Soudain l’hôtesse réapparaît, la sono se remet à crépiter et une voix mâle, cette fois-ci, ferme mais sourde, explique que par mesure de prudence, il est demandé à tous les passagers d’ajuster les masques à oxygène, en précisant qu’ils se décrocheront automatiquement. Je regarde, je ne vois rien, je me tourne vers Véra, elle me montre : en effet, il est là. Je vois l’hôtesse, très pâle, les sourcils froncés, qui parcourt l’allée fébrilement, sans sourire, vérifiant, regard à droite, puis à gauche, que les passagers réussissent l’opération. En réponse à leurs questions, elle leur recommande de garder un calme qu’elle parvient difficilement à feindre pour elle-même, si l’on en juge par la pâleur de son visage, le timbre vibrant de sa voix et le tremblement de ses mains venues au secours d’autres mains tout aussi fébriles, occupées à la manipulation des masques, toutes aussi maladroites les unes que les autres, à commencer par les miennes et celles de Véra.
J’ai toujours suivi attentivement les instructions de sécurité qui sont données à chaque vol, en m’imposant à chaque fois de le faire aussi sérieusement que si j’étais sûr d’en avoir besoin le jour même, et comme je prends souvent l’avion, c’est dire que j’ai souvent l’occasion de penser à la mort. Et voici qu’aujourd’hui, ce 15 août 2005, la mise en scène formelle de l’hôtesse mimant les gestes de sauvetage sous le regard habituellement indifférent de certains passagers et attendri de certains autres, voici que cette mise en scène prenait enfin du sens. Que ce 15 août 2005 allât être, ou non, mon dernier jour, une chose était certaine, il ne serait pas un jour comme un autre.
Au début je pensais comme tout le monde qu’Il me ressemblerait, ou qu’Il ressemblerait à mon grand-père, qu’Il serait sans doute barbu, certainement blanc, mais il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour remettre en question ces clichés vraiment trop grossiers, aussi sexistes que racistes.
Puis sont venues d’autres questions. Dieu serait-il seul ou accompagné et si oui, par qui ? Entre toutes les croyances, laquelle était la bonne ? Serait-il entouré d’un aréopage d’anges et de saints, ou de héros, de cyclopes éborgnés ? Et si j’étais accueilli - surprise ! - par une assemblée, par la bonne vieille démocratie polythéiste grecque, par une truculente bande de divinités s’écharpant dans un joyeux bordel, tout à coup ressuscitée après 2000 ans d’engourdissement ? Je les vois masser leurs muscles engourdis avant de s’envoyer de grandes amphores de nectar alcoolisé dans le gosier.
Et pourquoi pas, après tout ?
Et, conte pour conte, celui d’Aladin, au fond, les valait bien tous. J’aimais bien l’idée qu’un génie reconnaissant me récompense de l’avoir exfiltré de sa bouteille en exauçant trois vœux de mon choix. J’en ai déjà deux, pour le troisième, ça peut venir très vite, ce n’est pas ce qui manque, les ratés de ma vie.
Par exemple, retrouver Isabelle. Elle aurait vingt ans de plus et moi aussi. Elle serait peut-être mariée, elle a eu peut-être trois enfants, elle a grossi, vieilli et moi aussi. Tout à coup j’ai moins envie. Ou alors, qui sait, elle est morte. Tu veux la retrouver ? me dit le génie. Tu vas la retrouver, dans quelques minutes, quand l’avion se sera écrasé.
Car il va s’écraser, je le sais maintenant. Je le sens.
Mais si tu retrouves cette jeune femme, tu vas en retrouver d’autres. C’est à prendre ou à laisser. Tu retrouveras les autres, celles que tu as trahies, ceux qui t’ont trahi, ceux que tu as fuis, dont tu as fui la présence, il va falloir te les retaper.
Tout ça est décidément invraisemblable.
