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Un corbeau dans la campagne (1)

J’avais déjà reçu cinq lettres anonymes lorsque je pris ma décision : mon courage n’avait d’égal que la lâcheté de leur auteur. Cinq lettres en l’espace de six mois, à intervalles inégaux de deux à quatre semaines, rythme dont je reste persuadé que, pour irrégulier qu’il fût, il ne devait rien au hasard et qu’il était soigneusement pensé pour me déstabiliser.

Six mois, cinq lettres, c’est dire que ma décision, je ne l’ai pas prise à la légère. Je l’ai prise malgré ce harcèlement, à cause de lui peut-être : je n’étais pas homme à me laisser intimider par quelques chiffons de papier mal écrits.

C’est la colère qui me fait écrire cela car en réalité, l’auteur, malgré d’inévitables fautes d’orthographe, n’avait rien d’un analphabète.

Chiffonnées, ses feuilles de papier l’étaient moins que moi. Ne les imaginez pas comme celles qu’on décrit dans les polars, sordides, composées par assemblage de caractères découpés dans du papier-journal, tutoyant avec gourmandise, manipulant l’insulte et les grossièretés, souhaitant les pires outrages à la mère de leur destinataire …

Celles-ci, soigneusement pliées dans des enveloppes non affranchies, étaient dactylographiées à l’ordinateur, avec une police élégante (Comic sans MS, recommandée par l’Education nationale faciliter la lecture des dyslexiques). Le ton en était d’une extrême politesse, surtout celui de la première, je cite : « Etes-vous vraiment sûr de vouloir vous représenter à cette élection ? Je crois savoir que cette décision ne vous portera pas que du bonheur. Cassandre »

Quand je l’ai reçue, je n’étais pas encore suffisamment angoissé pour ne pas goûter la qualité littéraire du texte. J’appréciai l’ironie cachée derrière l’emploi de cette litote («…pas que du bonheur… »), l’humour qui avait présidé  à la décision paradoxale de signer une lettre anonyme, enfin le degré d’érudition dont témoignait le choix du pseudonyme. Ce qu’il fallait lire entre les lignes, c’était : « Non seulement je suis poli, mais je suis cultivé ». Je mettais d’office mon harceleur au masculin, alors même qu’il signait au féminin.

J’ai essayé de me remémorer les noms de tous les administrés qui avaient dû essuyer un refus de permis de construire, de logement social, de place en crèche ou à la cantine scolaire…  Mais je ne connaissais pas tous les cas et je n’étais de toute façon pas le seul responsable de ces décisions. Du reste, à combien d’années fallait-il remonter ? Six ans, douze ans ? Il y a des rancunes qui se ruminent longtemps…

Il fallait compter avec les susceptibilités et les superstitions les plus délirantes : à qui avais-je bien pu oublier de serrer la main, qui estimait avoir divorcé à cause d’un mariage mal célébré par mes soins, qui me rendrait responsable de son échec au permis de conduire, de son licenciement ?

Parmi les autres pistes j’ai pensé à un entrepreneur dépité de ne pas avoir obtenu tel ou tel marché public. Les harceleurs sont représentatifs, je crois, de la société. Il y en a de très intelligents, il y en a de très bêtes. Celui-ci devait ignorer l’existence des commissions d’appels d’offres.  Si j’apposais bien ma signature au bas du contrat, ce n’était pas vraiment moi qui prenais la décision cruciale de sélectionner une entreprise parmi une dizaine. Mais j’en savais malgré tout suffisamment sur la nature humaine pour penser que la haine a besoin d’un visage pour s’exprimer. On ne se venge pas d’une commission.

