(...)
Au retour de sa première séance d’espionnage, il nous rapporta qu’il avait effectivement remarqué la présence d’un « étranger », au comportement « bizarre », au sens où, au lieu de se tenir à carreau comme tout bon étranger, il s’était assis au tout premier rang de l’assistance et montrait ostensiblement, par des hochements de tête approbateurs, qu’il soutenait les orateurs. Enfin, au lieu de se contenter d’écouter ce qui se disait, l’individu était intervenu au moins une fois, en disant quelque chose que Martin ne se rappelait plus mais en le disant d’une manière qui ne semblait pas hostile du tout à Colineau, à son programme, à son discours… Bien au contraire, ajouta-t-il.
— Bien au contraire ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Bien au contraire, confirma Martin en hochant la tête d’un air mystérieux.
— Au moins une fois, dis-tu ? Ça veut dire plusieurs ?
— Ça veut dire plus d’une fois.
— Est-ce qu’il a cité mon nom dans ses interventions ?
— Il a cité ton nom.
Pour en dire quoi ? Ça, je ne le saurais jamais. Cela semblait être au-dessus des capacités de Martin, qui précisa simplement, après un court instant d’hésitation, qu’il l’avait fait « bizarrement ».
— C’est-à-dire, « bizarrement » ?
— Il a fait rire toute la salle.
— Est-ce qu’il figure sur leur liste ?
— Non
— Est-ce qu’il colle leurs affiches, est-ce qu’il distribue leurs tracts ?
— Je ne crois pas.
— Est-ce qu’il fait la claque ?
— Il est au premier rang mais il ne fait pas la claque.
— Il sert à quoi, alors ?
Martin haussa les épaules, en signe d’ignorance. Il ne fallait rien attendre de plus de lui. Je le savais, mais qui ne tente rien n’a rien.
Je récapitulai : voilà un type — soyons poli, un citoyen — que nous ne connaissions pas et qui soutenait l’opposition sans être ni candidat ni militant et qui pourtant, non content d’assister sagement à ses réunions, tenait à y ouvrir sa bouche que je savais déjà grande. Un type, pardon, un citoyen, que je ne connaissais pas mais qui me connaissait et qui plus est, faisait rire en parlant de moi. Bien sûr, je respectais la présomption d’innocence, mais tout de même, il n’y avait là rien de rassurant. Si au moins j’avais pu le voir en face, j’aurais peut-être reconnu quelqu’un, quelqu’un avec qui j’aurais eu un jour des mots, quelqu’un à qui j’aurais mal parlé et qui m’en voudrait, que sais-je ? J’avais besoin d’une image. Était-il grand, petit, jeune, vieux, blond, brun… ? Ces données-là, au moins, pensais-je, étaient à la portée de Martin… que je pressai donc de questions, suscitant de laborieuses réponses, lesquelles parvinrent tant bien que mal à dessiner dans mon esprit un portrait un peu moins flou que la silhouette d’homme masqué, encapuchonné et vêtu de noir qui s’était jusque-alors inconsciemment formée dans ma tête, qui hantait mon esprit nuit et jours quoique avec des hauts et des bas, qui ne me quittait jamais vraiment dans la journée, formant comme une espèce d’arrière-plan à mon esprit même très occupé, par exemple par l’organisation de notre toute première réunion publique électorale (un beau succès, ma foi, paraît-il),qui reprenait de la netteté chaque matin, à chaque fois que je me dirigeais vers ma boîte aux lettres avec la hantise d’y trouver une nouvelle lettre anonyme, qui s’estompait quand je la refermais en constatant qu’elle était vide, mais que je retrouvais presque intacte le lendemain matin, car je savais que même si le harceleur devait cesser tout envoi, une telle éventualité ne faisait pas disparaître les lettres déjà reçues et les menaces qu’elles contenaient, si bien qu’au bout de deux semaines environ je relançai mon espion, qui avait dû assister la veille à la deuxième réunion publique de la liste d’opposition.