Je regarde Véra, assise près du hublot. En d’autres circonstances, son beau visage déformé par le masque m’aurait fait rire. Soudain, elle tapote mon épaule et me désigne le hublot : on y voit briller l’acier de deux immenses ailes. On dirait un avion de chasse.
C’est un avion de chasse, confirme Véra, avec son sens intact de l’autorité, avec un accent tchèque plus affirmé que jamais, quasiment libéré. Comme si je lui avais posé la question, comme si elle m’avait entendu la poser en pensée.
Qu’est-ce que ça veut dire ? On est en guerre ? On est pris en chasse ? Non, cet appareil nous accompagne, je le comprends maintenant. Mais voilà qu’il disparaît soudain, tandis que je me sens secoué comme jamais, puis il réapparaît, je comprends que c’est notre appareil qui a tangué. Il tangue de nouveau, il tombe dans un trou d’air qui n’en est pas un, il descend, je le sens dans les oreilles, il descend.
On perd de l’altitude, toute la carlingue s’en aperçoit, il y a des oh !, des murmures, et même quelques cris, des jurons plus ou moins étouffés, je devine des « putains », des « oh mon dieu ! » lancés dans plusieurs langues, puis, soudain, c’est la voix de Véra qui résonne à mes oreilles, de manière inattendue ; elle a perdu son sang-froid et son français en même temps et c’est en tchèque que je l’entends marmonner un couplet que je devine être une prière, je crois reconnaître le « je vous salue marie » d’après la mélodie.
J’ai repensé au génie tout à l’heure. Ça fait pourtant longtemps que j’y ai renoncé. Je n’avais pas attendu ce voyage pour en rêver, avant de cesser d’y croire. Personne ne remonte le temps. Le temps est un courant continu, qui ne s’arrête jamais. Après la mort la vie continue, le-Roi-est-mort-vive-le-Roi, après-la-pluie-le-beau-temps et pendant la mort continuent les travaux de la vie. Tout ça, je l’avais déjà compris bien des années auparavant, bien avant de prendre cet avion. Il n’y aurait pas de paradis ni d’enfer, il n’y aurait pas davantage de néant : le néant est inconcevable, donc il n’est pas. Il y aurait une nouvelle vie.
L’avion n’a pas cessé de perdre de l’altitude pendant que ces pensées, à toute vitesse elles aussi, me traversaient l’esprit. Elles allaient encore plus vite que lui.
Une nouvelle vie sous une nouvelle forme, voilà tout. On « referait sa vie » comme on dit, et pour une fois, cela voudrait dire quelque chose, cela prendrait un sens, auprès duquel la simple idée de se remarier ferait bien pâle figure. Cette acception mesquine, bourgeoise et littéralement terre-à-terre ne ferait pas le poids. « Est-ce que tu vas refaire ta vie ? » me demandait-on après mon divorce. C’était un doux euphémisme, auprès de ce qui va m’arriver maintenant.
Tout à l’heure je serai un oiseau, un grand aigle par exemple, je planerai tranquillement au-dessus de cette terre qui m’aura fracassé, je ne dis pas ça pour me rassurer, non, c’est le résultat d’une mûre réflexion. Un oiseau, ou un poisson, ou encore un cheval, ce sont mes animaux préférés.
Ou alors un homme. C’est moins sexy, d’accord, mais, au moins, je connais la langue.
Donc, pas de quoi avoir peur, au contraire, plutôt avoir hâte, d’ailleurs je ne tremble pas, juste un petit nœud à l’estomac, un petit frisson, de froid sans doute, n’ayant jamais été oiseau je ne sais pas quelle température on ressent à cette altitude, n’ayant jamais été poisson, ne sais ce qu’il en est de celle de l’eau selon la profondeur.
Je regarde Véra. Depuis quand sommes-nous blottis l’un contre l’autre, je ne le sais plus, cela a dû se faire spontanément. Il se confirme que dans des situations dramatiques, l’Homme est capable de grands gestes. Pourtant, le rapprochement de nos corps ne change rien à l’abîme qui sépare nos pensées et nos croyances et malgré la tendresse qui nous unit et nous rassure au seuil de la mort, je la perçois soudain comme une étrangère.
