Représentation par les représentés de leurs représentants

Lettre ouverte à Julie

6 février 2019

 

Julie,

 

 

 

            Vous étiez le 1er décembre 2018  sur le plateau de l’émission « Les Terriens du samedi », animée par Thierry Ardisson sur C8, et intitulée ce jour-là « Macron est-il foutu ? ». On vous a présentée comme un gilet jaune de 34 ans, agent logistique : une sémantique professionnelle impressionnante derrière laquelle  se cache peut-être une véritable difficulté à assurer[1] les fins de mois. Mais on n’en sait rien. Vous participiez à un débat  avec un certain nombre de personnalités, dont un député LERM de la Haute Vienne, M. Jean-Baptiste Djebbari, que vous auriez, paraît-il, « remis à sa place » à propos de son « salaire ».

 

            Au départ, J-B Djebbari argumente sur les effets d’une hausse supposée du SMIC de 300 euros sur la compétitivité. Il suppose alors qu’il faudrait compenser cette hausse par une baisse des charges et poursuit : « C’est combien, quand on baisse les charges et qu’on augmente le SMIC de 300 euros, en terme de baisse d’emplois publics, en terme de moyens de politique publique sur les écoles, sur la santé, la défense… Il faut qu’on dise toute la vérité… »

 

            C’est alors que vous l’interrompez : « C’est combien quand on baisse vos salaires à vous ? Et combien quand on baisse les salaires de tous ceux qui sont au gouvernement ? » Votre intervention est immédiatement saluée par des applaudissements dont on imagine aisément qu’ils vous font chaud au cœur.

 

            Réponse de J-B Djeebbari : « le mandat de député, on gagne 5 500 € par mois. C’est beaucoup. Mais c’est pas M’Bappe, on n’est pas à 2 millions, c’est pas comme un animateur télé. Peut-être que c’est trop… »

 

            Vous n’êtes pas la seule à poser la question de la rémunération de vos représentants. Dans la même veine, on se souvient de la polémique déclenchée au moment du lancement du « grand débat » à propos du salaire de Chantal Jouanno, la présidente de la Commission nationale du débat public, qui devait à l’origine superviser ce débat.

 

 

 

Julie,

 

            la France compte,  en 2019, 66 992 699 habitants, dont 54 973 279 âgés de 15 ans ou plus. En 2017, 5 131 800 d’entre eux gagnaient plus de 60 970 € par an, (avant impôt), soit 5 081 € par mois (ce sont les 10% touchant les plus hauts revenus). Vous trouverez le détail de ces chiffres sur le tableau « Répartition des revenus ».

 



[1] Et non à les « finir », pléonasme trop largement répandu en cette période

 

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            Un député gagne 5 148,77 € net par mois, soit 61 785,24 € par an. Son traitement brut, égal à 7100,15 € par mois, comprend[1] :      

 

                        une indemnité parlementaire de base : 5 514,68 € brut mensuel,

 

                        une indemnité de résidence : 165,44 € brut mensuel

 

                        une Indemnité de fonction : 1 420,03 € brut mensuel.

 

 

 

            L’Assemblée nationale française compte 577 députés, qui touchent cette somme.

 

Donc, on peut dire que 5 millions de personnes environ gagnent autant ou plus qu’un député. Si toutes ces personnes étaient rassemblées dans un grand stade, mélangées au hasard et que vous ayez entrepris d’en faire l’appel, vous devriez appeler 8 894 individus avant de rencontrer le premier député.

 

            On peut dire enfin que  5 131 800 – 577 = 5 131 223 Français  touchent autant ou plus qu’un député, …et  ne sont pas députés.

 

 

 

            En France toujours, 513 180 personnes adultes gagnent plus de 162 400 € par an, soit 13 533 € par mois. Elles représentent les 1% les plus riches.      

 

 

 

            Un sénateur gagne 12 670,15 € par mois, donc 152 041,8 € par an. Ce montant mensuel comprend la même rémunération que celle des députés, à laquelle s’ajoute une indemnité représentative de frais de mandat (frais de représentation), de 5 570 € bruts.

 

 

 

            Il y a 348 sénateurs. Mais il y a  plus de 513 180 personnes qui gagnent davantage qu’un sénateur.

 

 

 

            Allons plus loin encore. Il existe en France une cinquantaine de milliers de personnes (51 318 exactement) qui reçoivent plus de 536 410 € par an, soit 44 701 € par mois. Nos fastueux parlementaires sont ici largement dépassés.