         Tout aussi courtoise, la deuxième lettre se faisait déjà un peu plus sèche : « Nous avons des informations compromettantes sur vous. Il est encore temps de vous retirer de la course. »

Elle vous avait un je-ne-sais-quoi de plus inquiétant que la première : l’anonymat ne se cachait même plus derrière un pseudo, comme si l’auteur estimait que je ne méritais même plus son érudition (en quoi avais-je pu le décevoir entre la première et la deuxième lettre ?) ; de plus, l’usage du « nous » suggérait l’existence, derrière l’auteur, d’une organisation, d’une puissance collective tapie derrière moi, prête à frapper de manière implacable. J’étais traqué.

Il en fallait bien davantage, cependant, pour m’intimider au point de me pousser à renoncer à ma candidature. Je n’en parlai même pas à mon équipe, désireux de ne pas l’inquiéter inutilement, ou craignant qu’elle ne me rît au nez si je manifestais la moindre inquiétude. Vous comprenez, j’avais une responsabilité auprès de mes compagnons colistiers, j’aurais eu honte de les laisser tomber à ce stade, en renonçant à ma position de tête de liste. Je sais bien que personne n’est indispensable, mais tout de même : sans me flatter, je dois dire que si j’avais suscité bien des haines chez certains (j’en était conscient), j’avais aussi acquis au fil du temps une notoriété qui demeurait un atout majeur pour notre campagne. Il n’était pas question pour moi d’entraîner toute mon équipe dans l’échec en cédant lâchement à des menaces encore plus lâches.

Du reste, j’étais tranquille. J’avais beau repasser le film de ma vie dans ma tête, je ne voyais vraiment pas sur quelles « informations compromettantes » le corbeau pouvait s’appuyer pour entraîner ma chute. Je payais toutes mes notes de restaurant, n’avais jamais fait appel à des prostituées, n’avais jamais eu à subir le moindre redressement fiscal, ne consultais aucun site pornographique et si j’avais bien (sans doute comme tout le monde) quelquefois dépassé le 50 km à l’heure dans les rues si larges et si bien aménagées (et pour cause !) de notre petite ville, j’avais toujours scrupuleusement réglé mes contraventions. Tout aussi scrupuleusement je cherchais et recherchais dans le moindre recoin de ma mémoire, je cherchais tous azimuts, mais en vain. Je réalisai alors qu’en me creusant ainsi la tête jusqu’à l’obsession, en me torturant l’esprit jusqu’à l’insomnie, je ne faisais que jouer son jeu : quelle autre raison avait-il de cultiver le mystère, d’évoquer des informations sans rien préciser de leur teneur que de semer en moi l’angoisse, pour ne pas dire la terreur ? Et je marchais ! En réalité, s’il ne disait rien, c’est qu’il n’y avait rien, voilà tout.

Pas davantage affranchie que la première, cette deuxième lettre avait donc été comme elle directement déposée dans notre boîte aux lettres par son auteur ou par l’une ou l’un de ses complices. Cet élément était intéressant pour l’enquête personnelle que je décidai aussitôt de mener à bien, discrètement bien sûr, pour ne pas dire secrètement. Je n’avais même pas l’intention de la partager avec ma famille. Comment l’individu avait-il pu pénétrer sans y être autorisé dans un immeuble barricadé comme ils le sont tous de nos jours, interdit à toute personne étrangère, sauf autorisation expresse signifiée par interphone ? Cela n’était possible que si l’individu résidait lui-même dans l’immeuble, idée qui me remplit soudain d’une excitation euphorique, tant elle allait faciliter mon enquête en limitant le champ des possibles et la zone de suspicion, en ramenant de plus l’infini à 49 le nombre potentiel de mes suspects.  Mais très vite l’euphorie retomba, lorsque je réalisai qu’il n’était pas si difficile pour une personne étrangère de se faire ouvrir en sonnant au hasard chez un habitant, quitte à renouveler l’opération en cas d’échec. Pour dix résidents méfiants, il devait bien s’en trouver au moins un de complaisant. Il suffisait de tomber dessus, affaire de patience.