Une étrangère qui n’avait rien lu de ce que j’avais lu sur la métempsychose, de Pythagore jusqu’aux bouddhistes les plus jusqu’au-boutistes. J’avais consulté les anthropologues, qui me racontaient que certains Amérindiens, comme les Yagua d’Amazonie, extrayaient les dents des têtes coupées de leurs ennemis afin de s’approprier leur force vitale, quand d’autres les scalpaient pour la même raison. Et j’avais conclu que rationnellement, parmi toutes les pensées de l’au-delà, de l’après-mort, c’était la plus convaincante. De toutes les spéculations, c’était la plus vraisemblable. De toutes les hypothèses, c’était au fond, sinon la plus rationnelle, du moins la moins irrationnelle.
Quand j’eus la faiblesse une seule fois d’en parler à Véra, elle haussa les épaules avec une ironie indulgente, dénonçant une superstition. Le grand mot était lâché. Je lui répondis que ma superstition valait bien les siennes. J’ai découvert dernièrement sa ferveur catholique orthodoxe et je lui en voulus de ne pas m’en avoir averti plus tôt. Aujourd’hui, en cet instant, qui de nous deux a le moins peur ?
Répétons-le : la vie est une sorte de magasin d’énergie qui circule entre une multitude d’êtres, lesquels se la transmettent les uns aux autres comme on passe un relais. Ça ressemble au fond au cycle de l’eau. Rien ne se perd, rien ne se crée. La mer devient nuage, le nuage devient pluie, la pluie ruisseau, le ruisseau rivière et la rivière retourne à la mer. De même le vieillard redevient-il un nouveau-né, la grand-mère peut se retrouver petit garçon, l’oiseau peut donner naissance à une biche, le poisson à une future poissonnière, la vache à un vétérinaire en herbe, tout est envisageable.
Je mets quiconque au défi de trouver mieux, à la fois plus beau et plus intelligent. Vous pouvez mettre toutes les croyances que vous voulez à côté de cette théorie, elles feront bien pâle figure, c’est moi qui vous le dis.
L’avion tangue de nouveau. Il tangue et re-tangue, il perd de l’altitude, tout en accélérant, on entend quelques cris, on ne voit plus d’hôtesses nulle part, les écouteurs sont devenus muets, à moins que leur grésillement ne se trouve couvert par le vrombissement des moteurs, ou par ce sifflement aigu, de plus en plus strident, comme l’accompagnement d’une … chute libre. L’appareil tangue encore et encore. C’est peu dire qu’il tangue, pour désigner les secousses qu’il nous envoie de plus en plus souvent dans les tripes, de plus en plus souvent et de plus en plus fort, ce n’est pas qu’il tangue c’est plutôt qu’il tremble, agité d’un mouvement rotatif sur lui-même, qui nous expédie le torse tour à tour à droite et à gauche. Je sens mon estomac se nouer, mon visage transpirer dans ce masque que chacun de ces mouvements menace de décrocher.
C’est vraiment pour aujourd’hui. Je contemple après-coup dans mon esprit la ridicule lueur d’espoir qui n’osait pas dire son nom, car il n’y a pas plus de raison d’espérer s’en sortir dans cette vie-là que dans la suivante. Pourquoi la première vaudrait-elle à ce point de s’y accrocher, de s’y cramponner ? Fut-elle à ce point séduisante ?
Ne nous laissons pas distraire.
Je sais ce qui va vraiment se passer dans un instant. Je sais que je serai un autre, tout simplement (peut-être une autre, qui sait, ce serait tellement excitant), enfin bref, en tout cas, je sais que je ne serai plus moi.
Je ne serai plus ce type né en 1951 d’un père ajusteur et d’une mère « faisant des ménages », qui avait rêvé d’être architecte avant de travailler près de chez lui dans un cabinet de géomètre -expert. Va savoir où ils me feront naître, mais peu importe, quel que soit le trottoir du monde où il me faudra refaire mes premiers pas, cette fois on ne m’aura pas, pas question de rééditer les mêmes erreurs, j’aurai l’expérience d’une vie.