Son compte-rendu me rassura : le citoyen était toujours là, toujours au premier rang, mais il y avait du nouveau, me dit Martin. C’était quoi, le nouveau ? Martin répond, voilà, il s’est exprimé d’une manière surprenante. Qui, le citoyen ? Oui, le citoyen. Surprenante, en quoi ? En ce que, contre toute attente — bon, le pressai-je, accouche, qu’a-t-il dit ? — Eh bien voilà, il n’a pas vraiment parlé comme il aurait dû..
— Comme il aurait dû ?
— Disons, comme il aurait dû le faire s’il était vraiment avec eux.
— Mais encore ?
— Il les a démolis, si tu veux savoir. Quand ils ont annoncé, tout fiers, que s’ils étaient élus, ils donneraient la préférence aux entreprises locales dans les appels d’offres, il les a démolis.
— C’est-à-dire ?
— Il leur a montré par A + B qu’ils n’avaient pas le droit.
— Evidemment, qu’ils n’ont pas le droit. Quelle bande de bourricots !
Mon soulagement ressembla à une bouffée d’air frais que je laissai m’envahir un instant, mais qui perdit vite de sa fraîcheur lorsque, me remettant à cogiter, je réalisai une vérité évidente : si ce type n’était pas mon harceleur, c’est que mon harceleur, lui, courait toujours. Au fond, j’aurais préféré pouvoir incriminer le citoyen, l’identifier comme un ami de mes ennemis donc un ennemi, sur lequel j’aurais pu concentrer mon attention, mes soupçons, ma haine… Mais c’était raté. Il me fallait abandonner cette piste, qui s’avérait d’ailleurs, à la réflexion, de plus en plus stupide. En effet, me dis-je par la suite assez rapidement, si mon harceleur me harcelait, c’est qu’il m’en voulait, s’il m’en voulait, c’est qu’il me connaissait ; il était stupide de l’imaginer dans la peau d’un inconnu, d’un étranger à la ville. Il fallait sans doute bien au contraire chercher à l’identifier parmi les administrés qui me connaissaient, de préférence de longue date, car le nombre de raisons de m’en vouloir était mathématiquement proportionnel au nombre d’années durant lesquelles on me connaissait et, certainement, qui plus est, inversement proportionnel à la distance sociale qui nous séparait. En des circonstances moins inquiétantes j’aurais ri de m’entendre jouer au savant bâtissant des lois dans son laboratoire. Mais la conclusion était moins réjouissante : mon harceleur rôdait peut-être beaucoup plus près de moi que je ne l’imaginais, peut-être même dans mon entourage !
Il semblait cependant écrit que le citoyen (comme nous avions tous pris l’habitude de le nommer, faute de mieux) ne se laisserait pas oublier si facilement. Inconnu, il cessa de l’être pour moi le mardi suivant, lorsque, en compagnie de quelques-uns de mes petits camarades, dont Nicole, mon inséparable première adjointe, ainsi que mon Martin préféré, nous abordâmes le marché hebdomadaire avec une pile de tracts présentant notre programme. Une petite heure passa, occupée à piétiner les quelques mètres qui formaient l’entrée du marché, à serrer des mains en tendant nos papiers, à voir chaque papier disparaître ensuite dans les paniers à provisions et s’éloigner leur propriétaire, à l’exception de l’un d’entre eux, remarquable pour son immobilité, laquelle tranchait avec l’allure affairée et empressée de la plupart des passants, et remarquable aussi pour la curiosité qui semblait l’animer, observant nos faits et gestes, plongeant à plusieurs reprises les yeux sur notre programme et les relevant d’un air inspiré, un peu comme un écolier qui apprend une leçon. Soudain, au bout d’une heure donc, je le vis avancer vers moi et, un peu grâce à la description que Martin m’en avait faite auparavant, mais surtout grâce au gigantesque clin d’œil qu’il m’adressa alors, je sus que c’était lui, alors que je ne l’avais jamais vu… ou que je croyais ne l’avoir jamais vu. Lui, le citoyen.