 

            Enfin, les 513 personnes les plus aisées de France gagnent plus de 9 562 310 euros par an. Le plus modeste de ces 513 individus perçoit ainsi  63 fois plus que n’importe lequel des 348 sénateurs et 155 fois plus que n’importe lequel des 577 députés.

 

 

 

            J’entends déjà votre objection, Julie : ces 577 députés et ces 348 sénateurs, tout comme les membres du gouvernement, sont payés par nos impôts, ce qui n’est pas le cas des  autres. Combien pourrait-on financer de services publics si on économisait sur la rémunération excessive de nos représentants ?

 

            Ne pourrait-on toutefois faire le même raisonnement en ce qui concerne les revenus et les dépenses privées ? Combien d’emplois seraient-ils créés si une partie des dividendes était réaffectée aux salaires ?

 

 

 

            Mais n’esquivons pas la question et considérons le budget de l’Etat. On pourra retrouver les chiffres cités dans le tableau "Dépenses de l'Etat".

 



[1]  Ordonnance de 1958, fixant la rémunération des parlementaires (Wikipedia)

 


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            En 2017, les dépenses publiques s’élevaient à 1 294 milliards d’euros. La part de l’Etat était de  492,7 milliards, tandis que les collectivités locales (administrations publiques locales) avaient dépensé 255,4 milliards et la sécurité sociale, 597,6 milliards.

 

            Calculons la dépense annuelle que représente la rémunération des députés (en arrondissons à 5 500 € le montant mensuel) : 5 500 x 12 x 577 = 38 082 000 €.

 

            La dépense annuelle que représente la rémunération des sénateurs est (en l’arrondissant à 13 000 € par mois) : 348 x 12 x 13 000 = 54 288 000 €

 

            Total de la rémunération des représentants du pouvoir législatif :

 

38 082 000 + 54 288 000 = 92 370 000

 

            On peut l’arrondir à 100 millions d’ €, d’autant plus qu’il n’a pas été tenu compte jusqu’ici des dépenses correspondant aux retraites des anciens parlementaires et aux allocations d’aide au retour à l’emploi des parlementaires non réélus, difficile à identifier faute de connaître le nombre exact de bénéficiaires. On sait cependant que ces dépenses font partie des 0,4 milliards de dépenses de prestations sociales identifiées dans le tableau.

 

 

 

            Comme vous pouvez le vérifier sur ce même tableau, ces 100 million représentent :

 

                        0,26% des dépenses destinées à faire fonctionner les institutions de la République et intitulées « fonctionnement des organes exécutifs et législatifs » (0,1 / 38,6) ;

 

                        0,073 % des « services généraux des administrations publiques (0,1 / 136,1), lesquelles représentaient à leur tour 27,6 % des dépenses de l’Etat en 2017 (136,1 / 492,7).

 

 

 

            Ces 100 millions ne sont pas des salaires, car les élus ne sont pas des salariés de l’Etat. Non inclus dans la rémunération des salariés, ces 100 millions peuvent cependant lui être comparée. Ils équivalaient, en 2017, à 0,89 % de la rémunération des salariés des seuls organes exécutifs et législatifs (0,1 / 11,2), lesquels ne représentaient eux-mêmes que 9,02 % de la rémunération des fonctionnaires de l’Etat (11,2 / 124,2).

 

            En bref, Julie, à chaque fois que vous payez 80 € d’impôts, l’Etat en dépense environ 100 (car il a lui aussi beaucoup de peine à boucler ses fins de mois). Sur ces 100 €,  22,6 vont à la protection sociale, 16,5 à l’enseignement, 15,5 aux « affaires économiques », etc. Sur les  27,6 € servant à faire fonctionner les administrations publiques, 7,8 sont destinés au fonctionnement des institutions : « organes du pouvoir exécutif et législatif », mais sur ce total, vous ne versez que 26 centimes à votre député ou à votre sénateur !

 

 

 

            Supposons maintenant que l’on abaisse la rémunération des parlementaires au niveau du SMIC. Sachant que le SMIC est, en février 2019, de 10,03 € brut de l’heure, ce qui fait 1 521,22 €  par mois, donc environ (en supposant 25% de cotisations sociales) 1 141 €  net, on pourrait dégager, de l’Assemblée nationale :

 

            5 500 – 1141 = 4 359 € par député et par mois, soit au total 4 359 x 577 = 2 515 143 € ;

 

            du  Sénat :

 

            13 000 – 1141 = 11 859 € par sénateur et par mois, soit 11 859 x 348 = 4 126 932 € dans ensemble.

