· 

Jamais deux vies sans trois (I)

         Je suis mort le 15 août 2005, je le sais parce que j’ai pensé sur le coup que c’était une preuve de plus de l’inexistence de Dieu. Plusieurs vies se sont écoulées depuis, mais je m’en souviens comme si c’était hier.

         J’ai dû penser cela juste avant de mourir, ou après, ou alors bien avant, peut-être dès le premier trou d’air. L’avion tournait en rond depuis deux heures au-dessus du ciel grec. J’ai eu mille fois le temps d’émettre cette idée. Je suis tellement froussard, il suffisait d’un rien pour que naisse une telle pensée en moi.

         Peut-être même dès l’annonce du retard.

         « Mesdames et messieurs, un incident technique indépendant de notre volonté risque d’occasionner un léger retard. Nous atterrirons à Athènes aux environs de ... » Crépitement de la sono, couvrant le chiffre, si chiffre il y eut. La voix s’est éteinte comme elle s’était allumée, dans le désert d’une carlingue abandonnée par le personnel. Depuis la fin de la distribution des collations, on ne voyait plus ni hôtesses ni stewards. Avant de disparaître, étrangement, ils ont abandonné le chariot des boissons et des repas au milieu de l’allée.

         L’inquiétude a grandi très progressivement dans la carlingue. Au début, elle ne portait que sur les risques de louper la correspondance pour Prague, risque que les événements ultérieurs m’ont donné raison de relativiser. Mais Véra avait hâte de me faire connaître sa famille praguoise. J’y allais à reculons. Je n’avais donc aucun mérite à tenter de la raisonner en lui disant qu’un jour de retard ce n’était rien, je disais même « ce ne serait pas la mort » !

         On échange un regard, on se rassure, elle soupire, je l’entends penser qu’elle va rater la correspondance, qu’on va rater la correspondance, c’est une pensée qui fulmine, j’en entends le son d’ici ; j’imagine qu’on la rate, la correspondance, je ne dis pas que je le souhaite, non, mais…Pourquoi la famille est-elle systématiquement fourguée dans le lot matrimonial, même quand il n’y a pas de matrimoine, d’ailleurs ? Pourquoi, mariage ou pas, mariage ou PACS, prendre femme veut-il toujours dire prendre famille ?

         Des voix se mettent à couvrir notre petit dialogue intérieur.

         – Incident technique, incident technique…

         Un autre passager enchaîne en mimant :

         « Indépendant de notre volonté », tu parles !

         – On a tout de même le droit d’en savoir davantage, renchérit le premier.

         – Je vais louper ma correspondance, dit un troisième

         – Moi aussi, dit un autre.

         Ils ne vont pas s’y mettre tous ? Sinon, on est parti pour entendre ça 115 fois. Tout le monde va louper sa correspondance.

         – Il faut leur demander les raisons du retard, me dit Véra.

         – Oui, dis-je. Quand une hôtesse passera, je le lui demanderai.

         Mais il n’y avait plus l’ombre d’une hôtesse ni d’un steward dans la carlingue. Ça non plus, ce n’était pas très normal. La distribution des repas était faite, et pourtant le chariot était toujours là, avec des reliefs de nourriture et des emballages entassés dessus, au milieu de l’allée, mais personne au volant.

         – Tu devrais aller voir, me dit Véra.

         Soupir (poussé par moi). J’allais me lever quand je vis un mec qui venait de le faire, un baraqué, comme j’avais toujours rêvé d’être. Je fus à la fois vexé et soulagé.

         Dieu ne pouvait pas être assez cruel pour donner la mort le jour où les vivants le célébraient. C’était donc une preuve supplémentaire de son inexistence. J’avais dû penser très fort car Véra  s’est tournée vers moi d’un air interrogateur. J’ai répondu : « rien ».

         Je n’avais pas encore assez d’intimité avec Véra pour lui dévoiler toutes mes méditations. En aurais-je d’ailleurs un jour ? En 11 ans de mariage, je n’avais pas réussi avec Annie. Alors ce n’était pas en 24 mois avec Véra…

          Mais c’était quand ? Quand avais-je pensé cela ?

         C’était peut-être au moment où retentit cette détonation, enfin, juste après qu’elle a retenti, quand j’ai réalisé que c’était une détonation, pas un simple bruit, même pas un simple coups sec, le son que ferait par exemple une valise tombant d’un compartiment mal fermé, par exemple à la suite d’un trou d’air. J’ai sursauté, Véra aussi, comme je l’ai senti dans sa main couvrant la mienne. Je me disais qu’une hôtesse, en entendant ce bruit, allait se retourner depuis le fond de la carlingue et qu’elle remonterait l’allée jusqu’à l’endroit où était tombée la valise, valise qu’elle remettrait à sa place, non sans en profiter pour faire les gros yeux à son ou à sa propriétaire et pour vérifier la fermeture de tous les compartiments.