Cela tenait-il au mystère qui entourait cet homme, aux soupçons que j’avais d’abord portés à son encontre avant de conclure à un non-lieu, certes provisoire ? Était-ce le sentiment de méfiance que l’avalanche de lettres anonymes avait su instiller en moi et dont tout inconnu, à la place de celui-ci, aurait donc pâti ? Quoi qu’il en soit, j’eus un mouvement de recul tandis qu’il me tendait la main. En même temps, une image me traversa soudain l’esprit : ce visage, je l’avais déjà vu, oui, mais où ? Il me fallut quelques minutes pour répondre à la question : ce visage, je l’avais vu devant moi, au premier rang, lors de la première réunion électorale que nous avions organisée la semaine précédente.
Entre temps, l’homme avait complété sa poignée de main en me lançant joyeusement :
« Bonjour, monsieur Amara Khamera ! », d’une manière qui me fit sursauter, et je vis en me retournant qu’elle n’avait pas fait sursauter que moi. Les quelques citoyens présents autour de nous à ce moment-là, qui ne formaient certes pas un échantillon représentatif de la population de Malissane, n’étaient pas plus habitués que moi à ce type de salutation à mon égard.
Ce n’était pas tant qu’il se soit abstenu de me donner du « monsieur le Maire », car je n’avais à ce sujet aucune exigence, n’éprouvais aucune vanité. Rien ne m’était plus étranger que le besoin d’une reconnaissance par l’étiquette, que je trouvais très « ancien régime ». Au contraire, je n’aimais pas, comme auraient dit mes enfants, « qu’on me lèche les bottes ». Mes concitoyens l’avaient bien compris, cependant, ceux qui s’étaient affranchis de la formule n’étaient pas des inconnus de passage. Ils avaient atteint un certain degré d’intimité que ce type-là mettrait encore longtemps à atteindre, si jamais il y parvenait un jour.
Non, ce qui m’intrigua le plus, c’était la prononciation. Tout le monde m’appelait « Caméra » et cette francisation involontaire et spontanée m’allait bien, comme me plaisait l’évocation tout aussi involontaire et spontanée de l’instrument qui portait ce nom, et qui servait à faire des films. Il me plaisait d’être ainsi rattaché à la culture et au plaisir par mon nom. Mais cet homme-là, le citoyen, sur ce marché, disait « Khamera », en faisant sonner la première syllabe d’une consonne étrangère, qui n’était ni un « r » ni un « c », qui était un son guttural ressemblant à celui que les gens cultivés font entendre en évoquant Bach, le musicien. Cela sonnait comme un roulement de tambour ou quelque chose de plus sec, un crépitement, cela pouvait faire penser au bruit sourd produit par une râpe sur un dur morceau de bois brut ou par un cutter découpant du carton.
Encore plus surprenant, il avait tenu à ajouter à mon patronyme mon prénom « Amara », avec une espèce de raclement de gorge accompagnant le premier « a », semblable à celui qui prépare d’ordinaire un crachat en faisant remonter la salive du fond de la gorge jusqu’au palais. C’était comme s’il prononçait mon prénom avec dégoût. J’eus immédiatement cette impression même si je ne l’analysai que plus tard.
Et cette impression de dégoût renforça ma méfiance et justifia après coup le mouvement de recul que mon instinct imprima devant sa main qui se tendait, d’où le caractère superficiel de la conversation qui s’établit alors. Superficiel et laconique. Je ne me souviens que de son « bon courage, à mardi ! », et du trop-plein d’ironie que cette conclusion me sembla alors contenir.
Mardi, c’était le jour de notre deuxième réunion publique électorale, qui se tint comme la première à la salle des fêtes. Evidemment, la première chose que je vérifiai, ce fut sa présence, la seule arrivée que je guettai, c’était la sienne. Et, évidemment, il fut au rendez-vous. Evidemment, il s’installa au premier rang.
