la qualité de vie de leurs habitants. Ils se situent essentiellement dans le Golfe Persique  (Qatar, Emirats Arabes Unis, Koweït…) et dans le premier groupe des pays « à développement humain très haut », à quelques exceptions près comme la Libye ou le Nigéria.

 

            J’approfondirai un exemple, celui du Qatar. 

 

Le Qatar

            Avec ses quelque 2,8 millions d’habitants, cet émirat n’est pas le plus peuplé du Golfe.  Mais les deux approches, cardinale et ordinale, le distinguent à l’unisson.  Il présente  un ratio Rc particulièrement remarquable, égal à 3,6 (contre 2,1 pour les Emirats Arabes Unis et leurs  9,6 millions d’habitants). Entre son IDH (= 0,848) et celui de Chypre (0,873)qui occupe la position médiane du groupe des pays  à très haut niveau de développement humain, il y a un rapport de 0,97 à 1 ; le rapport est de 3,51 à 1 pour le PIB ; autrement dit, le PIB du Qatar est 3 fois plus élevé que celui de Chypre, alors même que son IDH lui est un peu inférieur, ce qui explique le niveau particulièrement élevé de Rc.

            En outre, le Qatar occupe la 39e place de son groupe (qui compte 60 pays) pour l’IDH et la 1re place pour le PIB. L’écart de classement est considérable puisque selon le PIB il est absolument en tête de peloton et que, selon l’IDH il fait partie de la seconde moitié de l’effectif (Rg > 0,5).

            Comme le montre le tableau n°5 de l’annexe 4, les performances du Qatar en termes d’éducation et d’espérance de vie sont légèrement inférieures à celles de Chypre et de la France. L’émirat ne consacre que 2,9 % de son PIB à l’éducation (contre 6,4 et 5,5 pour respectivement Chypre et la France).

            C’est que le niveau du PIB par habitant est particulièrement élevé. Pour en comprendre certaines raisons, on peut d’abord s’appuyer sur les données du tableau n° 6 de l’annexe 4. Plus de la moitié du PIB (53,6 % en 2018) est exportée. De plus, les 4/5 des exportations (81 % des marchandises exportées en 2018) sont des exportations de carburant. On peut donc en déduire approximativement que les 2/5 du PIB proviennent de la « rente énergétique ». Celle-ci provient  d’ailleurs davantage du gaz naturel que du pétrole. Le Qatar est le cinquième pays producteur de gaz naturel au monde, et le premier pays exportateur de gaz naturel liquéfié.

            On peut ensuite consulter le petit tableau qui suit.

 

Canada

Qatar

Rang mondial dans la production de gaz naturel

4

5

Production annuelle de gaz naturel (en milliards de m3)[4]

176,3

175,7

Population en 2018(en milliers d’habitants) (source : Banque mondiale)

37 058,9

2 781,7

 

            Un des rares points communs que l’on peut trouver entre le Canada et le Qatar est qu’ils produisent une quantité voisine de gaz naturel. Mais la population du premier est quelque  13 fois plus élevée que celle du second.

            Une deuxième catégorie est constitué de pays nettement plus pauvres, situés dans les 3e et 4e groupes,  en Afrique subsaharienne ou en Asie du sud. L’écart entre PIB et IDH s’explique dans ces cas là par l’ampleur des inégalités  ou par la faiblesse des infrastructures publiques.

            Cette deuxième catégorie pourrait à son tour être divisée en deux parts : premièrement, dans certains cas, c’est la mise à l’écart du monde et de la mondialisation qui domine, dans d’autres, c’est au contraire l’extraversion et la dépendance.

            Parmi beaucoup d’autres exemples, l’immense Pakistan (avec ses 212 millions d’habitants) peut illustrer le premier cas, et le Gabon le second.  On s’intéressera enfin au Turkménistan, comparable au Pakistan mais, on verra pourquoi, doublement a-typique.

 

Le Pakistan

(Tableaux n° 9 et 10 de l’annexe 4)

 

            C’est le critère ordinal qui permet de classer le Pakistan parmi les cas de distorsion en faveur du PIB, puisque  Rg y est supérieur à 0,50. Avec un IDH égal à 0,56 , il se classe de ce point de vue dernier de son groupe, celui des pays à « développement humain moyen », qui compte 33 pays, alors qu’en vertu du PIB, il est 16e. Avec le pays médian de ce groupe (Timor-Leste), l’écart d’IDH est de 0,56 à 1, et de 0,73 à 1 pour le PIB. Autrement dit, le PIB par habitant du Pakistan atteint les 3/4 de celui du pays médian quand son IDH dépasse de peu la moitié de l’IDH  médian.

            A la différence de celui du Qatar, le cas pakistanais  n’incite pas à expliquer un niveau « excessif » du PIB/par habitant. La distorsion en faveur du PIB est davantage due à au faible niveau des indicateurs sociaux qu’à une envolée de la richesse produite.  Pour préciser les choses, c’est surtout la question de l’éducation qui plombe l’IDH. L’espérance de vie, nettement inférieure aux niveaux des pays industrialisés des premier et deuxième groupes, est toutefois voisine de la valeur médiane de son groupe, ce qui n’est pas le cas des critères d’éducation. Enfin, environ 30 % de la population n’ont pas accès à l’électricité, ce qui est à la fois considérable et emblématique des obstacles qu’on peut imaginer à la satisfaction des besoins essentiels. 

            Deux traits résument  la physionomie économique du Pakistan : la sous-industrialisation et le faible degré d’ouverture au monde du point de vue économique. L’agriculture occupe près de la moitié du territoire et représente plus du cinquième du PIB, avec, il est vrai,  des rendements supérieurs à la moyenne de son groupe.  Les 2/3 environ de la population vivent à la campagne. La part du commerce extérieur dans la richesse produite, globalement faible, l’est encore davantage pour les exportations que pour les importations, plaçant le pays dans une situation déficitaire (respectivement 8,8 % contre 197,%).

