Impressions marocaines à la mode de Georges Perec

Je me souviens[1] que des gens faisaient de l’auto stop sur le bord de l’autoroute de Fès à Rabat.

 

Je me souviens des nombreux chats errants dans les rues et je me souviens avoir vu des gens déposer devant certains d’entre eux un bol de lait ou d’autre nourriture.

 

Je me souviens ne pas avoir démenti ceux que ma piètre pratique de l’arabe marocain avait intrigués et qui me crurent libanais, syrien, algérien, voire marocain.

 

Je me souviens des travailleurs marocains transportant sur des ânes des sacs de matériaux de construction dans la médina de Marrakech et des peaux dans celle de Fès.

 

Je me souviens de la symphonie des coups de klaxon, invectives et accélérations des moteurs de mobylettes, diffusée en boucle dans et autour de la médina de Marrakech et d’ailleurs.

 

Je me souviens que cette symphonie devient concerto quand s’y ajoutent, dans les étroites ruelles des médinas, les « balek, balek ! »[2] des travailleurs des souks[3] tractant leurs petites charrettes à deux roues bourrées de matériaux ou de marchandises.

 

Je me souviens d’avoir entendu, dans un café-restaurant de Marrakech, une voix s’élever soudain pour dénoncer sur un  très haut volume et dans un excellent français la présence d’un chat à l’intérieur,  reformulant sa dénonciation, la répétant en boucle, précisant qu’il ne voyait pas d’inconvénient à la présence de l’animal au dehors mais surtout pas à l’intérieur, puis sortant, s’asseyant sur la terrasse, s’inquiétant pour sa voiture qu’il avait garée à un mètre de la table où il sirotait son thé à la menthe et qui gênait une circulation déjà bien difficile.

 

Je me souviens d’avoir pensé que c’était le patron du café-restaurant.

 

Je me souviens qu’à Rabat, une voiture a coupé la route à une autre, que la « victime » est sortie de son véhicule en criant des invectives, que le « coupable » a aussitôt remonté ses glaces et verrouillé ses portières, que la « victime » a tambouriné à la vitre du conducteur fautif avant de se camper devant son véhicule, puis de grimper sur le capot pour sans doute l’empêcher de repartir, offrant ainsi son corps à sa cause, puis redescendant et, enfin, bien entendu, prenant son téléphone portable, l’utilisant sans doute comme une arme par intimidation, par voie de dénonciation téléphonique ou de  constitution de preuves photographiques.

 

Je me souviens de ce monsieur qui parcourait, une bouilloire à la main, les allées d’un parc public de Marrakech en vendant un café coupé de sucre et d’une épice que je me souviens n’avoir pas réussi à identifier mais dont je me rappelle le goût.

 

Je me souviens par ailleurs bien sûr de toutes les odeurs d’épices qui forment la carte postale de l’Orient.

 

Je me souviens d’avoir vu, à Fès, des enfants montés sur patins à roulettes (ou peut-être sur trottinette) s’accrocher à un bus pour bénéficier, sur une cinquantaine de mètres au moins, de son énergie motrice.

 

Je me souviens des guides improvisés, qui vous interpellent pour vous indiquer un chemin que vous ne leur avez pas demandé, vous donnant la direction non pas de la Mecque mais de la Médina. Je me souviens qu’à Fès, un homme semblait n’avoir attendu que moi pour entamer une conférence, dès que je me fus assis sur un banc.

 

Je me souviens d’avoir eu l’impression, en entendant les coups de klaxon, à Rabat, à Fès, à Marrakech, comme du reste à Tunis ou ailleurs encore, d’être à chaque fois, à chaque coup, personnellement reconnu et interpellé et d’en éprouver, malgré la répétition, un étonnement sans cesse renouvelé, quoique vite dissipé du fait de l’improbabilité, pour ne pas dire de l’impossibilité d’une rencontre personnelle dans un tel contexte d’anonymat.

 

Je me souviens d’avoir entendu à Fès, le 1er mai je crois, le son d’un mégaphone, d’avoir cherché, l’espace d’un instant, quel cortège et quel défilé il accompagnait, avant d’identifier son émetteur : ce mégaphone, tenu par un jeune homme arpentant un trottoir dans un sens puis dans l’autre, diffusait l’enregistrement d’une publicité pour je ne me rappelle plus quelle marque ou quelle enseigne, peut-être celle d’un opérateur téléphonique. Je me souviens avoir été témoin de la même scène, au moins une autre fois, à Marrakech.

 

Je me souviens d’autres sons encore, de la musique des charmeurs de serpents sur l’immense place Jama’a el F’na de Marrakech, du carillon sourd des forgerons exerçant leur art sur la place du même nom dans la médina de Fès (place Essafarine), du cliquetis plus discret des métiers à tisser, pour ne pas parler bien entendu (c’est le cas de le dire) des appels à la prière, que les muezzins contemporains ne clament plus du haut des minarets mais psalmodient dans un micro depuis l’intérieur de la mosquée.

 

Je me souviens qu’à l’intérieur du mausolée de Mohamed V à Rabat, un infatigable imam assis en tailleur, indifférent au défilé des touristes, psalmodie à longueur de journée.

 

Je me souviens qu’une vieille femme, à Fès, marchant devant moi sur la rue qui borde la médina, s’est cognée contre une avancée de la muraille, une convexité angulaire insolite, pouvant faire penser à un auvent de pierre ou encore à la branche basse d’un sapin tel qu’en dessinent les enfants. 

 

Je me souviens qu’une jeune femme de ménage employée du riad où je logeais à Marrakech découvrit ses cheveux après que nous eûmes échangé sur nos âges respectifs.

 

Je me souviens depuis longtemps de l’expression « pour le plaisir des yeux » utilisée dans les souks quand les vendeurs invitent une clientèle a priori réticente à visiter malgré tout leur boutique. Je me souviendrai qu’à Marrakech une jeune femme tenant commerce de parfums me fit entrer en précisant : « c’est juste pour arroser les yeux ».

 

Je me souviens d’avoir entendu des coups de marteau dans le hall de l’aéroport de Marrakech : ils provenaient de la boutique d’un monsieur qui vendait aux passagers l’emballage sous film de leurs bagages. Il aidait une jeune voyageuse à réparer sa valise dont la poignée coulissante était coincée et dont le contenu, pour les besoins de la réparation, avait été étalé sur le sol.

 

Je me souviens que le policier qui contrôlait mes papiers à l’aéroport de Marrakech s’endormait littéralement, et qu’il demanda un « kawa » à son collègue pour tenir le coup.

 



[1]Georges Perec, Je me souviens, Hachette, 1978

[2]« Attention, attention ! »

[3]marchés

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Commentaires: 4
  • #1

    Daniel (mercredi, 08 mai 2024 18:25)

    C'est un style descriptif très efficace. On a l'impression d'être "là bas" dis...

  • #2

    André (jeudi, 09 mai 2024 16:17)

    Merci, Daniel, pour cette appréciation sympathique.

  • #3

    Laurent (vendredi, 10 mai 2024 21:42)

    Je me souviens d’un professeur d’histoire et ami qui aimait la littérature au point, m’ont dit de ses étudiants, d’en agrémenter souvent ses cours. Je me souviens ses nouvelles qui nous plongent dans un Lyon disparu, dans les losnes d’un Rhône encore libre. Je me souviens de lui avoir dit qu’il serait bon de lire les souvenirs de son quotidiens marocains. Les voilà qui arrivent et c’est bon.

  • #4

    André (samedi, 11 mai 2024 17:18)

    Si ces impressions marocaines satisfont le désir d'un ami, j'en suis ravi.