         – Ça ne fait pas ce bruit-là, articule Véra avec son accent tchèque.

         Il faut toujours qu’elle ait raison. Comme si j’avais dit le contraire. Comme si j’avais ouvert la bouche pour prétendre qu’une valise était tombée.

         Peut-être l’ai-je fait, au fond. Peut-être ai-je pensé tout haut.

         Toujours pas l’ombre d’une hôtesse ni d’un steward dans la carlingue. Ce sont des éclats de voix en provenance du poste de pilotage qui me rappellent soudain cette absence. Faute d’image, on a le son. Il faut vraiment du volume pour qu’on les entende d’ici. Ou alors, ça vient de plus près, de cette espèce de sas entre le cockpit et la carlingue. En tout cas, il se passe quelque chose. Il y a comme une agitation bizarre là-bas. Je ne dis rien à Véra car je sais bien que si j’avance une nouvelle hypothèse, elle va aussitôt la briser en morceaux, il faut toujours qu’elle ait raison. Annie aussi avait cette manie ; quand je me suis débarrassée d’elle, je pensais en avoir fini avec ça, mais non.

         – Qu’est-ce qui se passe ?, me demande Véra.

         Je hausse les épaules (qu’est-ce que j’en sais, moi ?) On peut pas tout savoir.

         J’aime bien Véra, mais elle m’agace, parfois. Elle m’agace souvent, mais jamais longtemps. Parfois je me demande ce qui m’avait pris, ce soir-là, à Saint Michel l’Observatoire, de l’accompagner après la visite jusqu’à sa voiture. Elle était si belle, elle avait tellement d’assurance en guidant ce groupe de touristes tchèques. Il faisait très chaud en ce mois d’août 2003. Quand elle parlait français, son accent slave était trop discret pour ne pas susciter l’admiration et trop prononcé pour ne pas m’attendrir. Quand elle traduisait pour ses compatriotes les propos de l’astronome expliquant que l’étrange étoile rousse qu’on voyait à l’horizon cette année-là n’était pas une étoile mais la planète Mars, on - mais on, c’était moi -  se demandait comment elle faisait, comment fonctionnait la machine à traduire qui se cachait derrière cette grande chevelure noire.

         Je dirige mon regard vers l’avant, dans l’espoir d’être le premier à l’instruire d’un nouvel élément. J’ai les yeux fixés sur la porte du cockpit, dans l’attente de son ouverture, dans une seconde, dans deux, dans trois, comme on guette le passage d’un feu au vert.

         Elle s’ouvre, la porte, puis se referme et soudain l’avion tombe dans un trou d’air, un énorme trou d’air, je me sens hissé de mon siège vers le ciel et j’ai pensé l’espace d’un instant : « Une ascension le 15 août, voilà qui n ‘est pas banal », mais en même temps, qu’est-ce que j’ai vu soudain, très distinctement, la décomposition du visage de Nathalie quand nous lui avions annoncé notre divorce.  

         – Mais pourquoi ?, me demande Nathalie dans mon souvenir.

         – Un trou d’air, répondis-je sans cohérence, avec un décalage de dix-huit années.

         – Ce n’était pas un trou d’air, dit Véra. Tu as vu le temps qu’il fait ?

         En effet, il n’y a pas un gramme de vent, le ciel est hyper clair.

         Il faut toujours qu’elle ait raison. Je l’aime beaucoup mais elle m’agace, parfois.

         Mais alors c’était quoi ?

         C’est à ce moment-là que l’hôtesse est sortie de la cabine de pilotage et qu’elle nous a annoncé mesdames et messieurs, veuillez attacher vos ceintures de sécurité et refermer vos tablettes

         Elle avait un air grave.

         – Que se passe-t-il ?, interroge alors un mec derrière moi d’une voix forte.

         J’ai toujours rêvé d’avoir de l’autorité comme ça, d’être le premier à intervenir, d’être, bref, un leader.

         L’hôtesse répond que l’équipage rencontre un souci « technique », qu’elle ne qualifie pas, j’attendais : « minime », « mineur », « bénin »…, mais non, rien.