 

            Le cas du Gabon s’oppose pratiquement point par point au cas pakistanais en ce qui concerne les données économiques, tandis que les données sociales les rapprochent. Cependant, de bien meilleures performances éducatives situent le Gabon nettement au-dessus du pays médian.

            Les terres agricoles n’occupent que le 1/5 e du territoire, et la production agricole 1/20e , deux fois moins que celle du pays médian. La population, urbaine pour 90 % , a accès à l’électricité dans les mêmes proportions (92,2  % exactement), ce qui n’est sans doute pas un hasard. La moitié du PIB gabonais dépend des exportations, qui sont très majoritairement (83 % en 2009) des exportations de carburants, et cela rapproche ce pays de ceux qui, dans le premier groupe, « bénéficiant » d’une rente pétrolière ou énergétique.

            Comme promis, penchons-nous enfin sur le cas du Turkménistan

        Les quelque 6 millions de Turkmènes  doivent savoir qu’ils ont atteint un niveau de développement humain qui les place, avec un IDH égal à 0,71,  au 45e  rang du groupe des pays « à développement humain élevé », lequel compte 52 Etats. Le PIB le classe en revanche dans le premier quart, à la 9e place exactement.

            Le tableau n° 7 de l’annexe 4 montre en effet des performances contrastées en matière d’éducation et une espérance de vie inférieure à celle du pays médian (la République Dominicaine). L’économie est peu ouverte sur l’extérieure, assez peu urbanisée. L’agriculture occupe une place particulièrement importante dans la production, mais les rendements céréaliers sont faibles.

            Le pays cumule trois caractéristiques qu’on n’a pas l’habitude de voir cohabiter :

                        C’est d’abord une ancienne république de l’URSS, mais aussi éloignée sur les plans économique, social et culturel des anciens Etats soviétiques d’Europe centrale (comme la Pologne ou la Tchéquie) que le Pakistan, par exemple,  peut l’être des Etats-Unis. On pourrait dire qu’elle appartenait à la moitié sous-développée, voire marginalisée, des satellites de l’URSS.  Or, contrairement à la plupart de ces anciens Etats soviétiques, le sens de la distorsion n’est pas en faveur de l’IDH, mais au contraire en faveur du PIB. C’est la raison pour laquelle  le cas du Turkménistan a été annoncé comme doublement a-typique : a-typique par la distorsion (presque banale en soi) entre l’IDH et le PIB ; a-typique par le caractère exceptionnel du sens de cette distorsion dans ce contexte historique et géographique.

                        C’est ensuite un pays qui détient près de 12 % des réserves mondiales de gaz naturel, et qui tire du pétrole 60 % de ses exportations, ce qui le rapproche de la première catégorie retenue ici.

                        C’est enfin un pays qui présente, malgré son appartenance au groupe des « pays à développement humain élevé », certaines caractéristiques du sous-développement : part élevée de l’agriculture dans le PIB, faibles rendements agricoles.

Quand le développement humain dépasse les espérances de la production de richesses

 

            Au sein des pays qui, au contraire, affichent un IDH dépassant les espérances du PIB,il se détache un ensemble facilement identifiable d’Etats qui, par le passé, ont appartenu au bloc socialiste. Si ces pays se situent sur toutes les latitudes et affichent des dimensions très variées, depuis les petites républiques baltes jusqu’à une Ukraine forte de 45 millions d’habitants, ils peuvent néanmoins être classés en deux groupes : il y a, d’une part, des anciennes nations européennes industrialisées d’Europe centrale devenues des satellites de l’URSS de 1945 à 1989 et, d’autres part, des pays plus pauvres d’Asie du sud, qui furent même membres de l’URSS, en tant que républiques. Leur principal point commun est donc d’avoir connu  un système économique et social qui, s’il ne les a pas mis sur le chemin de la liberté et du dynamisme économique, a du moins procuré aux populations une couverture sociale ayant pu contribuer à des performances dans certaines des composantes de l’IDH (niveau d’éducation et d’espérance de vie). C’est du moins l’hypothèse à retenir ici.

            Pour la vérifier, nous prendrons un exemple dans chacune de ces catégories : l’Ukraine pour la première et le Tadjikistan pour la seconde.

 

L’Ukraine

(Tableaux n° 7 et et 8 de l’annexe 4)

 

            Bien que le critère ordinal soit relativement faible dans le cas de l’Ukraine (-0,25 < Rg < -0,33), il confirme et renforce l’indication du critère cardinal (Rc= 0,5)

            Un IDH égal à 0,75 classe l’Ukraine en 25e position du groupe des « pays à développement humain élevé », qui en compte 52.  Elle pourrait être considérée comme le pays médian, juste « au-dessus » de la République dominicaine (IDH = 0,745, 26 e rang). Pourtant, pour un IDH très voisin, les niveaux respectifs du PIB / habitant des deux pays sont éloignés d’un rapport de 1 à 2, celui de l’Ukraine valant approximativement la moitié de celui de la République dominicaine. Enfin, donc, l’Ukraine, que l’IDH place au milieu de son groupe,  est en queue de peloton pour le PIB (45e).

            On voit donc qu’il ne s’agit pas tant d’expliquer de bonnes performances de l’IDH que  les « mauvaises » en terme de production.

            En effet, si l’espérance de vie correspond au niveau du pays médian, les critères éducatifs sont bien meilleurs : en particulier, la totalité des adultes est alphabétisée, héritage d’une politique nécessairement très ancienne… Aujourd’hui encore (2018), l’effort éducatif est important,  puisque le pays y consacre une part de 5 % son PIB, équivalente à celle de la France et nettement au-dessus de celle du pays médian.  Les inégalités sont contenues, puisque, en 2018, les 10 % de la population les plus riches détenaient 22 % des revenus (mais 35,4 % dans le pays médian et 25,8 % en France).  D’autres indicateurs d’inégalités le confirment (indice de Gini par exemple).  En revanche, le niveau élevé des dépenses militaires, qui s’explique de toute évidence par l’état de tension, voire de guerre plus ou moins ouverte avec la Russie depuis 2014, est moins favorable au développement humain. Pour concilier ces dépenses  et celles qui contribuent au développement humain, l’État doit à la fois prélever « beaucoup » (1/5 du PIB sous forme d’impôts, à peu près comme en France mais bien plus que les 13 % du pays médian) pour dépenser « beaucoup » (le 1/3 du PIB, soit deux fois plus que le pays médian).  On peut considérer ce relatif interventionnisme, tout comme les bons résultats en terme de développement humain, comme un héritage de la période socialiste. 