Entre les multiples réunions auxquelles s’ajoutaient les rencontres impromptues, les urgences, les incidents à gérer, les invitations à honorer pour faire bonne figure, vous imaginez sans peine que je n’étais jamais à la maison avant la tombée de la nuit dans le meilleur des cas et pourtant, le croirez-vous, j’étais généralement le premier à rentrer et à ouvrir ma boîte aux lettres, car ma femme Audrey cumulait son travail d’assistante sociale avec un mandat électoral au conseil départemental, c’est dire que nos enfants ne  nous voyaient pas souvent. Dès l’entrée en sixième d’Enzo, nous avions implicitement passé au collège le relais de la garde qu’assumaient les nounous jusque alors. Avec les informations dont je dispose maintenant, je reconnais que ce n’était guère glorieux, mais n’anticipons pas.

Or, exceptionnellement, Audrey rentra avant moi le jour où je reçus la troisième lettre anonyme. Je devrais dire « nous reçûmes », non seulement parce que c’est Audrey qui me la tendit après en avoir pris connaissance, mais surtout parce que son contenu, à nouveau conjugué à la 1ere personne du singulier, la concernait, si je puis dire, à moitié, je cite :

« Je sais que vous faites chambre à part »

Ce passage m’avait immédiatement sauté à la figure au point de m’en faire oublier tout le reste.

. « Même si c’était vrai, en quoi cela te regarde-t-il ? me surpris-je à demander tout haut, comme si j’avais à me justifier, à discuter avec ce corbeau, comme s’il était digne de mon argumentation.

C’est moi-même en réalité que j’interrogeais : comment savait-il cela, en quoi était-ce scandaleux, que pouvait-il bien faire d’une pareille information ?

Il m’arrivait en effet de temps en temps de déplier le canapé du salon en plein milieu de la nuit. J’avais des insomnies, sans doute causées par les multiples soucis et inquiétudes inhérents à l’exercice de ma fonction et que les agissements de ce cinglé n’étaient pas faits pour atténuer. Cela arrivait de temps en temps… de plus en plus souvent, en fait.

Était-ce cela, « faire chambre à part » ? Cette pratique, en tout cas,  n’altérait en aucune façon le sentiment que j’éprouvais à l’égard d’Audrey, ni même le désir toujours aussi vivace que j’avais pour elle et qui n’avait d’égal que celui dont je croyais savoir qu’elle éprouvait en retour pour moi, que nous assouvissions assez régulièrement le soir très tard, qui était encore plus fort que ma fatigue et qui ne m’empêchait nullement de me réveiller au beau milieu de la nuit, voire au petit matin, ressassant alors tout ce qui m’empêchait de retrouver le sommeil avant de me lever, d’aller déplier le canapé du salon pour y lire un moment.

A mes yeux, en impliquant mon épouse, le corbeau avait franchi un pas supplémentaire dans l’indignité.

« Tu devrais porter plainte », me conseilla Audrey quand, à cette occasion, je lui eux révélé l’existence des deux premières lettres. Déposer plainte, j’y avais pensé, bien entendu, mais j’hésitais. Fallait-il vraiment, à la veille de la campagne électorale, porter l’affaire au grand jour ? Ne valait-il pas mieux faire le dos rond ? « Il » allait peut-être se lasser.

« Il » (et si c’était « elle » ?) ne se lassa pas. La quatrième lettre, je l’avais trouvée trois semaines après la précédente. J’avais eu le temps d’oublier les trois premières, d’où un effet « douche froide » certainement voulu.

Il y paraissait plus nerveux, semblait s’impatienter. C’est ainsi que j’interprétai le rythme plus saccadé - « Si tu t’obstines, sache que je serai présent à chacune de tes réunions publiques et que je pourrirai ta campagne. » - et, surtout le passage au tutoiement, qui semblait inédit même si le « vous » de la lettre précédente, en s’adressant au couple, ne marquait déjà plus le pluriel de politesse.