Oui, où me feront-ils naître ? (Ils ? Μais qui est « ils » ?)
Je ne sais rien de tout cela, je ne sais pas avec quoi je partirai dans cette nouvelle vie ni ce que je n’aurai plus, il est au moins une chose que je suis sûr de retrouver tout à l’heure : la jeunesse ! Et tant pis s’il faut repasser par le stade humiliant du bébé incontinent et cul de jatte, de l’ado découvrant dans son bas-ventre une autre sorte d’incontinence (à moins que je naisse fille qui sait, et pourquoi pas, je suis prêt à assumer les contraintes du genre, il paraît que les règles n’ont pas changé), tant pis pour ces mauvais moments à passer, je saute une étape, je me retrouve à vingt ans putain, avec un corps de vingt ans, un sexe de vingt ans, comment je m’en servirai cette fois-ci, comment j’en profiterai désormais, de ces vingt ans-là, vous pouvez pas imaginer, il me faudrait des siècles pour le raconter, bien plus que les quelques minutes que je sens me rester…
D’ailleurs, ça sera largement plus facile avec un autre corps. J’étais pas mal, mais la prochaine fois, j’opterais bien pour des yeux bleus, et puis, si c’était pas trop demander, être juste un peu plus grand. Paraît que ça passe mieux auprès des filles.
Oui, où naître ? Où ne pas naître, telle est la nouvelle question. Je n’ai pas beaucoup de temps pour fournir une réponse. Du temps, c’est une chose, mais de l’imagination, est-ce que j’en ai ?
Ce pourrait être à New York, par exemple, mais qu’est-ce que tu connais de New York ? Manhattan ou Harlem ? Noir ? Blanc ? Blanche ? Noire ? Et San Francisco, ça ne serait pas mieux, par exemple ? Ou plutôt non, Los Angelès, Hollywood, ça, c’est la classe ! Ou Las Vegas, ou Miami, en Amérique en tout cas. Mais pourquoi l’Amérique ? Et d’abord, celle du nord ou du sud ? Mais je suis nul en anglais. Mauvais choix.
Depuis le temps que l’avion perd de l’altitude, il y a belle lurette qu’on devrait être écrabouillé. Mais combien de minutes se sont-elles égrenées ? Peut-être moins qu’il n’y paraît. Si le temps est court, il est dense, la pensée est fulgurante, accélérée par le danger. Elle défile comme le coeur bat, à toute vitesse.
Si c’est pour aujourd’hui, qu’on en finisse, me dis-je tout haut, en articulant bien les syllabes, comme pour mieux m’en convaincre, comme pour couvrir cette autre voix qui dit « tu es sûr ? ». C’est la voix du corps qui étouffe, qui voudrait sortir, qui s’accroche à ce masque à travers lequel, pour échapper à la suffocation, il aspire de grandes goulées d’un oxygène qui lui semble de plus en plus rare, qu’il imagine en quantité finie dans une grande cuve en train de se vider peu à peu sous les aspirations voraces de 115 passagers auxquels s’ajoutent les membres de l’équipage.
Entre ça, les secousses et cette odeur de gaz qui monte, il me vient maintenant une envie de vomir. Je transpire, ma gorge se noue, étouffe mes pensées les plus rassurantes, les « il fallait bien que ça arrive un jour » qui ne parviennent pas à se frayer un chemin
Alors, où ?
Se peut-il que ma liberté fondamentale de choisir mon lieu de (re)naissance soit limitée par mon ignorance en géographie ?
Au fond, ne vaudrait-il pas mieux renaître en France, avec la Sécu, avec les quatre saisons, la diversité des climats, la douceur, le prix unique du livre, sans les animaux sauvages ? Oui, mais où ? En Bretagne, avec la pluie, sur la Côte, au soleil, à Nice, à Saint Tropez, tous ces noms évocateurs ? Saint-Tropez, qui sonne comme trois gouttes, Nice, comme une brise. L’impression ridicule, en ce dernier moment, de consulter le catalogue d’une agence de voyage. À part ça, je vois pas où.