            Pourtant, les structures économiques de l’Ukraine la désignent à bien des égards comme un pays en voie de développement, dans le sens  d’une inscription comme producteur de matières premières dans la DIT. L’agriculture - une agriculture efficace au vu du seul indicateur de rendement des céréales -  y occupe le dixième du PIB (2 fois plus que dans le pays médian, 6 fois plus  qu’en France). Le pays est très extraverti, puisque 45 % environ du PIB est destiné à l’exportation, les importations en représentant quasiment la moitié. Les minerais et métaux ne représentent certes que 8 % des exportations, mais 4 fois plus qu’en France et que dans le pays médian.

 

Le Tadjikistan

(Tableaux n° 9 et 10 de l’annexe 4)

 

            A la différence de l’Ukraine, considérée par le PNUD comme un pays « à développement humain élevé » le Tadjikistan est classé dans le 3e groupe, celui des pays « à développement humain moyen ».

            A l’intérieur de ce groupe, qui compte 33 membres, il se situe au 8e rang pour l’IDH (pour une valeur de 0,656, tandis que le  PIB par habitant le place au 28 e rang ! Cela permet donc d’en faire un cas de distorsion avec échappée de l’IDH.

            L’espérance de vie correspond à celle du pays médian ; quant aux données sur l’éducation, elles semblent encore plus favorables : la durée moyenne de scolarité, de 10,7 années, dépasse largement celle du pays médian et égalise presque le niveau que l’on constate en France. La quasi-totalité de la population adulte est alphabétisée, contre à peine 60 % dans le pays médian, ce qui signale que, quelque soit les aléas de la politique actuelle, le pays  continue à capitaliser l’héritage d’une politique éducative ancienne. Ancienne, mais qui semble se poursuivre, puisque l’État consacre à l’éducation une part de son PIB presque 2 fois supérieure au % du pays médian ou encore à celui du Pakistan voisin, et qui atteint le niveau français. En revanche, le taux de chômage, estimé à 10,9 %  en 2019 constitue un gros point noir.

            Les données économiques dessinent une physionomie semblable à celle du Pakistan voisin, c’est-à-dire une économie peu industrialisée, réservant à l’agriculture et à l’espace rural une place importante et fortement dépendante de l’étranger puisque les importations représentent environ 41 % d’un PIB qui, lui, n’est exporté qu’à  hauteur de 16 % environ, ce qui signale un déficit commercial nécessairement compensé par des entrées de capitaux étrangers. En l’occurrence, ces entrées de capitaux étaient en 2018 des IDE pour 18,3 % des exportations, soit 2,9 % du PIB.   Plus de la moitié des exportations sont constituées de minerais et métaux, ce qui dénote que le pays occupe dans la DIT la place traditionnelle d’un pays en voie de développement, fournisseur de produits de base, ayant éventuellement subi une première transformation.

            De la comparaison avec le Pakistan (ou même avec le Turkménistan), on peut donc conclure que selon l’héritage légué par la politique et l’histoire, deux pays présentant des structures économiques formellement semblables peuvent atteindre des niveaux de développement humain très différents, le plaçant dans un cas à la traîne ou au contraire dans un autre cas en avance par rapport à ce que laisse espérer le niveau du PIB par habitant.

 

 

            D’autres pays parviennent pour d’autres raisons à atteindre un niveau de développement humain qui, sans être idéal, dépasse ce que l’on peut attendre au vu du PIB. Ce sont des Etats modestes en taille, souvent insulaires, qui, grâce à des apports extérieurs, parviennent à rendre un minimum de services publics, notamment en matière éducative, à un niveau que ne permettrait pas le seul prélèvement sur un PIB faible. 

            Prenons l’exemple des îles Kiribati, archipel de l’Océan Pacifique, peuplé de guère plus de 100 000 âmes (115 847 exactement en 2018). C’est seulement en 1978 que l’indépendance met fin à une colonisation britannique interrompue par 4 années d’occupation japonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Le PIB est composé pour 30 % environ de produits agricoles (en fait essentiellement halieutiques) et pour 20 % environ du tourisme. La lecture de la balance commerciale montre à quel point la production locale est insuffisante pour satisfaire les besoins, puisque l’archipel importe presque autant de biens et services qu’il n’en produit (92 % du PIB en 2017) tandis qu’il n’en exporte que 13,2 % (en 2017 encore). Deux ressources extérieures permettent l’apport de devises requis pour combler cette différence : la perception de droits de pêche et l’aide publique financière étrangère. La première provient de l’Union Européenne, de la Corée du Sud et de Taïwan : la seconde, en provenance du Royaume-Uni, de l’Australie et du Japon, représenterait entre le quart et la moitié du PIB (l’aide publique au développement reçue équivaut à exactement 21,2 % du RNB d’après le PNUD). Elle explique certainement l’écart considérable entre le niveau des revenus fiscaux (22,2 % du PIB en 2017) et celui des dépenses publiques de fonctionnement, égal à 77,4 % à la même date. Cela permet à l’État d’assurer, dans des conditions qu’on imagine pourtant difficiles du fait de la situation d’archipel, un service éducatif relativement performant (indice d’éducation supérieur à celui du pays médian). (tableaux n° 9 et 10 de l’annexe 4)

 



[1] PIB en dollars US courants en PPA (parité de pouvoir d’achat)

[2] Programme des Nations Unies pour le Développement

[3] C comme « cardinal » et par opposition au critère ordinal qui sera utilisé également par la suite.