Je m’efforçai toute la soirée, pendant l’introduction magistralement déroulée par Nicole, durant mon propre discours et pendant toutes les interventions, de porter mon regard le plus loin possible au fond de la salle et d’éviter le sien. Et quand sonna l’heure du débat, une seule question m’obsédait : quand allait-il poser la sienne ?
Cela ne vint pas tout de suite. Longtemps il resta impassible, se contentant d’imperceptibles hochements de tête, dont on ne savait la signification.
Il fallut attendre que fût abordée la question du restaurant, de ce restaurant asiatique installé deux ans auparavant à Malissane et qui, d’après la rumeur, était sur le point de déposer le bilan. C’était un sujet de polémique dans notre petite ville : les uns m’accusaient de l’avoir laissé s’installer sur le territoire de la commune, tandis que d’autres, qui tenaient pour acquis sa fermeture prochaine, me reprochaient au contraire de n’avoir rien fait pour empêcher ladite fermeture.
Le sujet revint donc sur la table (si je puis dire) ce mardi soir. J’allais répondre à une première auditrice qui déclara regretter le prochain départ du restaurateur, quand M. Mélodi, un gros raciste qui portait bien mal son nom, prit la parole en évoquant les nuisances causées par « le restaurant chinois ». Je soupirai ostensiblement, résolus de prendre mon temps pour répondre, attendant la suite, anticipant la prochaine insinuation, prêt à tout entendre, y compris par exemple qu’on servait clandestinement de la viande de chien dans ce restaurant.
Et ce fut ce moment-là que choisit la main du citoyen pour se lever. Il attendit patiemment que je lui donne la parole avant de la prendre en ces termes :
« Monsieur Khamera a bien raison de ne pas comprendre. Il n’y a pas de restaurant chinois dans notre ville ; celui dont parle monsieur est vietnamien. »
Dans un premier temps, je retins de cette intervention le seul fait qu’elle me donnait raison — « Monsieur Khamera a bien raison… » —, en m’efforçant de m’approprier le compliment malgré la forme musicale qu’il avait pris, de reconnaître comme le mien le nom qui était prononcé, malgré cette prononciation encore inhabituelle à mes oreilles comme sans doute à toutes celles présentes dans la salle, encore singulière, pas encore familière, même si c’était la deuxième fois que je l’entendais.
Ce n’est que plus tard, à la lumière de ses futures interventions, que je reconsidérerais le sens de celle-ci, que j’y découvrirais, comment dire, des traces d’ironie : déclarer que j’avais eu raison de ne pas comprendre, n’était-ce pas avant tout insister sur le fait même que, selon lui, je ne comprenais pas, en interprétant arbitrairement mon silence ? Et s’il supposait que je ne comprenais pas, comment pouvait-il me donner raison de cela, sinon de manière ironique, de sorte que son « vous avez raison » voulait dire en fait « vous avez tort », puisque, quel que soit le sujet, on a toujours tort de ne pas le comprendre, puisque les sots, comme les absents, ont toujours tort. Comment peut-on, d’une manière générale, encourager le manque d’intelligence ? De plus, si l’approbation pouvait avoir quelque chose de flatteur, les raisons de cette approbation l’étaient moins : cet intervenant ne m’appuyait pas sur le fond, il n’approuvait pas la position que j’avais quant à l’installation puis au départ de ce restaurant asiatique, une position qu’il ne pouvait pas connaître et pour cause, elle n’existait pas, ou plutôt, je me bornais à souhaiter (comme tout le monde, imaginais-je) l’installation d’un maximum de commerces dans notre ville et à regretter tout départ. Mais lui ne retenait pour prendre ma défense qu’un argument formel tenant à l’ignorance géographique de mon contradicteur quant à la nationalité du restaurateur.