 

            Total : 2 515 143 + 4 126 932 = 6 642 075 €

 

            Il y avait en France, en 2016, 28 264 milliers de ménages, disons approximativement 28 millions[1]. Les 10% les plus pauvres, au nombre de 2,8 millions environ, avaient un revenu disponible inférieur à 13 780 € par an, soit 1 148,3 € par mois.

 

            En distribuant, sous une forme qu’il resterait à définir (prime, prestation sociale, réduction d’impôt…) l’argent ainsi économisé sur le « train de vie » des parlementaires, on pourrait augmenter en théorie le revenu mensuel de ces ménages de 6 642 075 / 2 826 400 = 2,35 € ! (c’est toujours ça !).

 

            Peut-être, comme le reconnaissait J BD lui-même, la rémunération de nos représentants est-elle trop élevée.

 

 

 

            « Quand le sage montre la Lune, l’idiot regarde son doigt », disait Confucius. Tous les élus ne sont pas des sages et tous ceux qui montrent du doigt leur rémunération avant de s’intéresser à leur action ne sont pas des idiots. Ils n’en subissent pas moins une illusion d’optique, de celles qui nous font attacher davantage d’importance aux apparences qu’aux essences[2], semblable à celle qui nous fait croire que le soleil tourne autour de la Terre, parce que c’est effectivement ce que nous voyons, ce que nos sens nous disent.

 

            Vos sens, Julie, mettent en lumière la rémunération des élus, qui vous paraît énorme comparée à la vôtre. Mais ils vous cachent totalement celle, encore plus élevée d’autres personnes qui restent dans l’ombre, précisément parce qu’elles ont choisi le confort de l’ombre.

 

            La véritable question que vous posez, Julie, est sans doute celle de la réduction des inégalités. Mais la méthode qui consiste à « zoomer » sur le revenus de quelque 900 personnes qui sont au milieu et non au sommet de l’échelle évoque celle d’un maçon qui, chargé de la démolition d’un mur de pierres, s’échinerait d’abord à arracher la pierre du milieu au lieu de commencer par déposer celles du sommet. Et si, pour justifier cette méthode, il vous disait : « je ne suis pas assez grand pour atteindre le sommet », vous auriez sans doute  envie de lui répondre : « alors va plutôt chercher un escabeau ». Car voilà pourquoi vous focalisez, Julie, - mais comme beaucoup d’autres -  sur le revenu des élus : c’est en raison de leur extrême visibilité. Tandis que le sommet de l’échelle, face immergée du gigantesque iceberg social, sait se rendre invisible, ils sont, eux, une poignée sous le feu des projecteurs. Ils ont, certes, choisi de l’être, mais parce qu’ils ont choisi de s’engager dans la vie de la cité, de se mettre au service des autres en les représentant, de préférer l’intérêt public à leur seul intérêt privé, et d’accepter tous les risques que cela comporte : risque du chômage (l’élection et surtout la réélection étant par nature aléatoire), exposition à la critique légitime, mais aussi parfois aux injures et aux agressions physiques. Cela justifie-t-il que leur rémunération, appelée d’ailleurs - ce n’est pas un hasard – indemnisation, soit un peu au-dessus de la moyenne ? Peut-être. Peut-être pas.

 

            Mais vous parlez de vos représentants. Si vous avez besoin d’un avocat, pour vous représenter et défendre vos intérêts dans un conflit, allez-vous l’attaquer sur ses honoraires après l’avoir désigné ? Si vous mandatez un agent immobilier pour vous trouver un appartement, contesterez-vous le montant de sa commission le jour de la signature du compromis de vente ? Il fallait y penser avant, n’est-ce pas ?

 

            Car votre député, Julie, vous l’avez choisi. Que vous ayez voté ou non, que vous l’ayez élu ou laissé élire par votre abstention, vous  êtes responsable de son élection.

 

            En réalité, et quoique vous disiez, Julie,  ce n’est pas la question de la rémunération de vos élus que vous soulevez. Si vous vous sentiez représentée, et bien représentée, cette rémunération ne vous gênerait pas davantage que celle de votre médecin ou de votre notaire. En pointant du doigt cette rémunération,  vous évoquez en fait  le fonctionnement des institutions. Et c’est vers cela que vous nous invitez à nous pencher, en regardant, comme dirait Confucius,  plus loin que votre doigt.