Donc, d’abord apprendre la géographie. L’anglais, aussi, l’espagnol, pourquoi pas.
Ou alors, plutôt que choisir un lieu, choisir quoi y faire.
Où que ce soit, faire d’autres choix, voilà tout.
J’ai senti Véra se détacher soudain de moi, vu sa tête se tourner vers le hublot, entendu son cri, compris ce qu’elle a dû apercevoir à travers ce hublot : la terre qui se rapproche. La montagne, mais quelle montagne ? Des collines peut-être, qui se font montagne en grossissant à toute vitesse. Moi je n’ose pas regarder, mais je vois tout dans ces yeux fixés vers moi, des yeux horrifiés qui m’implorent, je ne la reconnais pas, cet affolement ne lui ressemble pas, est-ce que moi aussi je ressemble à ça dans ses yeux, est-ce qu’elle ne me reconnaît pas davantage, est-ce que nous en sommes tous là dans cette carlingue ?
Je ne sais même plus à quoi je pensais, juste avant. D’ailleurs, tandis que l’avion tangue de nouveau, qu’il tremble, qu’il est agité de secousses de plus en plus violentes, y a-t-il encore de la place pour la pensée ?
Ah oui, ou naître ? Mais la question, aussitôt posée, était déjà contestée, je m’en souviens. Peu importe, me disais-je, concentre-toi plutôt sur ce que tu peux choisir. Tu peux choisir de tout renier ou de tout assumer, de tout répéter à l’identique ou de tout inverser. En quelques secondes j’ai oscillé entre les deux tentations extrêmes, celle de la table rase et celle de l’obstination : tout recommencer à zéro puisque tout fut raté ou, au contraire, reconduire les mêmes choix puisqu’ils étaient les bons, puisqu’ils n’ont au fond pas si mal réussi et que, quand ils ont raté, c’était par manque de chance. « Si c’était à refaire, je le referais », je me surprenais parfois, le temps d’un éclair, à reprendre à mon compte ce cri de rage, ce slogan vengeur.
Mais ces hypothèses n’étaient là que pour être dénoncées. À quoi bon une nouvelle vie si c’est pour la remplir comme l’ancienne ? Il faudra la vivre différemment, c’est tout. Profiter de l’expérience. S’y prendre plus tôt. Aller tout de suite à l’essentiel. Ne pas se disperser, choisir une orientation et s’y tenir. Y consacrer la totalité de cette nouvelle vie, du début à la fin. C’est, ou l’architecture, ou la musique, pas les deux. C’est ou Véra ou Isabelle. C’est ou des enfants, ou des voyages, ou du confort, ou du succès...Tout est là. Je n’aurai plus ces hésitations, ces tâtonnements, ces dispersions. Tout à l’heure. Parce que je saurai.
Même si je suis un autre, même si je suis un oiseau ? Saurai-je ce que je sais maintenant, ou saurai-je du savoir d’un oiseau ? Oh, ma tête !
Ces minutes sont dernières dans tous les sens du terme. L’avion perd toujours de l’altitude et en même temps, ce qui me semble a priori contraire à l’habitude, au bon sens, à la bienséance, c’est qu’il accélère. Il descend de plus en plus vite, ça fait au moins une heure qu’il n’arrête pas de descendre de plus en plus vite, non, je sais bien que ça ne fait pas une heure, dix minutes tout au plus, peut-être cinq, mais j’ai l’impression qu’il n’a jamais fait autre chose, cet appareil de mes deux, que de descendre à toute vitesse, au point qu’il devrait déjà avoir touché le sol, qu’est-ce qu’il attend, ça veut dire que ça peut venir à tout instant maintenant, il faut se protéger, je me couvre la tête de mes mains, je vois Véra qui fait de même, alors je prends une initiative, la première depuis des années, je ramène ses épaules vers les miennes et nous décidons de mourir ensemble.