Cheval de course et cheval de trait

            Dans la seconde étape du raisonnement, je considère la dynamique de la production de richesses et du développement humain : le développement humain reflète-t-il la croissance économique, s’y oppose-t-il, en diffère-t-il radicalement ? Les pays qui connaissent la croissance du PIB peuvent-ils régresser en termes de développement humain ? A l’inverse, des pays en dépression ou récession peuvent-ils voir l’indice de développement humain augmenter malgré tout ? 

            La technique utilisée est simple : elle consiste à comparer l’augmentation du PIB des différents pays à la croissance de leur IDH, sur une période suffisamment longue pour que ces évolutions soient significatives. En effet, sur une trop courte période, la croissance du PIB peut être sujette à des retournements de conjoncture que l’IDH n’enregistrera de toute façon pas,  puisque ses composantes sont structurelles. La croissance du PIB a été exprimée en coefficients sur la période 2000-2018 à partir des données de la Banque mondiale[1]. De même, la variation de l’IDH a été estimée en divisant l’IDH de chaque pays considéré en 2018  par son IDH en 2000. Le résultat est un coefficient de croissance de l’IDH, que j’ai divisé par le coefficient de croissance du PIB. Le ratio ainsi obtenu permet de donner une mesure chiffrée de l’écart entre la croissance du PIB et celle de l’IDH pour chaque pays considéré.  Par exemple, si dans un pays quelconque le PIB par habitant est multiplié par 4 sur une période donnée, et si sur la même période l’IDH est multiplié par 2, ce ratio (qu’on appellera « R étoile » et qu’on notera R*,  sera de 2. Comme l’IDH est une donnée que tous les pays ne fournissaient pas en début de période, un second calcul a été fait sur la période 2010-2018.

 

            Les résultats détaillés s’affichent dans les quatre tableaux de l’annexe 3.

 

            Ils permettent de mettre en évidences les quelques constations qui suivent.

                        D’abord, sur la période considérée, l’IDH a toujours augmenté, à trois remarquables exceptions près : la Libye dans le groupe 1 et, dans le groupe 4, le Yémen et le tout nouveau Soudan du Sud. Dans les trois cas, l’état de guerre est une explication qui s’impose rapidement à l’esprit.

            En revanche, si la baisse du PIB par habitant reste elle aussi exceptionnelle, les contre-exemples sont beaucoup plus nombreux.  Ils sont présentés dans le tableau n° 10 de l’annexe 4. Ils témoignent généralement de l’impact de la crise financière de 2008 et de la crise de la dette publique qui a suivi dans certains pays. A noter que de nombreux petits Etats pétroliers du Golfe persique sont tout aussi concernés par ce type de récession. D’autres fortes baisses sont également dues à des états de guerre (Libye, Yémen, Soudan du Sud), ou à de très graves crises politiques (Vénézuela), ou encore à des cas chroniques de « développement du sous-développement » (Haïti, Burundi, Guinée Equatoriale…).

 

                        Ensuite, la croissance du PIB est généralement supérieure à celle de l’IDH, ce que l’on peut comprendre assez facilement :  il est en effet beaucoup plus rapide  d’augmenter la quantité de biens produits que d’améliorer la qualité de la vie. La croissance part en reconnaissance, au  trot, au galop (et s’essouffle parfois, souvent). Le développement la suit au pas, comme un cheval de trait, qui trace son sillon. Ainsi, la consultation des tableaux  de l’annexe 3 montre que, en moyenne, sur 18 ans, la croissance du PIB dépasse de moitié celle de l’IDH dans les  2e et 3e groupes (avec R* = respectivement 1,51 et 1,43 en moyenne), du tiers dans le 1er groupe (R* = 1,29 en moyenne). Le 4e groupe fait figure d’exception avec un ratio moyen R* = 1,09 : la croissance du PIB n’y est pas plus rapide que celle de l’IDH.  Malgré cette exception, ces chiffres confirment simplement que la croissance et le développement sont deux phénomènes de natures fondamentalement différentes, ce qui se traduit, entre autres signes,  par la différence entre les rythmes respectifs de ces deux dynamiques.

            Il y a cependant des exceptions : à chaque fois que R* est inférieur à 1 (valeurs de R* en bleu sur ces tableaux) , l’augmentation de l’IDH a été plus rapide que la croissance du PIB par habitant. Dans la plupart des cas, il en est ainsi parce que les pays concernés ont traversé une grave récession : on n’est pas surpris de retrouver ceux qui ont été  cités précédemment comme illustrant des cas exceptionnels de baisse du PIB par habitant. Dans ces circonstances, la récession, pour brutale qu’elle soit, n’efface pas en un seul jour l’héritage du développement humain accumulé pendant de longues années. C’est d’ailleurs essentiellement dans les pays développés (1er et 2e groupe) que l’on rencontre ces situations.

            Ces exceptions représentent 45 pays sur un total de 178, soit le quart (25,3 %). Leur population pèse environ 11 % (environ 859 millions rapportés à 7,6 milliards). La comparaison des deux pourcentages montre qu’il s’agit de pays relativement peu peuplés.

            Ces cas sont particulièrement intéressants en ce qu’ils semblent donner raison à tous ceux qui nient toute signification à l’indicateur PIB, puisqu’ils montrent des situations dans lesquelles la décroissance au sens propre s’est accompagnée de développement humain. L’argument ne me semble cependant pas suffisant : où en serait le développement humain dans ces pays si une longue phase de croissance du PIB n’avait pas précédé cette phase de récession ?

            Le constat est si surprenant qu’il vaut la peine de s’arrêter sur un exemple.

 

            Ce sera celui de l’Afghanistan.