 

 

Vitesse et pouvoir d'achat

"Le poète a toujours raison", clamait Louis Aragon. Le peuple aussi, à quelques exceptions près.

22 novembre 2018

 

            Mercredi 14 novembre 2018, vers 7 h 15, France Inter intitule le « zoom de la rédaction » :  « Prix des carburants : dans le camion d’un artisan ». Dans le contexte du mouvement des « gilets jaunes », Delphine Evenou rencontre  Pascal, artisan en Provence, qui parcourt 3 000 km par mois pour sa profession et autant pour sa vie privée (sa compagne habite Limoges)

 

Delphine Evenou : « Une des choses qui vous agace, c’est les 80 km/ heure en vigueur sur les routes secondaires sans séparateur central depuis le 1er juillet.

 

Pascal : On a dû se dire dans les hauts lieux : on va baisser la vitesse de 10 km/h comme ça les pauvres provinciaux ben ils vont mettre un petit peu moins de carburant et puis on va leur augmenter le carburant et puis ils vont pas s’en apercevoir en fait ; sauf que c’est pas du tout comme ça que ça se passe : avec mon fourgon, à 80 km/heure  je peux pas rester en 6e,  donc je suis obligé de repasser la 5e donc je consomme… »

 

            Ce témoignage est bien inoffensif. A la différence des théories conspirationnistes les plus dangereuses, il est proféré avec la plus incontestable bonne foi,  n’est inspiré par aucune haine de quelque nature ; seulement par la colère et le sentiment d’injustice face aux  difficultés du quotidien.

 

           Pourtant,  les deux ressorts principaux du complotisme y sont bel et bien présents : une représentation simpliste de la réalité du pouvoir et de la société d’une part, la négation du hasard d’autre part. Pour un complotiste, tout ce qui arrive a été voulu, imaginé, calculé.

 

             On trouve d’abord une représentation simpliste et nébuleuse du pouvoir, attestée ici par l’usage de « on », pronom aussi personnel qu’impersonnel. « “On” a dû se dire… , “on” va leur augmenter… ». Tout comme le fameux « ils » (encore plus habituel dans la même fonction), « on » permet de désigner le pouvoir tout en détournant les yeux, comme si le pouvoir aveuglait. « On » est comme une ombre qui estompe la complexité, qui nie la diversité des niveaux de responsabilité (des compagnies pétrolières, des Etats, des lobbies…). Cette représentation du pouvoir est complétée par une vague métaphore spatiale :  « dans les hauts lieux », qui fait penser à l’opposition « France d’en haut » / « France d’en bas »

 

            On trouve ensuite une représentation victimaire, pour ne pas dire paranoïaque, du rapport entre le pouvoir et le peuple, entre la société politique et la société civile. En face de « on » désignant le pouvoir, il y a  ici un « ils » (d’une nature totalement différente du « ils » évoqué plus haut), qui se réfère à quelque chose comme « le peuple » : « “ils” vont mettre un petit peu moins de carburants… », “ils” vont pas s’en apercevoir… ». Plus précisément,  « ils » ne représente pas, semble-t-il, le peuple tout entier, mais plutôt ce que l’on commence à appeler le « peuple périphérique », comme l’atteste l’expression « les pauvres Provinciaux ».

 

 

 

            Or, la réalité est complexe ; elle est faite d’événements qui s’entrechoquent, de décisions d’acteurs multiples dont les intérêts diffèrent. Bien sûr, la France périphérique a des raisons de se sentir oubliée par la France des métropoles. Mais d’autres clivages existent. De même que le « peuple »  est hétérogène, le « pouvoir » n’est pas non plus unifié ; il ne saurait s’exprimer derrière un seul « on ». Passons sur  l’opposition entre pouvoir économique et pouvoir politique ; ne retenons que le pouvoir politique. Passons sur la division (parfois bien formelle il est vrai) entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire ; passons sur le fait qu’il existe également des niveaux géographiques différents de pouvoir, entre l’échelle européenne (expéditeur de directives), l’échelle nationale, l’échelle locale… Si l’on ne retient que le pouvoir exécutif au niveau national, on s’aperçoit très vite que Paris est difficile à mettre en bouteille : entre les influenceurs, les conseilleurs de toute sorte (comités d’experts, cabinets ministériels), les contrôleurs en amont et en aval, (Conseil d’Etat, Conseil constitutionnel), nombreux sont les acteurs prenant part à la moindre décision, qui relève en moyenne de deux à trois ministères.