On percevait une évolution du ton, qui se faisait comminatoire et direct. L’auteur ne cherchait même plus à cacher son hostilité, pour ne pas dire sa haine probable. Le mot « pourrir » avait quelque chose de volontairement - pensais-je - dégoûtant.

Il m’en fallait plus pour m’intimider, décidai-je. De toute façon, je n’avais pas attendu le corbeau pour réfléchir. Que je rempile ou non, il ne serait pour rien dans mon choix. La tête froide, je disposais calmement sur les deux plateaux de la balance les arguments objectifs qui influaient sur lui, dans un sens ou dans l’autre. J’avais été élu maire pour la première fois en 2014, à l’âge de 28 ans, ce qui n’était pas allé, à l’époque, sans susciter des jalousies : un jeune issu de l’immigration avait brûlé la politesse à tant de vieux enracinés qui attendaient leur tour depuis si longtemps. Je ne pouvais m’empêcher de penser que ces vieilles rancoeurs, plus ou moins mal refermées, n’étaient peut-être pas complètement étrangères à l’épistolaire hostilité qui s’abattait désormais sur moi. Après un deuxième mandat, je pouvais me dire qu’il était temps pour moi de passer le relais. C’était l’avis d’Audrey, qui trouvait que je ne passais pas assez de temps avec nos enfants. A chaque mauvaise note d’Enzo, qui restait chaque soir à l’étude pour faire ses devoirs, elle soupirait qu’un papa, c’est quand même mieux qu’un surveillant. Je lui répondais qu’une maman, c’était pas mal non plus. Et quand je voyais ma grande Anaïs bouder ou s’enfermer dans sa chambre à pianoter sur son portable ou à se concocter d’invraisemblables maquillages, je me disais avec un brin de mauvaise foi qu’elle n’avait pas vraiment besoin de moi et qu’au moins, en évitant de la solliciter, j’échappais à ses accès de colère, à ses jugements à l’emporte-pièce, et à de toujours possibles dégradations matérielles. Détrompe-toi, me disait Audrey, c’est un appel, ça veut dire : « Papa, on ne te voit jamais. Il serait temps que tu t’occupes un peu de nous. ». Je lui retournais le compliment, lui faisant remarquer qu’elle n’était guère plus disponible que moi. Du reste, n’était-ce pas un peu pour eux que je re-postulais pour la mairie ? Il y avait ce projet de médiathèque qui me tenait particulièrement à cœur et je leur disais (en tout cas je me disais, plus exactement, je me disais que je leur dirais) qu’ils seraient les premiers à en profiter.

Et puis, j’avais toujours cette envie de m’engager au service de mes concitoyens. Mon premier mandat avait été difficile, c’était en somme la phase d’apprentissage du métier. Il fallut faire face à toutes les épreuves qui ne sont indiquées dans aucun manuel, affronter les jalousies, les mesquineries, assumer toutes les maladresses des premiers pas. Ma réélection pour un deuxième mandat m’avait rassuré et encouragé : ainsi mes concitoyens gardaient leur confiance, ne me tenaient pas rigueur de ces maladresses et, plus important encore, semblaient dans leur majorité avoir compris que j’étais l’un des leurs, que j’étais aussi français qu’eux, que je parlais leur langue aussi bien qu’eux et même beaucoup mieux que certains d’entre eux.