Je n’ai pas peur, ce n’est pas moi, c’est l’avion, qui tremble et qui me fait trembler, c’est aussi la peur, c’est vrai, j’ai peur, j’ai la trouille, qui ne l’aurait pas ? Je meurs de trouille, expression idiote, inversons, j’ai la trouille de mourir serait plus juste. J’ai la trouille mais qu’on ne compte pas sur moi pour m’accrocher aux branches, me mettre à prier, croiser les mains, lever les yeux au ciel (c’est-à-dire, en fait, au plafond de la carlingue), bref, manquer de dignité.
Le remède, tandis que l’avion pique du nez, qu’il accélère de plus belle, qu’il fonce vers le néant, le remède, c’est la pensée : se forcer à raisonner.
Décidément non, désolé, on ne me fera pas croire que dans une heure, que dis-je, une minute, je serai reçu par un vieillard barbu qui décidera de mon sort, et d’abord en quelle langue, hein ? Et pourquoi barbu, et pourquoi pas une femme, est-ce qu’elle sera jolie, est-ce qu’elle sera… habillée, à quoi ça ressemble la beauté sans corps, qu’est-ce que la nudité des âmes, etc.
Ab...ahhhh...surde...ing !
J’ai voulu dire absurde, tout ça est absurde, mais énorme secousse en même temps, l’avion a plus que tangué, dansé, roulé, valsé, dégringolé, Véra a hurlé, moi aussi sans doute, ma tête a résonné en cognant contre la… tablette, d’où le ding, absurding, abasurding, comme abasourdi. Halètements. Reprendre ses esprits.
En tombant, l’avion a entraîné mes pensées dans sa chute, elles ont tourbillonné, comme précipitées au fond d’un grand puits et arrivées au fond, ce qui m’en est resté, c’est encore cette image de Nathalie de son visage en décomposition quand nous lui annonçâmes notre divorce. En arrière-plan, celui de Stéphane, faussement indifférent, il crâne comme elle (Nathalie) crânait aussi auparavant, quand ça n’était pas encore d’actualité. Quand est-ce que vous vous séparez, qu’on ait la paix ? S’écriait-elle cyniquement en entendant les éclats de nos disputes.
Tout ça est absurde. Où en étais-je ?
En fait, toutes ces pensées, c’est tout à l’heure que je les avais, au calme, c’est aussi avant, au long des années, quand j’avais le temps, tandis que là, tout de suite, j’ai juste le temps de les évoquer. Mécaniquement. Je les effleure.
N’empêche, il y a urgence. C’est dans quelques secondes. C’est quoi, le néant, le vide ? Comment je vais me sentir dans quelques secondes ?
Hors sujet, la question du comment. Tu ne te sentiras plus du tout.
Ben oui, désolé.
Au secours !
Ben non. Trop absurde. Si pas de Dieu, pas de néant, c’est que rien ne s’arrête, la vie continue. Mais pas la même, tout simplement.
Pas de Dieu, pas de néant non plus, il y a beaucoup mieux, une nouvelle vie.
Et rien n’y sera plus comme avant. Elle sera, la nouvelle, magnifique, me vengera de tous les ratés de celle-ci.
Voilà, c’est pour bientôt, pour très bientôt maintenant, l’avion tangue, l’avion vibre, il est animé de secousses de plus en plus fortes, je n’ai pas peur, je n’ai aucune raison d’avoir peur, l’avion nous secoue de plus en plus souvent, de plus en plus violemment, à chaque secousse je me dis que c’est la dernière, la plus forte, la plus mortelle, la décisive, mais il s’en ajoute une à chaque fois, je n’ai pas peur, je n’ai pas peur, voilà, c’est maintenant, j’entends des hurlements, une secousse, la plus énorme de toute, la dernière, je n’ai pas peur, je n’ai pas peur, pas peur, pas peur, PAS PEUR… PEUR !