Il avait du reste prononcé ces quelques mots en fronçant les sourcils d’un air entendu, comme si leur teneur était de nature à changer complètement les termes du débat. Je ne savais trop à qui ils s’adressaient, à qui ils s’attaquaient, à moi ou à mon premier contradicteur. Je me souviendrais qu’en levant la main ce soir-là, le citoyen avait dit, toujours aussi poli, quelque chose comme : « je voudrais, ou plutôt non, j’aimerais ajouter quelque chose ». Je ne savais trop quel sens donner à « ajouter ». S’il avait dit « compléter », il se fût posé en soutien du gros Mélodi. S’il avait dit « corriger », je l’aurais au contraire ressenti comme un soutien à mon égard. Mais ce neutre « ajouter » me laissait dans une incertitude des plus angoissantes. Jugeait-il que la fermeture de ce restaurant était d’autant plus grave qu’il était vietnamien ? Pensait-il au contraire que son installation, deux ans auparavant, avait été pour la ville une catastrophe d’autant plus terrible qu’il était vietnamien, à moins, au contraire, qu’il voulût souligner que j’avais eu d’autant plus raison de le laisser s’installer qu’il était vietnamien, alors que chinois, il l’eût considéré indésirable, à moins qu’au contraire il me blamât d’avoir laissé s’installer une gargote vietnamienne et de n’avoir même pas su attirer de la cuisine chinoise, qu’il trouvait bien meilleure ? Incapable d’interpréter ces propos, je m’en sortis en précisant que la municipalité n’avait de toute façon pas la main sur les investissements commerciaux, quels qu’ils fussent. J’évitai ainsi la prise de tête et donnai la parole à un autre intervenant.
Mais je ne perdais rien pour attendre. Ce sens nouveau que je finis par donner à cette intervention, je ne pus le découvrir qu’à la lumière de ce qui se passa lors de notre troisième réunion publique. C’est peu dire que je ne fus pas surpris d’y constater la présence du citoyen au premier rang, c’est au contraire son absence qui m’eût intrigué, voire peiné. C’était un peu comme si cette place au premier rang, toujours la même, presque en face de moi, un peu décalée vers la gauche, lui était désormais réservée dans mes attentes. Trois réunions publiques avaient donc suffi à me rendre ce visage presque familier, familier quoique anonyme, familier parce qu’anonyme, remarquable en ce qu’il ne cochait aucune des cases caractérisant le genre « réunion publique électorale », ni celle des sympathisants venus entendre de quoi conforter leurs opinions et rassurer leurs champions sur leur capacité à l’emporter, ni celle des opposants venus porter un semblant de contradiction ni, enfin, celle de la grande masse des indifférents, puisque lui, le citoyen, bien au contraire, écoutait attentivement les débats et s’offrait le luxe d’intervenir parfois. A quelle espèce avais-je donc affaire ici ? S’agissait-il d’un nouvel installé dans la commune ? Il allait falloir que je consulte les registres, les demandes récentes de permis de construire et d’autorisation d’occupation du domaine public en vue d’un déménagement, les dernières inscriptions sur les listes électorales…
Il était donc assis à sa place habituelle, comme un bon élève, et son visage diffusait moins d’hostilité que jamais. Il était toujours silencieux, toujours souriant discrètement, le menton animé d’un imperceptible hochement qu’on ne pouvait interpréter que comme approbateur. Son demi-sourire ne me paraissait pas encore narquois, pas encore ironique et semblait alors au contraire presque bienveillant. Il avait les yeux mi-clos d’une manière qui ne me semblait pas encore sournoise.
J’avais présenté à l’auditoire notre projet de construction de la nouvelle médiathèque, un projet qui nous tenait à cœur et nous rendait particulièrement fiers, mes colistiers et moi. M’appuyant sur divers témoignages dont, principalement, ceux des professeurs des écoles et des animateurs de centres de loisirs, j’avais cru en avoir montré clairement toute la cohérence et toute l’utilité quand une main se leva tout au fond de la salle. Elle appartenait à M. Leduc (qu’on appelait « Duduche »), un habitué de la contestation systématique et je savais à quoi m’attendre tandis que je lui donnai la parole en soupirant.