Et maintenant que j’étais rôdé, j’eusse trouvé dommage de m’arrêter en si bon chemin. Si je la comparais avec d’autres, notre petite ville ne m’apparaissait finalement pas si difficile ni à vivre ni à gérer. Il y avait bien quelques soucis, comme par exemple cette montée perceptible de la délinquance, que l’on croyait jusque-là réservée aux grandes villes mais qui semblait essaimer jusque chez nous, en lien avec le trafic de stupéfiants : cette gigantesque entreprise multinationale cherchait dans les petites bourgades de nouveaux espaces d’investissement au fur et à mesure que la concurrence et la répression policière menaçaient ses fiefs habituels. On commençait à voir sur nos murs, dans des quartiers un peu reculés, des graffitis d’une essence bien plus commerciale qu’artistique, ressemblant, abstraction faite des fautes d’orthographe et de ces signaux codés incompréhensibles au commun abstinent des mortels, à de véritables devis, auxquels ne manquait que le chiffrage de la TVA. On commençait également à observer à la tombée de la nuit des silhouettes discrètes, dont on devinait en les voyant qu’elles attendaient la clientèle ou qu’elles faisaient le guet moyennant quelques sous et que les camarades de mes enfants appelaient des « chouf », sans savoir d’ailleurs ce que cela signifiait dans la langue de mes grands-parents. J’en avais parlé à mon Anaïs, qui fréquentait le lycée le plus proche, mais en vain : elle prétendait ne rien avoir aperçu d’anormal, ne connaître aucun copain anormalement riche ou anormalement absent des cours… Du moins interprétais-je ainsi son silence taciturne qui répondait aux quelques questions évasives que j’arrivais à lui poser les rares fois où il m’était donné de la rencontrer.

De même interprétai-je comme une approbation le haussement d’épaules qu’elle eut quand je me crus obligé, pour me donner bonne conscience, de lui demander son avis sur ma candidature. Certes, je ne l’avais pas fait la première fois que j’avais postulé pour cette mairie et pour cause : elle n’avait alors que quatre ans ! C’est dire qu’aucune de mes deux victoires ne représentait grand-chose pour elle ; aujourd’hui, après tous ces événements, quand je revois la scène, je me trouve pitoyable de naïveté, à les imaginer fiers de mes victoires et de mes responsabilités. Or, je m’en rends compte aujourd’hui, ce que tous deux retenaient de mes douze ans d’engagement, c’était avant tout mon absence chronique auprès d’eux.

D’ailleurs, à cet instant, j’avais déjà pris ma décision. Nous l’avions prise, devrais-je me corriger, car c’était une décision collective. Le renouvellement de notre candidature allait de soi depuis des mois, ce que nous traduisions par une formule convenue selon laquelle « nous n’allions pas abandonner nos concitoyens en si bon chemin » (nous attendions de ces derniers, en échange, qu’ils ne nous abandonnassent pas). Nous espérions toutefois qu’après la déclaration de candidature de Colineau, notre adversaire habituel, une troisième liste officialiserait la sienne. Il n’en fut rien, ce qui n’était pas de très bon augure : il n’y aurait qu’un seul tour, le 15 mars, il allait falloir en une seule fois convaincre plus de la moitié des électeurs. Mais bon, nous étions prêts à assumer ce risque.

Ma contribution personnelle consistait à accepter d’être à nouveau tête de liste, mais cela aussi allait de soi pour tout le monde, de sorte que je peux à peine me targuer d’avoir bravé les menaces de mon harceleur en prenant une décision qui n’en était pas vraiment une. 

Trois autres semaines s’écoulèrent sans nouvelles de mon cinglé, si bien que je parvins à l’oublier complètement ou, plus exactement, que si je pensais encore périodiquement à lui, c’était pour me persuader dans ces pensées - je m’en aperçus ensuite en les déroulant - que c’était lui qui m’avait oublié.

Depuis que les messageries électroniques s’étaient imposées, les Français ne continuaient que machinalement à ouvrir chaque matin leur boîte aux lettres, n’en attendant rien de plus que les habituels prospectus publicitaires. Il en était de même pour moi, avec cette différence que, depuis six mois environ, je ne pouvais m’empêcher à chaque ouverture, et ce même en période d’accalmie, de m’attendre à trouver, au milieu ou au-dessus de l’amas de prospectus, une lettre anonyme.  

J’avais cela en tête ce matin-là quand j’ouvris la boîte, pour en voir aussitôt tomber, à la place du papier glaçant, toujours plus ou moins consciemment redouté, un papier glacé : c’était Colineau qui présentait sa liste, énumérant ses 33 noms qui soulignaient leurs 33 photos sur fond de soleil couchant sur les collines de notre petite ville de Malissane.