            Notons d’abord tout de même que le caractère exceptionnel du pays à l’égard de la comparaison IDH-PIB est à nuancer. D’abord, R* reste proche de 1 (R* = 0,97) entre 2010 et 2018 et supérieur à 1 (1,19) entre 2000 et 2018. Ensuite, le PIB par habitant n’a été pris en compte qu’à partir de 2002, faute de donnée disponible avant cette date ; les périodes de calcul des évolutions respectives des deux indicateurs sont donc inégales, ce qui tend à minimiser la croissance du PIB ;  enfin, malgré cela et malgré une quasi-stagnation entre 2010 et 2018 (103,7), le PIB par habitant a connu une forte croissance sur la période 2000-2018 (indice 171). La population, quant à elle ne cessa d’augmenter à un rythme élevé, passant de 20 779 953 personnes en 2000 à 37 172 386 en 2018, soit un indice de 179 , et ce sans rupture de rythme, ce qui rend d’autant plus remarquable la croissance globale du PIB.

            Ceci étant, comment ce pays a-t-il fait pour augmenter son IDH entre 2000 et 2018, dans le contexte politique et social que l’on sait ?

            Précisément, l’IDH attribué à ce pays était de 0,345 en 2000. Il est passé à 0,464 en 2010 et à 0,496 en 2018.

            Pour comprendre cette évolution, on est immédiatement tenté de se pencher sur  les composantes de l’IDH.

            L’espérance de vie a connu dans ce pays une augmentation continue, de 55,8 ans en 2000 à  61 ans en 2010 et à 64,5 ans en 2018. Mais la tendance est bien plus ancienne (50,3 ans en 1990).  Il s’agit d’une donnée qui semble bien peu dépendre des aléas économiques, sociaux, politiques et même militaires dans une certaine mesure.

            Concernant l’éducation, le nombre d’années de scolarité prévues a globalement augmenté sur la période considérée, de 5,9 années à 10,1 en 2018. Elle n’était que de 2,9 en 1990, ce qui rend cette augmentation plus facilement concevable ; Autrement dit, c’est surtout « grâce » à un niveau de départ très faible que cette durée a pu, en 28 ans, être multipliée par plus de  3. Notons toutefois que dans la période la plus récente les progrès ont été plus difficiles : stagnation entre 2010 et 2011 à 9,5 années, puis régression entre 2014 (date où le maximum de 10,3 ans est atteint), et 2018. C’est précisément dans cette période que la croissance du PIB se ralentit. Notons que pour les femmes, le nombre d’années de scolarité prévues est passé de 0,6 en 2000 à 7,9 en 2018 !

            Il en résulte que le nombre moyen d’années d’études des adultes (population de 25 ans et plus) a augmenté de manière continue sur le dernier quart de siècle, passant de 1,5 années seulement en 1990 à 2,2 en 2000, 3,2 en 2010 et 3,9 en 2018.

 

            Considérons maintenant le Burundi.

         Si l’on en croit les chiffres, le PIB par habitant aurait diminué entre 2000 et 2018 d’à peu près 10 % , l’indice étant de 0,92 sur toute la période et 0,90 à partir de 2010.

            Quand on regarde plus précisément la courbe[2], on voit :

                        que ce PIB par habitant, égal à 717,973 $ en 2000, n’a pas connu de diminution significative avant 2015. Sa valeur maximale était en 2014 de 768,47, avant de tomber à 660,33 en 2018 ;

                        qu’il en est de même du  PIB global du pays qui,  (toujours en $ PPA de 2011) a augmenté de manière continue de l’an 2000 (4,58 milliards) à 2014 (7,565 milliards), avant de subir une chute jusqu’en 2016 (7,226 milliards), et de remonter pour atteindre en 2018 7,379 milliards.

            La croissance de la population, très régulière, s’est encore accélérée aux environ de l’an 2000, ce que montre la courbe fournie par la Banque mondiale.

            En même temps, l’IDH serait passé de 0,293 en 2000 à 0,402 en 2010 et à 0,423 en 2018.

            Comme en Afghanistan, l’espérance de vie a connu entre 2000 et 2018 une croissance régulière et sans à-coups, passant de 49,1 ans en 2000 à 57,2 ans en 2010 et à 61,2 ans en 2018. Mais elle avait baissé auparavant sur plusieurs années consécutives dans la décennie 1990, sans doute à la suite de l’impact de la guerre civile  et du génocide subi au Rwanda voisin. De 47,8 ans en 1990, elle était tombée à  46,8 ans en 1995, avant de remonter timidement à 46,9 ans en 1996 et à 47,2 ans en 1997.

            Les jeunes Burundais en âge scolaire ne pouvaient escompter en 2001 une durée plus élevée de scolarisation qu’en 1990, soit 4,4 ans. C’est dire les dégâts que l’on peut imputer  à cette guerre civile ou à ces troubles de voisinage. C’est seulement par la suite que la valeur de cet indicateur a décollé de manière assez spectaculaire pour connaître une croissance continue jusqu’ en 2016, date à laquelle il s’élevait à 11,9 années, avant de redescendre à 11,3 en 2017 et en 2018.  

            Comme en Afghanistan, la durée moyenne de scolarité a crû de manière continue quoique plus lente (avec des périodes de stagnation pouvant aller jusqu’à 3 ans comme entre 1991 et 1993). De seulement 1,4 années en 1990, elle est passée à 1,8 en 2000, 2,6 en 2010 et 3,1 en 2018. Enfin, alors qu’en 1990, 37, 4 % des adultes étaient alphabétisés, 59,3 % d’entre eux l’étaient en 2000 et 61,6 en 2018.

           

            Les exceptions à ces exceptions sont plus nombreuses dans le 4e groupe : dans les pays les plus pauvres, on constate, à côté des cas de stagnation ou de répression chronique, que quelques pays ont réussi à faire progresser à la fois  l’IDH et le PIB par habitant, mais le premier à un rythme plus élevé que le second, et étonnant en soi : entre 2000 et 2010, l’IDH aurait ainsi  augmenté de moitié au Niger, au Burundi et en Afghanistan, du tiers au Bénin  du quart au Zimbabwe et au Cameroun. ..