         Alors ce trou d’air qui n’en était pas un fut suivi d’un deuxième, puis d’un troisième. C’était comme s’il faisait des petits. Bientôt, les trous ne se distinguèrent même plus les uns des autres, l’appareil semblait aspiré dans un immense précipice, il tombait sans même nous attendre, semblait-il, tant nous étions, au contraire tirés vers le haut, jusqu’à quand ?

         Je ne sais pas pourquoi chaque fois que je pense à Véra, je pense à Isabelle. Si l’une m’agace c’est peut-être parce que l’autre me hante. Encore aujourd’hui. La comparaison est injuste mais elle s’impose, au sens propre, je devrais dire qu’elle s’incruste malgré moi. Je la repousse pourtant. Si Véra hausse les épaules, je me dis qu’Isabelle ne l’aurait pas fait. Si Véra me dépanne en trouvant une solution, je me vois dans le même rôle vis-à-vis d’Isabelle. Tout ce que Véra m’enseigne, je me vois l’enseigner à Isabelle, avec la même assurance, avec la même fierté. Si Véra met de l’ironie dans sa voix, je réentends celle d’Isabelle, que je trouve plus douce.

         Je connaissais Véra depuis six mois environ lorsque je rencontrai Isabelle. Pourquoi cette bousculade cette année-là, après les seize années désertiques qui suivirent mon divorce ? Il y avait pourtant de la place pour Isabelle bien avant ce jour-là, dans ma vie. Le sort était décidément trop facétieux, qui avait déterminé tant ce rythme syncopé - seize ans de vide, un an de plein - que l’ordre des rencontres. Après ce long désert, j’avais trop soif pour ne pas m’accrocher à Véra, me dis-je parfois, injustement. Eût-il (le sort) choisi l’ordre inverse - Isabelle d’abord, Véra ensuite - et c’est la main d’Isabelle que je tiendrais maintenant dans cet avion (avion que je n’aurais cependant pas eu de raison de prendre aujourd’hui, il faut tout remettre à plat).

         Est-ce que j’avais déjà fait l’amour avec Véra lorsque je fis la connaissance d’Isabelle ? Parfois, ma mémoire me joue des tours, je sais juste qu’avec Véra, la relation avait mis du temps à se transformer, à passer de l’intellect au toucher et mon sentiment de l’admiration à... autre chose (si tant est qu’il y eût autre chose).

         Ce jour-là donc, Isabelle se rendait à Marseille, moi à Lyon. Le sort, ou plutôt l’ordinateur du service des réservations de la SNCF, nous avait placés l’une à côté de l’autre dans ce TGV. L’une, c’était Isabelle. Deux heures de voyage, nous avions discuté, sympathisé et puis, comme je devais descendre à Lyon, nous nous étions quittés. Même pas eu le temps de lui demander son prénom. C’est moi qui l’ai baptisé Isabelle mais en réalité, je n’avais aucune idée de celui auquel elle répondait. Même pas eu le temps de le lui demander. Tout au long du trajet je m’étais dit, alternativement « il faut lui demander son téléphone », puis « tu restes, tu ne descends pas à Lyon ». Je n’ai fait ni l’un ni l’autre et par la suite, personne, ni Annie ni même Véra, ne sauront m’empêcher de songer que j’aurais pu et que j’aurais dû le faire. Personne, ni Annie ni Véra ni même Nath ou Stèph., n’auront tenu assez de place dans mon esprit pour me faire oublier ce visage dans ce train. Personne, encore aujourd’hui, n’est capable de me persuader que cette jeune femme n’avait pas eu le même désir et le même regret, et c’était ça qui me faisait le plus mal, au fond. Donc, recommencer. La retrouver dans les mêmes conditions, refaire avec elle le même voyage, ne serait-ce que pour vérifier, en avoir le coeur net.

         Voilà ce que je lui demanderais, si un génie sorti d’une bouteille me promettrait d’exaucer trois vœux. Ce serait le premier, mais j’en ai d’autres.