— Franchement, j’ai deux enfants à l’école. Question bouquins, ils ont tout ce qu’il faut à la maison. Par contre, je préfèrerais qu’on améliore le menu de la cantine.
— On ne dit pas « par contre ; on dit « en revanche ».
Jamais je ne me serais autorisé à reprendre de la sorte quelque électeur que ce fût sur une question de langage. C’était le citoyen qui se l’était permis, ce qui déclencha quelques rires sans perturber outre mesure l’intervention de Leduc, qui poursuivit :
— Et d’abord, comment vous allez le financer ? Est-ce que ça ne va pas plomber les comptes de la commune ? Ou alors, vous allez encore augmenter les impôts ?
J’aurais pu lui faire remarquer que tous les administrés n’avaient peut-être pas comme lui le privilège d’avoir la culture à la maison, mais je m’abstins : il n’est jamais très opportun de froisser un électeur. Je préférai cantonner ma réponse à l’aspect financier.
Sur ce point, je le reconnais, je décidai d’un éclair de « botter en touche » sur la question des impôts. Je m’en tirai par une pirouette dont je savais par avance, que personne dans cette salle n’était capable de la débusquer : je lui fis remarquer avec condescendance que, « comme M. Leduc n’était pas sans le savoir », le budget communal se composait de deux sections, le fonctionnement et l’investissement. Donc non, les dépenses consacrées à la construction de la médiathèque n’allaient en aucun cas affecter l’excédent de fonctionnement, qui représente le seul indicateur de l’enrichissement d’une collectivité. On ne s’appauvrit jamais en investissant, ajoutai-je doctement.
Je lui avais cloué le bec. Du moins c’est ce que j’imaginais.
Jusqu’à ce que mon œil gauche attrapât de loin le mouvement de la main du citoyen qui s’était levée en contrebas, sur ma gauche. Et voilà qu’en même temps, son visage, que j’avais toujours vu impassible, aux hochements de tête près, se met à s’animer, cette bouche à s’ouvrir, pour me débiter en souriant calmement le discours qui suit :
« Vous avez raison, monsieur Khamera. (sans attendre la suite, j’eus l’esprit traversé par une impression fugace : j’avais déjà entendu ça quelque part). « Cependant, il me semble que votre raisonnement se tient jusqu’à un certain point. En effet, s’il convient de distinguer les deux sections budgétaires, qui sont de natures totalement différentes, elles ne sont toutefois pas totalement étanches. Vous savez bien que la principale source de financement de l’investissement est l’excédent de fonctionnement. En d’autres termes, plus vous dépensez en investissement, plus vous avez besoin d’un excédent élevé dans le fonctionnement, toute chose égale par ailleurs, et donc moins vous avez de possibilités d’effectuer des dépenses courantes, par exemple pour améliorer les menus des enfants. »
J’étais sonné.
Il s’était fait un grand silence dans la salle.
C’était à moi de répondre.
D’ordinaire, je le faisais avec aisance.
Contre toute attente, il n’en fut rien cette fois-ci. Et, au lieu de prendre le temps de réfléchir calmement à la réponse que je devais faire, je surpris ma cervelle entièrement accaparée par une seule pensée :
« Ce type-là me pourrit la vie ».
Son raisonnement semblait brillant, il semblait connaître par coeur la terminologie budgétaire et pourtant je savais bien qu’il y avait quelque chose à répondre, que son argumentation n’était que formelle, que la mienne avait l’avantage du bon sens et de l’évidence. Mais les mots ne venaient pas. J’avais l’impression d’être pris en défaut pour la première fois depuis le début de mon premier mandat et c’était insupportable. Qui était ce monsieur pour se permettre d’intervenir ainsi dans ma vie, d’ébranler en une seconde une crédibilité bâtie pas à pas ? Il me semblait déjà percevoir au fond de la salle de discrets chuchotements, d’imperceptibles ricanements.