 

                        Enfin, si la croissance du PIB est généralement supérieure à celle de l’IDH, la différence de rythme peut être plus ou moins élevée. Les cas où la croissance du PIB par habitant est démesurée par rapport à celle de l’IDH constituent des cas aussi a-typiques que ceux dans lesquels elle lui est inférieure ; comme eux, ils ont de quoi alimenter la contestation du PIB en tant qu’indicateur pertinent. Il est donc capital de les identifier afin de tenter de les  expliquer. On conviendra d’isoler les pays qui présentent un ratio dépassant un seuil égal à la somme de la moyenne et de l’écart-type (valeurs de R* inscrites en rouge sur les tableaux de l’annexe 3) ; sur la période 2000-2018,  cette  limite varie entre une moyenne de 1,37 (groupe 4) et  et  2,06 (groupe 2).

            Ces exceptions représentent 34 pays sur un total de 178, soit le cinquième (19,1 %). Mais leur poids démographique est impressionnant, sans commune mesure avec celui des exceptions de sens inverses évalué précédemment : elles représentent cette fois-ci presque la moitié du globe (environ 3,7 milliards rapportés à 7,6 milliards, ce qui donne 48,7 %). Cela est essentiellement dû à la part prise par les deux géants chinois et indien , tous deux concernés par ce cas (respectivement 1,39 et 1,35 milliards). Sans eux, le pourcentage tombee à 12,6%.

           

            Que nous dit l’examen de ces cas  de distorsion dynamique dans le sens du PIB?

                        D’abord, il est frappant de constater que, dans les trois premiers groupes de pays distingués par le PNUD, la quasi-totalité des Etats concernés sont ou ont appartenu au bloc socialiste.

            Dans le premier groupe, on retrouve d’une part, quelques anciennes républiques de l’URSS, comme les républiques baltes ou la Biélorussie, et, d’autre part, des anciens satellites d’Europe centrale, tels que la Roumanie, la Slovaquie, la Pologne, etc.

            On trouve encore ces deux cas dans le 2e groupe avec l’Ukraine ; mais il s’y ajoute d’anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, comme l’Azerbaijan, la Géorgie, l’Arménie,  l’Ouzbékistan, le Turkménistan. On trouve surtout la Chine, dont le cas est emblématique par sa dimension et son immensité, et par la singularité de son positionnement politique, lequel la situe dans le bloc socialiste tout en la démarquant du reste de ce bloc : d’une part parce que son parti communiste s’est opposé de longue date à celui de l’URSS et, d’autre part, parce que contrairement à son homologue russe, 30 ans après la dissolution de  l’URSS, le parti communiste chinois est toujours aux commandes du pays.

            On trouve encore dans le 3e groupe, avec le Tadjikistan,  un exemple d’ancienne république soviétique d’Asie centrale. Mais il s’y ajoute les pays d’Asie du sud-est qui, en 1975, sont entrés tardivement dans  ce bloc : Vietnam, Laos et Cambodge.

 



[1] PIB par habitant en $ PPA (parité de pouvoir d’achat) constants de 2011.

Confrontation de la dynamique à la statique

            Existe-t-il un lien de cause à effet entre les évolutions atypiques et les situations a-typiques constatées précédemment ? En clair, les situations de distorsions constatées en 2018 peuvent-elles être considérées comme résultant des évolutions a-typiques des vingt dernières années? S’il en était ainsi, on devrait théoriquement pouvoir distinguer les cas suivants :

 

            1er cas : L’IDH a augmenté plus vite que le PIB, ce qui a abouti en 2018 à une distorsion favorable  à l’IDH

            Si l’on s’en tient à la définition la plus stricte des cas de distorsion, c’est-à-dire en utilisant le critère ordinal avec Rg < - 0,5, seuls deux petits pays correspondent à ce cas : Vanuatu et les Iles Kiribati (dans le 3e groupe).

            Avec l’utilisation du critère cardinal, on pourrait retenir l’Argentine et Barbade dans le 1er groupe, le Libéria, le Burundi et le Niger dans le 4e groupe. Toutefois, on sait que le critère  cardinal est d’autant moins pertinent que le pays est classé en situation extrême sur l’échelle de l’IDH (soit en tête soit en queue de peloton) ce qui est le cas des Etats appartenant tant au premier qu’au dernier des groupes définis par le PNUD.

            Avec une prise en compte plus tolérante du critère ordinal (-0,5 < Rg < - 0,33), on pourrait retenir l’Ukraine (2e groupe) et Malawi (4e groupe), mais dans les deux cas, R* est trop proche de 1 pour que la classification de ces deux pays dans les évolutions atypiques soit vraiment convaincante.

            Autrement dit, on peut conclure que la plupart des distorsions favorables à l’IDH constatées en 2018 sont très anciennes et ne résultent pas d’évolutions postérieures à l’an 2000. En particulier, on ne retrouve pas dans ces évolutions favorables à l’IDH l’ensemble des pays ayant appartenu au bloc socialiste et qui font le gros de la troupe des situations a-typiques favorables à l’IDH en 2018.  On peut donc supposer que dans ces pays, le capital acquis en termes de développement humain reste celui de la période soviétique et que les évolutions postérieures ne l’ont pas conforté, quand elles ne l’ont pas dilapidé.

 

            Même si ce petit pays ne fait pas partie de de ce groupe, il peut être intéressant d’analyser l’évolution des

îles Kiribati, puisqu’elles ont déjà fait illustré l’analyse statique.

            Tout d’abord, remarquons que c’est seulement entre 2000 et 2010 que l’évolution a été a-typique en faveur de l’IDH. En effet, entre 2010 et 2018, le PIB par habitant a crû de 16 % environ (contre environ 6 % pour l’IDH), même si sur l’ensemble de la période 2000-2018, l’augmentation de l’IDH a été supérieure à celle du PIB (10,5 % contre 2,3%).

            L’espérance de vie a augmenté de façon continue, de 63,1 ans en 2000 à 68,1 ans en 2018. Il n’en est pas tout à fait de même du critère éducatif synthétique qu’est l’ « indice d’éducation » du PNUD, dont le montant (égal à 0,516 en 2000 et à 0,590 en 2018) a connu des soubresauts  (stagnations en 2002, 2007, 2011, 2013, 2017 et 2018 et baisses en 2004, 2006 et 2015).