         Il y a d’autres images qui hantent mon esprit, d’autres scènes que je voudrais refaire, comme au cinéma, quand la prise n’a pas été bonne et qu’il faut recommencer. Celle-ci, par exemple, chaque fois que je la revois je me dis que j’ai pas été bon. Il n’y avait pourtant pas grand-chose à changer, juste un geste, pour qu’elle devienne acceptable. Un geste, un seul, disons deux à la rigueur, l’un de la main, même pas, des yeux plutôt, l’autre du pied. Pour le pied, je me suis toujours demandé pourquoi le mien a glissé ce jour-là, est-ce que ma chaussure était mouillée, est-ce que j’aurais dû en enfiler d’autres le matin, avec une semelle moins lisse, aurais-je dû garder mes crampons au volant ? Pour la main, il suffisait d’une abstention, reposer ce téléphone portable, ne pas consulter ce message, même si ça paraissait urgent. Ça ne m’avait pourtant pas empêché de voir la gamine traverser et de piler, de croire que je pilais, en fait, alors que j’accélérais, confondant les deux pédales, est-ce que ma chaussure était mouillée, est-ce que la semelle était trop lisse, je n’avais pas fini, toutes ces années, de me poser cette question, et de me les poser dans la solitude, puisque c’était la traversée de mon désert sentimental, quelques années avant la rencontre avec Véra, et quelques années plus six mois avant ce voyage en TGV, ce rêve, ce conte inachevé en compagnie d’Isabelle. Toutes ces années où j’ai dû payer, toutes ces années où chaque matin, je revoyais la scène, réentendais le choc…

         Combien, pour la recommencer, cette scène ? Je suis prêt à payer, votre prix sera le mien, Et par la même occasion, et pour quelques euros de plus, qu’on en profite pour m’en corriger d’autres, qu’un metteur en scène me dirige, je lui laisse carte blanche pour apporter toutes les modifications requises dans le but d’empêcher, par exemple, la liquéfaction du visage de Nathalie.

         Voilà ce que je lui demanderais, si un génie sorti d’une bouteille me promettrait d’exaucer trois vœux. Peu importe le troisième, j’ai déjà les deux premiers.

         Et puis soudain, l’avion s’est redressé, le chariot des boissons, resté seul au milieu de l’allée, longtemps immobile, s’est mis à reculer, l’avion reprenant, contre toute attente, de l’altitude, c’est comme un nouveau décollage, j’ai le dos plaqué sur le siège et puis voilà maintenant que le chariot, qui était arrivé tout au fond de la carlingue, inverse sa trajectoire, se remet à rouler vers l’avant, passe à ma hauteur, des tasses tombent, mon corps se plaque cette fois sur ma ceinture qui me serre l’abdomen, j’ai compris que l’avion, après avoir gagné de l’altitude, s’est remis à en perdre, recommence à piquer du nez, tout indique qu’il y a comme un conflit au poste de pilotage…

         L’hôtesse a re-disparu. Un quart d’heure plus tard, peut-être moins, peut-être un peu plus, on a entendu un crépitement et je n’ai pas pu m’empêcher de penser à des flammes mais cela venait de la sono, la voix de l’hôtesse se fit entendre, méconnaissable, pour demander, « mesdames et messieurs », sans autres fioritures, sans sa suavité habituelle, s’il y avait un médecin à bord. Aussitôt des petits cris ont retenti dans la carlingue. Une femme s’est levée, et s’est dirigée résolument vers le cockpit.

         Oui, un génie. Après tout, cette croyance en vaut bien une autre. L’apparition, derrière l’éjection d’un bouchon de bouteille, d’un nuage de vapeur doté de pouvoirs magiques constitue-t-elle un phénomène tellement plus extraordinaire que la capacité attribuée à telle autre entité de guérir les aveugles, de marcher sur l’eau, de ressusciter les morts avant de s’accorder (on n’est jamais si bien servi que par soi-même) la même faveur ?

         J’y ai pourtant cru pendant un certain temps.

         Pas facile de réfléchir dans ces conditions. Il faut pourtant réviser, se répéter, pas pour conjurer la peur, non, mais parce que c’est vrai, que Dieu n’existe pas, je répète : « Dieu n’existe pas ». J’ai les arguments. Il m’a fallu des années pour les peaufiner, mais voilà, ils ne veulent pas sortir.

         Je raisonnais par l’absurde. Imaginons, Il existe, Il m’attend, je vais Le rencontrer tout à l’heure. Première question, dans quelle langue il va me parler, à moi et à tous les autres. Des langues il y en a tant, il y a tant de religions différentes, de manières différentes de Lui lécher les bottes. Est-ce qu’Il est hypocrite ? Est-ce qu’Il va essayer de faire plaisir à tout le monde en disant à chacun, c’est toi qui avais raison ? Est-ce qu’avec les uns Il boira du vin dans un grand calice, tout en félicitant les autres de ne jamais avoir avalé une goutte d’alcool ? Et d’abord, pourquoi « Il » ? Dieu est peut-être une déesse. Il est peut-être plusieurs.