 

           

 

            Un complot est une concertation entre acteurs qui se mettent d’accord secrètement sur un objectif et des moyens de l’atteindre chacun  de son côté. La théorie du complot est une négation du hasard. Si vous pensez que deux événements se sont rencontrés par hasard, c’est simplement que vous n’avez pas vu le lien qui les unissait. Et si vous ne l’avez pas vu, c’est qu’il est caché. Et s’il est caché c’est que les acteurs se concertent en secret. Et comme ils avancent masqués, on ne peut les identifier, on est donc bien obligé de les désigner par « on ». CQFD.

 

 

 

            Les deux faits que Pascal  met en relation sont d’une part, la brusque montée du prix des carburants, phénomène qui a déclenché la colère des « gilets jaunes » et, d’autre part, la décision de limiter la vitesse à 80 km/heure sur les routes sans séparateur central. Les mettre en relation suppose que les deux faits sont le résultat d’une volonté politique, et qu’ils ont été pensés en même temps par le même cerveau.

 

           

 

            L’augmentation du prix des carburants est due à deux causes : l’augmentation du prix du pétrole brut, pour les deux tiers, et l’augmentation des taxes sur les carburants, pour un tiers. Depuis le début du quinquennat (entre mai 2017 et octobre 2018), le prix de l’essence a augmenté en moyenne de 19 centimes d’euro, celui du diesel de 31 centimes. Les taxes représentent respectivement 34% et 37% de ces deux augmentations[1].

 

            Comme on le voit sur le tableau ci-dessous, le prix du baril a presque triplé depuis 2016 en euros, après avoir diminué les quatre années précédentes. L’augmentation récente a été plus accentuée en euros qu’en dollars, en raison de l’évolution du cours de l’euro.

 

 

 

Prix du baril de brent[2]

En dollars

En euros

Mars 2012

125,41

95

Juillet 2014

106,86

78,9

Février 2016

32,2

29

Octobre 2018

81,3

70,8

 

 

 

            Derrière l’augmentation du prix du pétrole, on peut pointer, entre autres, la responsabilité de l’OPEP, de l’Arabie Saoudite, sans oublier celle des Etats-Unis de Donald Trump, qui y a contribué en décidant de dénoncer l’accord sur le nucléaire iranien et par conséquent de boycotter le pétrole iranien. Cf. Relations internationales, Première exploration

 

            Derrière la seconde cause il y a la responsabilité du gouvernement français. La « taxe carbone » ou TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Energétiques) a été créée en 2014. Tant que son augmentation était compensée par la baisse du prix du pétrole, elle n’a pas suscité de mécontentement. La décision de rééquilibrer les taxations respectives du gas-oil et de l’essence remonte au mandat de François Hollande, mais l’engagement à taxer les émissions de CO2 relève du « Grenelle de l’environnement » durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Les ministères de l’économie, mais aussi de l’environnement et des transports sont impliqués dans ce type de mesure.

 

            Quant à la décision d’abaisser la vitesse maximale autorisée sur les routes secondaires sans séparateur central, elle s’inscrit tout d’abord dans le contexte du regain de mortalité routière. Après 40 ans de baisse, 2016 fut la 3e année de hausse consécutive de cette mortalité (3 262 tués en 2013, 3 464 en 2015, 3 477 en 2016)[3]. Une mortalité dont les axes bidirectionnels étaient responsables à 87 % hors agglomération et à 55 % dans  l’ensemble[4]. Ensuite, l’idée n’est pas sortie du chapeau d’Edouard Philippe. Dès 2013, le 30 septembre, elle était recommandée par le comité des experts du Conseil national de la sécurité routière, instance de conseil au gouvernement.   La société civile était partagée sur la question puisque, si la mesure dressait contre elle les lobbies de l’automobile, dont par exemple l’association « 40 millions d’automobilistes », elle était non seulement défendue mais réclamée de longue date par ceux qui ont enfourché la cause de la sécurité routière, dont l’organisation la plus connue est sans doute la  « Ligue contre la violence routière ». Certes, le dernier mot revient à l’exécutif, sans quoi on ne comprendrait pas pourquoi la proposition, longtemps, différée par le gouvernement de Manuel Valls, dut attendre celui d’Edouard Philippe pour être adoptée. Ce fut lors du comité interministériel du 9 janvier 2018, parmi 17 autres mesures,  pour une application à partir du 1er juillet de la même année.