            C’est donc surtout sur l’évolution du PIB qu’il faut se pencher, et ce de préférence entre 2000 et 2010.  Et là, surprise : chute libre du PIB par habitant entre 2005 (1 958,502 $) et 2011 (1 749,233), précédée, entre 1996 et 2005, d’une évolution en dents de scie. La clef de l’explication se situe donc bien entre 2000 et 2010, puisqu’on constate par la suite une remontée du PIB par habitant tout aussi spectaculaire, jusqu’à  2 035,45,45 $ en 2018.

 

 

         2e cas : l’IDH a augmenté plus vite que le PIB, ce qui n’a pas empêché le maintien, en 2018, d’une distorsion défavorable à l’IDH.

            Cinq pays  seulement correspondent nettement à ce cas-là, sur la base de l’utilisation la plus stricte du critère ordinal : le Qatar, Bruneï et le Koweït dans le premier groupe,  la Libye dans le deuxième et la Guinée Equatoriale dans le 3e. Avec une utilisation plus large du critère ordinal, on pourrait y ajouter Bahreïn dans le 1re groupe et le Yémen dans le 4e groupe.

            C’est donc très peu, mais les pays concernés sont  démographiquement et économiquement importants.

            Il est facile de constater que, à l’exception de la Guinée Equatoriale, ces Etats ont pour caractère commun d’être des pays arabes producteurs et exportateurs de pétrole ou d’hydrocarbures.

            Ils ont tous subi une récession dans les vingt dernières années considérées, certains sur l’ensemble de la période : c’est le cas de Bruneï avec une baisse de plus de 12 % du PIB par habitant, du Koweït (- 8 % environ sur 18 ans mais – 14 % sur les 8 dernières années). La Libye a perdu quelque 16 % de PIB par habitant sur 18 ans, mais plus de 37 % sur la seule période 2010-2018, et on  imagine aisément pourquoi, compte tenu de la guerre civile qui a éclaté en 2011. Bahreïn a subi cette récession avant 2010 (-7 % environ sur l’ensemble de la période, avec un regain de 3,4 % après 2010). C’est le contraire au Qatar, dont le PIB par habitant a diminué d’environ 6 % de 2010 à 2018.

 

            Au Qatar par exemple, dont l’IDH se maintenait (+ 1,7 % en 8 ans), avec une espérance de vie passant de 75,8 ans  en 1990 à 77,5 en 2000 et à  80,1 en 2018, la distorsion n’intervient qu’à partir de 2010 (R* = 0,92 entre 2010 et 2018, mais = 1 entre 2000 et 2018).  Le caractère a-typique de l’évolution sur cette période est à expliquer en considérant les données économiques conjoncturelles, celles qui rendent compte de l’évolution de la production et des échanges.

            Pour un pays « pétrolier », il est intéressant de considérer l’évolution des termes de l’échange. Elle est, au Qatar, favorable jusqu’en 2008, avec un maximum de 252,147, ce qui signifie que les prix des produits exportés par l’émirat (essentiellement des hydrocarbures) avaient alors augmenté 2,5 fois plus environ que les prix des produits importés.  L’indice a ensuite évolué de manière saccadée pour atteindre un minimum de 115,026 en 2016, avant de remonter à 170,946 en 2018.

                       

            3e cas : l’IDH a augmenté moins vite que le PIB, ce qui a abouti en 2018 à une distorsion favorable au PIB.

            Cette éventualité est encore plus rare que la précédente. A vrai dire, seul le Turkménistan est concerné si l’on s’en tient à une classification rigoureuse des situations a-typiques ; le Soudan et Panama pourraient s’ajouter  à la liste avec une acception plus large du critère ordinal.

            C’est dire que, tout comme les distorsions favorables à l’IDH, celles qui laissent  s’échapper le PIB sont en général très anciennes et n’ont été qu’exceptionnellement produites par une évolution propre au XXIè siècle.

 

            Cela ne nous empêche pas de considérer ces exceptions et, par exemple, celle du Turkménistan, qui a déjà fait l’objet d’une analyse statique.

            On constate au premier coup d’oeil que l’évolution a-typique du pays ne doit rien à celle de l’IDH et tout à celle du PIB, qui a connu une croissance spectaculaire au début du XXe siècle.  En effet, tandis que l’IDH augmentait lentement, d’un peu plus de 5 % entre 2010 et 2018 (il n’était pas calculé en 2000), le PIB par habitant était multiplié par plus de trois en 18 ans ; son augmentation dépassait 72 % entre 2010 et 2018. Cette évolution a été possible  malgré une augmentation régulière de la population, qui est passée de 4,5 millions d’habitants environ en 2000 à environ 5 millions en 2010 et à plus de 5,8 millions en 2018.  Il a donc fallu une croissance globale du PIB d’autant plus forte, ce que confirment les données de la Banque mondiale : la courbe en montre en effet une croissance à pente très raide : de 24 milliards[1] environ en 2000 à plus de 50 milliards en 2010, chiffre doublé en 2018 avec plus de 100 milliards.

            Je n’ai pas l’ambition ici de donner une explication à cette croissance. S’agissant d’une économie relativement peu ouverte sur l’extérieur, il est moins tentant d’observer l’évolution des termes de l’échange que dans le cas du Qatar. On peut faire l’hypothèse que ce faible degré d’ouverture a pu s’avérer un point fort du point de vue de la croissance, puisqu’un simple regard sur la courbe[2] montre qu’elle n’a subi aucun contre-coup de la crise financière de 2008.

 

        4e cas : l’IDH a augmenté moins vite que le PIB, ce qui n’a pas empêché le maintien d’une distorsion favorable à l’IDH.

            Si l’on s’en tient au critère ordinal, seuls la Géorgie, dans le 2e groupe, et le Tadjikistan, dans le 3e groupe, relèvent de cette catégorie. Avec une acception plus large du critère ordinal, on pourrait leur ajouter (contre toute attente?) le Rwanda dans le 4e groupe. [3] Le recours au critère cardinal permettrait d’intégrer à la liste la Biélorussie et la Bulgarie dans le 1er groupe, les Philippines et l’Ouzbékistan dans le deuxième.