Il se produisit alors aussitôt dans ma tête une association d’idées — absence de lettre contre présence de tract — qui m’imposa soudain cette évidence : le corbeau faisait tout simplement partie de la liste d’opposition.

C’est ce qui me décida, enfin, à mettre mes principaux colistiers dans la confidence, tant du harcèlement subi par moi depuis des semaines que du soupçon que je nourrissais désormais et que je leur présentai comme une évidence. Je m’en souviens comme si c’était hier : nous étions six autour de la table, dans le petit local qui nous servait de QG de campagne. Nicole, deuxième sur la liste, exerçait depuis longtemps la fonction de première adjointe. Elle était assise juste en face de moi et à sa droite, il y avait Cédric, le troisième, qui ne restait pas en place : il réfléchissait debout, s’asseyait, se relevait, rejoint de temps en temps par Annabelle, un peu nerveuse elle aussi.

Mon hypothèse se heurta à leur incrédulité. Après m’avoir confirmé, à ma demande, qu’aucun d’eux n’avait reçu les mêmes menaces que moi et que l’entreprise me visait donc personnellement, ils me firent remarquer qu’aucun de mes concurrents, ni Colineau (une tête de pioche, soit dit en passant) ni ses acolytes (des têtes de moutons au demeurant) n’avaient véritablement intérêt à me nuire de cette façon-là. Même les plus bêtes d’entre eux (c’est-à-dire à peu près tous) ne pouvaient imaginer un seul instant gagner une seule voix par des moyens pareils. De plus, ils devaient bien s’imaginer, quelle que soit la légèreté du pois chiche qui leur tenait lieu de cervelle, qu’ils finiraient par être confondus et qu’ils termineraient leur carrière politique dans la honte et le scandale, la queue entre les pattes, grillés à tout jamais.

Peut-être pouvaient-ils espérer me dégoûter ou m’effrayer au point de me pousser à renoncer à la compétition, mais dans ce cas ils devaient bien se douter que je serais aussitôt remplacé par l’un ou l’autre de mes camarades. Pour leur laisser le champ libre, mon dégoût et ma crainte eussent dû être suffisamment contagieux pour décourager toute mon équipe. 33 personnes démissionnant en bloc, c’était plus qu’un accès de fièvre ; il fallait une épidémie, une inexplicable épidémie, un improbable cluster !

J’avais, certes, envie de croire que j’étais irremplaçable et que mes adversaires (qui, pour le coup, remontèrent d’un cran dans mon estime), jugeaient Nicole plus facile à abattre électoralement que moi. Une idée aussi fragile que présomptueuse : si Nicole avait, pour encore sans doute un certain nombre d’électeurs, l’ « inconvénient » d’être une femme, elle partageait avec Cédric et Annabelle, les autres adjoints présents, l’avantage de compter parmi les Français « de souche » descendant eux-mêmes de Français « de souche ».

Dépouillé de ce dernier argument, que la décence même me dissuadait d’expliciter, j’admis enfin que l’entreprise de mon corbeau n’était pas politique mais personnelle. Il est des évidences qu’on ne reconnaît qu’à plusieurs : celle-ci en faisait partie.

Ce n’était pas vraiment fait pour me rassurer.

C’est alors qu’intervint Julien :

    Es-tu sûr de pouvoir tenir le coup ? me demanda-t-il.

Je lui répondis, avec un brin d’ironie, que je luis savais gré de se préoccuper de ma santé personnelle ; il s’empressa de préciser qu’il ne s’agissait pas de ma santé personnelle (enfin, pas seulement). Selon lui, mon inquiétude pouvait rejaillir sur notre campagne. J’étais, que je le veuille ou non, l’image de l’équipe. Si je n’allais pas bien, c’est l’équipe qui n’allait pas bien.