Maintenant je me réveille. Ce fut un terrible choc, mais le plus dur est passé.
Le choc fut si dur que je ne me souviens plus de rien.
Je me souviens seulement que j’ai eu très peur, et puis très mal. Très PEUR, puis très MAL.
Alors je demande :
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
Personne ne me répond. Alors je répète plus fort :
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est l’avion ?
Je me relève, j’essaie de me relever, de me mettre sur mes deux coudes, et j’ai très mal soudain, l’impression d’être en bouillie. Normal, l’avion m’a écrasé.
– Ne bouge pas.
Une vieille femme s’est penchée sur moi.
– Ne bouge surtout pas, répète-t-elle, tu aurais mal.
J’ai déjà mal. J’ai chaud, aussi, je transpire.
La vieille femme s’est approchée, a bien écouté ce que je disais, mais elle secoue la tête, intriguée. Comme si elle ne comprenait pas. Je répète :
– Où est l’avion ? Winnii At-taïra ?
Alors elle comprend et je comprends que si elle comprend c’est parce que j’ai changé de langue. Elle dit :
– L’avion, mais quel avion ?
Dans quelle langue m’exprimais-je juste avant ? Tout est brouillé dans mon esprit. Le choc, certainement. J’entends alors d’autres voix derrière moi, autour de moi.
– Il est mahboul, dit l’une d’entre elles, derrière la vieille femme.
– Ce doit être le choc, complète Oummi.
Comment avais-je pu ne pas reconnaître ma mère derrière les traits de la vieille femme, si familiers sous le foulard ? Son visage s’est reconstitué, il a acquis de la netteté comme sous l’effet d’une molette de réglage. Il vaudrait mieux dire du sens, en même temps que se reconstituait dans ma mémoire l’ensemble de ma vie actuelle.
– Il a dû rêver, dit une autre voix.
Est-ce que j’ai rêvé ? Une petite voix intérieure me commande d’articuler résolument :
– Oui, j’ai dû rêver.
Pas de réaction. Je précise :
– Kon’tou nahlem.
Le visage d’Oummi s’éclaire.
– Tu vois, dit la voix. J’avais raison.
– Ou alors il est vraiment mahboul, insiste une autre voix.
– Nous devons partir, dit ma mère sans relever. Ma sœur Leïla confirme du menton. Elles me regardent toutes les deux puis se regardent mutuellement, avec insistance, avec inquiétude et dans ce regard je devine la question qu’elles se posent : faut-il tout lui dire ?
– Mon fils, commence ma mère. Ibnii…
– Oui, Oummi ?
– Ne bouge pas, mon fils.
Bouger ? J’essaie, mais c’est au prix d’un nouvel accès de douleur.
Oummi me regarde sévèrement, comme pour signifier : je t’avais bien dit de ne pas bouger. Moi je croyais que ça voulait dire « écoute-moi ».
– Écoute moi, dit-elle précisément. Asma’.
Ma parole, ces mères. On dirait qu’elles lisent dans vos pensées.
– On doit partir. C’est pour ça qu’on est dans ce camion.
Je transpire, parce que j’ai mal mais aussi parce que j’ai chaud. Il fait très chaud, la poussière vole, pénètre mes narines. Soudain, j’ai encore plus mal, j’ai senti mes deux jambes, puis mon buste, secoués à droite et à gauche, ça continue à secouer et à chaque secousse, ça fait encore plus mal. Ça fait mal partout, mais surtout dans ma jambe droite, impression d’une aiguille qui me la traverse de la cheville jusqu’au genou.
– J’ai mal !
– Nous avons tous mal, dit ma mère.
– Qu’est-ce qu’elle a ma jambe ?
– Tes blessures sont légères, me dit Oummi, mais notre maison est entièrement détruite. Nous devons partir.
(Légères, légères… !)
– Encore, tu as eu de la chance. Remercie le Dieu.
– Lequel ?
Ça m’a échappé, j’ai aussitôt regretté cette question.
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