            Quoi qu’il en soit, ce qui saute aux yeux, c’est la prédominance, ici encore,  d’anciennes républiques soviétiques ou d’anciens satellites de l‘URSS.

 

            Revenons donc sur le cas du Tadjikistan, qui a déjà fait l’objet d’une approche statique.

            Tandis que le développement humain (du moins si l’on en accepte la mesure de l’IDH) a progressé de presque 22 % en 18 ans, le PIB par habitant a été multiplié par un peu plus de 2,5 (2,58 exactement), ce qui n’est pas sans rappeler l’évolution du Turkménistan, pays comparable par ailleurs à bien des égards. Les deux pays rassemblés par l’histoire et la géographie appartiennent à la même aire géographique de l’Asie du sud, partagent un passé commun dans le giron de l’URSS, présentent tous deux un faible degré d’industrialisation. Il reste une différence : c’est la dépendance économique du Tadjikistan à l’égard de l’étranger, précisée plus haut, qui s’oppose au faible degré d’ouverture du Turkménistan.

            Cette différence n’a induit aucune différence de rythme de croissance, la courbe du Tadjikistan se présentant de manière aussi régulière que celle du Turkménistan. La croissance globale du PIB  démarre en fait en1996, après une période de récession tout aussi spectaculaire et longue d’au moins 6 ans.  Puis le PIB (en $PPA de 2011) doubla en 10 ans, passant d’un peu plus de 6 milliards de $ en 1996 à 12,5 milliards en 2006. Il doubla à nouveau dans les dix années qui suivirent, atteignant 24 milliards environ en 2016 et presque 28 en 2018.  Pas plus qu’au Turkménistan on ne note d’inflexion ni de retombée de la crise financière de 2008.

            Faut-il y voir une explication parmi d’autres : la part des marchandises exportées par ce pays vers les pays à revenu élevé est passée de 96,7 % en 1992 à 40,4 % en 2000 et a atteint un minimum de 3,73 % en 2011, avant de remonter jusqu’à 15,2 % en 2018. Le Turkménistan a d’ailleurs connu une évolution semblable : en 1992, c’est presque la totalité des exportations qui y étaient dirigées vers les pays développés (98,3%) ; la baisse fut immédiatement très rapide, jusqu’à 21,8 % en 1994 ; elle n’est en 2018 que de 2,96 %. Il est probable que cette évolution traduise en fait une rupture économique avec la Russie, consécutive à la dissolution de l’URSS. Quoi qu’il en soit, le commerce de ces pays d’Asie du sud semble s’être recentré, ce qui peut compter pour quelque chose dans leur apparente faible vulnérabilité aux crises.

            Comme dans le cas du Turkménistan, je me garderai d’aller plus avant dans une explication de la croissance. 

 



[1] Toujours en $ PPA internationaux de 2011

[3] Ou encore, dans le  2e groupe, Sri Lanka, mais  l’évolution n’ y est a-typique qu’à partir de 2010. 

Et une conclusion qui récompense votre patience !

 

            Osons l’euphémisme : la présente recherche est perfectible. En particulier, si le PIB reçoit bien des critiques, l’IDH n’en est pas exempt. Par exemple, il ne prend  directement en compte ni les inégalités ni les atteintes aux droits humains. Pionnier des indicateurs alternatifs au PIB, l’IDH a, depuis sa définition, inspiré bien d’autres constructions. A partir de celui-ci, le  PNUD lui-même a échafaudé toute une panoplie. Citons par exemple l’IDH ajusté aux inégalités, l’indice d’inégalités de genre, etc. Et ce sans même mentionner d’autres indicateurs, jusqu’au fameux « bonheur national brut » cher au Bhoutan.

            Par conséquent, il y aurait quelque mauvaise foi, en ne retenant que l’IDH et le PIB,  à arguer d’une éventuelle convergence entre les résultats de ces deux indicateurs dans le but de réhabiliter le PIB. La médiocrité de l’un ne saurait servir de prétexte aux insuffisances de l’autre.  

            Il reste que la hiérarchie des niveaux de développement humain mesuré par l’IDH ne diffère pas fondamentalement de la hiérarchie des niveaux de production mesurée par le PIB.          L’approche dynamique a également permis de montrer que, si le constat d’une croissance du PIB ne garantit pas automatiquement le constat d’une élévation du niveau de développement humain, la première est pour le moins une condition nécessaire de la seconde.

             Il existe certes des exceptions, mais elles ne font que confirmer une avancée ancienne et classique de la science économique : il y a une différence entre croissance et développement.

            Or, précisément, on le sait depuis François Perroux, le développement est un changement structurel des économies et des sociétés, dont un indicateur chiffré synthétique, que ce soit le PIB ou l’IDH, ne saurait suffire à rendre compte. On peut certes, utiliser une batterie d’indicateurs ponctuels pour décrire un certain niveau de développement humain. Mais pour comprendre la dynamique qui a abouti à ce niveau-là, il faut bien évaluer l’évolution des structures, c’est-à-dire en particulier des proportions qui lient les parties d’un tout. Qu’on y réfléchisse : comment mesurerait-on l’évolution de la part de l’industrie dans l’activité économique d’un pays, de  l’effort éducatif d’un Etat, ou bien encore du degré d’extraversion d’une économie, ou enfin (last but not least) du degré de contrôle de la collectivité si l’on ne disposait pas de la possibilité de calculer les parts respectives que prennent, dans le PIB, la valeur ajoutée industrielle, les dépenses publiques d’éducation,  les exportations et les importations,  les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques ?

 

            C’est bien ce que fait le PNUD. Quelle plus belle réhabilitation du PIB pourrait-on trouver que de constater que  pour échapper au PIB il faut revenir au PIB, parce que la considération des parties d’un tout ne fait pas disparaître ce tout.