    Si tu es préoccupé, si tu as peur, comment veux-tu que ça ne se voie pas ? C’est la qualité de la campagne qui s’en ressent. Désolé, Amara, mais la question se pose.

    Quelle question ? demanda Céline.

Et mon Julien de répondre, gêné, les yeux au plafond, sans un regard pour moi, que la question était celle de savoir qui, dans ce contexte, était le plus apte (ou la plus apte) à porter notre projet, enfin, voulait-il dire, qui avait la plus grande capacité à permettre à notre liste de l’emporter.

    Bref, reprit Céline avec plus de concision, la question de la tête de liste ?

J’entendis quelqu’un dire que c’était une honte, j’entendis quelqu’un d’autre rétorquer qu’au contraire c’était courageux ; courageux et indispensable, dit un troisième ; le ton montait, j’entendis exprimer des soupçons (« tu dis ça parce que tu t’y verrais bien »), puis des protestations contre ces soupçons….   Je ne me souviens pas de tout mais si je ne me souviens pas de tout c’est parce que j’étais distrait, occupé moi-même à me dire : si nos adversaires politiques n’ont rien à gagner à mon renoncement, qui d’autre y a intérêt ? Je regardais mes camarades. Qui ? Nicole, bien sûr, en deuxième position sur la liste, exerçant déjà la fonction de première adjointe, naturellement appelée à me remplacer en cas de renoncement. Nicole en qui j’avais une totale confiance, Nicole que je connaissais depuis de si nombreuses années, avec qui j’avais milité dans le même syndicat, la même entreprise. J’eus aussitôt honte de cette pensée et je me dis qu’en y cédant, en la laissant prospérer dans ma tête au lieu de l’étouffer immédiatement comme un départ de feu, je faisais le jeu du corbeau qui, bien sûr, cela me sautait aux yeux maintenant, cherchait tout simplement à nous nuire en semant la zizanie entre nous. Un vieux classique !

J’interrompis le brouhaha pour proposer ma démission. Je leur dis que Julien avait raison : même si le corbeau ne réussissait pas à nous diviser, il pouvait nuire à la qualité de la campagne en perturbant la vie du principal porte-parole que j’étais encore. Il valait mieux leur couper l’herbe sous le pied en tranchant sans tarder la question.

Ma proposition, après avoir rétabli le silence durant quelques secondes, suscita un vent de protestations qui nous dispensa de tout vote.

J’avais donc convaincu mes camarades que le harcèlement que je subissais n’était pas que « personnel ». Ceci étant, je ne prétendais pas que le corbeau était l’un des candidats de leur liste, mais ils avaient l’esprit assez tordu, me semblait-il, pour avoir engagé de petites mains pour me torturer en douce pendant qu’eux se gardaient le beau rôle, celui de citoyens soucieux du bien public, jouant le jeu de la démocratie, s’engageant pour le « changement » dans leur chère commune, etc.

 

Nous décidâmes de mener notre petite enquête, en toute discrétion, dans le milieu de l’opposition. Nous n’avions rien inventé : l’espionnage de l’adversaire par la présence dans ses réunions publiques était une pratique vieille comme le suffrage universel et n’était ainsi désignée que par abus de langage. Beaucoup de James Bond en herbe ou en graines auraient aimé s’introduire non seulement sans effraction mais sur invitation sur le lieu de leurs agissements. Il convenait simplement de choisir des observateurs suffisamment discrets pour ne pas être immédiatement identifiés comme des opposants.  Dès le lendemain, Nicole trouva l’oiseau rare, un citoyen nommé Martin, installé de longue date sur notre commune, qui connaissait tout le monde mais que personne ne connaissait. Il ne bougeait jamais le petit doigt. Il assisterait à toutes les réunions publiques de nos adversaires, à la recherche du suspect.

(...)

Suite de l'histoire le 14 juillet prochain

N'oubliez pas !

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