         Peut-être chacun retrouve-t-il au ciel son propre dieu, avec le droit de se l’approprier, sans toutefois en priver d’autres, chacun étant reçu par le préposé à son propre culte, de sorte que tout le monde soit content. Mais y a-t-il assez de place dans le ciel pour tant de monde ?

         À moins que la répartition des divinités ne soit tirée au sort, si bien qu’un chrétien puisse se retrouver jugé par Allah, qui, selon toute vraisemblance, rendrait sa sentence en arabe, avec ou sans traducteur ? Est-ce qu’un Juif pourra croiser Vishnou ou Shiva, un monothéiste rencontrer Zeus et Aphrodite ?

         Et si c’est un mono-Dieu, Il serait capable de me faire asseoir en compagnie de ceux que j’ai le plus détestés sur terre. Et d’abord, depuis le temps que chez Lui, on a la vie éternelle, le ciel doit être carrément surpeuplé, c’est moi qui vous le dis. Carrément inconcevable. On va retrouver des gens qui sont nés au Moyen Âge et qui ne prenaient jamais de douche. Est-ce qu’ils vont puer ? Sera-t-on obligé de s’asseoir à côté d’eux et de supporter leurs odeurs ainsi que la vue de leurs visages édentés ? Est-ce que dans son paradis on a toujours le droit de fumer ? Son règlement intérieur a-t-il suivi ou, au contraire, inspiré la législation terrestre ? Dans ce dernier cas, j’imagine l’enfer que serait ce paradis-là pour mon arrière-grand-père. Est-ce qu’Annie serait obligée de cohabiter avec mes maîtresses ? Est-ce qu’Hitler se retrouvera avec Jean Moulin, Franco avec Garcia Lorca, Staline avec Maïakovski, Bugeaud avec Abdelkader ? Que se raconteront-ils ? Auront-ils le droit de régler leurs comptes de manière musclée ou aggravera-t-on la peine des victimes en les forçant à pardonner aux bourreaux ? 

         Mais non, voyons, l’enfer les séparera. Ouf ! J’avais oublié. Me voilà rassuré.

         À moitié. Je devrais peut-être arrêter de discuter si je ne veux pas m’y retrouver.

         De toute façon, discuter, je n’en ai plus le temps. Va bientôt falloir rendre l’antenne, je crois bien.

         Et puis ce serait des interrogatoires à n’en plus finir ! Forcément, un jugement dernier, ça ne se prononce pas sur un claquement de doigt. C’est comme pour tout procès, faut une enquête. Par exemple :

        – Pourquoi as-tu fait pleurer Nathalie ? Il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement ?

Ben non, y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Il aurait fait quoi, à ma place, le bon Dieu, s’Il avait existé ? Je dis bien existé, comme un corps, pas juste comme une idée, dans la tête de deux ou trois millions de bigotes.

         Il aurait pas divorcé ? Il aurait pas eu de maîtresses ?

        Je mérite vraiment de cohabiter avec Hitler et Franco parce que j’ai fait pleurer Nathalie ? Et Annie ? Et… ?

         Et d’ailleurs, s’Il est omniscient, pourquoi Il me pose toutes ces questions ? Ou Il a des trous de mémoires, ou c’est un sadique, qui joue au chat et à la souris avec ses créatures. Dans tous les cas, Il est pas si bon que ça. C’est Lui qui mérite l’enfer.

 

         Soudain l’hôtesse réapparaît, la sono se remet à crépiter et une voix mâle, cette fois-ci, ferme mais sourde, explique que par mesure de prudence, il est demandé à tous les passagers d’ajuster les masques à oxygène, en précisant qu’ils se décrocheront automatiquement.

... 

Suite de l'histoire le 20 février prochain.

N'oubliez pas !

Écrire commentaire

Commentaires: 4
  • #1

    Leo Baldet (vendredi, 13 février 2026 13:18)

    Merci André , tu as une imagination débordante .
    Affectueusement L B

  • #2

    André (vendredi, 13 février 2026 21:06)

    Merci, Léo. J'espère que tu as envie de connaître la suite, et que tu y prendras encore plus de plaisir

  • #3

    Thierry (vendredi, 13 février 2026 22:43)

    Un vrai bonheur de lecture, conséquence logique d'un vrai bonheur d'écriture ! Je sens un peu le regard de Boris Vian par-dessus ton épaule. C'est un régal, et on attend la suite en frétillant....

  • #4

    André (dimanche, 15 février 2026 21:35)

    Merci, Thierry. Cet éloge place la barre très haut pour les deux épisodes suivants.. Ton attente ne sera pas déçue, au contraire.