 

 

 

            Pour être crédible, un complot doit être motivé. On prouve un complot comme on met en évidence l’identité d’un criminel en répondant à la question : « A qui profite le crime ? »

 

            Pour répondre à cette question, il faut donc définir un intérêt, un objectif. Dans la bouche de Pascal, on a l’impression que l’objectif est l’augmentation du prix de l’essence. (« On va leur augmenter le carburant »). Littéralement, c’est penser que toute l’augmentation du prix de l’essence est décidée par le gouvernement ; ne revenons pas sur la démonstration du contraire.

 

            Mais nous ferons crédit à Pascal de ce qu’il pensait en réalité uniquement aux taxes.

 

Supposons par exemple que l’objectif du gouvernement soit de « remplir les caisses de l’Etat », (ce qui est une hypothèse absurde quand les caisses de l’Etat sont moins que vides). Pour ce faire, un moyen : augmenter les taxes. Oui, mais attention, il ne faut pas qu’ « ils » (les Provinciaux) s’en aperçoivent. Donc, faisons les ralentir sur la route, en diminuant la vitesse autorisée pour qu’ils consomment moins de carburant, et ainsi  ils ne s’en apercevront pas. On établit alors un lien – en vertu de l’adage : « il n’y a pas de hasard » -  entre deux mesures complètement indépendantes l’une de l’autre : une mesure de sécurité routière et une mesure écologico-budgétaire.

 

            Admettons que le gouvernement, dès l’automne 2017, ait anticipé qu’une poursuite de la hausse du prix du pétrole allait rendre à l’automne 2018 insupportables des taxes indolores jusqu’en 2016.

 

            Admettons que, dans le seul but de s’éviter une future impopularité qu’il était tout de même bien difficile de prévoir à l’époque, il ait accepté de prendre le risque d’une impopularité bien réelle et attestée par les sondages : dès 2017, d’après l’IFOP[5], 56 % des Français se déclaraient contre la limitation de vitesse en question[6]. D’ailleurs, dès février 2018, on manifesta contre la mesure.

 

            Bornons-nous au simple raisonnement suivant : si le but est de « remplir les caisses », et si les provinciaux ne s’aperçoivent pas de la hausse du prix parce qu’ils consomment un peu moins, c’est que, globalement, la baisse du volume consommé compense exactement la hausse du prix ; c’est donc que le volume de taxe rentré dans les caisses de l’Etat n’aura pas augmenté et qu’il n’y a donc pour l’Etat aucun « bénéfice » (en admettant que cette notion ait un sens pour une collectivité publique). Comment imaginer que le gouvernement déploie un complot dont il sait par avance qu’il ne permettra pas d’atteindre son objectif ?

 

            Il est cocasse de constater que dans cette hypothèse, le seul objectif qui serait atteint – qu’il soit sincère ou non, que le résultat soit voulu ou non -  serait précisément celui à propos duquel la sincérité du pouvoir est constamment mise en doute : l’objectif écologique de diminution de la consommation de carburant et d’émission de carbone. Mais Pascal a sans soute raison de préciser que cet objectif-là ne peut être servi par cette mesure-là.

 



[1]  Agathe Dahyot, Adrien Sénécat et Maxime Vaudano : « Prix du carburant : petit manuel à lire avant de débattre », Le Monde,  09 novembre 2018

[2] Brut de Référence de l’Europe du Nord

[3] Benoît Hopquin : « Les mauvaises routes »Le gouvernement a beau mouliner du bâton blanc et jouer du sifflet à roulette, il semble désormais bien illusoire, l’objectif affiché par Manuel Valls : 2 000 morts en 2020, Le Monde, 20 mars 2016

Rafaële Rivais : « Sécurité routière : le gouvernement pense à abaisser la vitesse limite », Le Monde, 22 décembre 2017

[4] Le Monde, 28/12/2017, éditorial

[5] Selon une étude confidentielle, réalisée par lIFOP pour le Service d’information du gouvernement, les 1er et 2 décembre, auprès de 978 personnes représentatives, et citée par Le Monde

[6] La  tendance s’inverse toutefois chez les femmes, dont 54 % l’approuvaient (pour 33 % des hommes favorables et 67 % des hommes opposés).