« Ce type-là me pourrit la vie ». Ces sept mots, en réalité, constituaient juste un titre, une formule commode pour me remémorer le contenu de mes pensées de cet instant-là, trop confuses pour être traduites en un langage articulé. Mais le verbe « pourrir » ne pouvait que me rappeler celui qu’employait l’auteur des lettres anonymes : « je vais pourrir ta campagne ».
Quand j’y repense aujourd’hui, il me semble parfois que dès cet instant-là s’était imposée à mon esprit l’évidence de ce que l’auteur des lettres anonymes et le citoyen qui hantait mes réunions électorales, toujours au premier rang, souriant, poli, ne formaient qu’une seule et même personne.
Vous.
D’autres fois je me dis que cette certitude ne m’est venue qu’un peu plus tard, le lendemain ou le surlendemain, avec la réception de la cinquième lettre anonyme, toujours par la Poste. « Tu as préféré te couvrir de ridicule ? », était-il écrit en substance. « Eh bien je continuerai à te pourrir ta campagne ». Je crois même qu’on avait ajouté : « Tant pis pour toi » (pour faire bonne mesure). C’était donc clair. Si on écrivait : « Je continuerai… », c’est qu’on avait commencé. Si on avait commencé, alors même que rien d’objectivement dramatique, rien de vraiment traumatisant ne s’était produit jusqu’alors au cours de cette campagne en ce qui me concernait et en ce qui concernait mon équipe, alors que le seul incident, que dis-je, la seule légère contrariété que j’avais pu éprouver jusqu’alors concernait ces deux interventions, apparemment anodines de ce type, l’une au sujet du restaurant asiatique, l’autre, des sections budgétaires, c’était donc bien que ce type - vous - n’était autre que l’auteur des lettres anonymes, lesquelles, par conséquent, ne l’étaient plus depuis une minute, en tout cas dans mon esprit.
Or, cela faisait maintenant douze fois 52 semaines que je m’efforçais, même en dehors de toute campagne électorale, de considérer chacun de mes concitoyens, quand je le rencontrais dans la rue, comme un être unique et de lui faire croire qu’il était aussi connu de moi que je ne l’étais de lui, en le saluant comme s’il appartenait à mon cercle le plus intime, tout en agrémentant ma poignée de mains d’un « ça va ? » il est vrai un peu trop mécanique.
Or, la période électorale dans laquelle nous étions maintenant plongés m’imposait de multiplier ces contacts, de sortir chaque jour, pour à aller à la rencontre de mes concitoyens, de littéralement « descendre dans la rue », heureusement entouré de mes amis et camarades, mais à cause de vous je ne le faisais plus sans une certaine appréhension, éprouvant toujours le risque de vous rencontrer, d’être contraint , ce faisant, de vous serrer la main et de vous demander le plus naturellement possible « ça va ? »
Et ce qui devait arriver arriva.
Il n’était pas question pour moi, quelles que fussent mes préventions, de priver qui que ce fût de ma poignée de mains. Il n’en avait jamais été question même lorsque, après avoir reçu les premières lettres anonymes, je sus que n’importe laquelle des mains que je secouais dans la rue pouvait avoir pris la plume, que dis-je, le clavier, pour proférer ses menaces et me cracher à la figure à distance.
Et quand je vous reconnus ce matin-là, marchant sur le même trottoir que moi mais en sens inverse, je sus que je ne pouvais vous éviter et que cette fois-ci, la main que j’allais serrer, était plus que probablement celle de mon harceleur. Mais refuser de le faire, c’eût été offrir sur un plateau au dit harceleur un prétexte en or pour nourrir ses préjugés. Aussi m’exécutai-je (dans tous les sens du terme !) non sans appréhension. Il m’adressa d’abord un sourire qui semblait franc tout en acceptant vigoureusement ma poignée de mains, mais quand je lui demandai comment il allait, il répondit par un grand silence, tout en me fixant du regard.
Je crus d’abord qu’il refusait de répondre, ce qui renforçait en moi la conviction de son hostilité et j’en conclus qu’il ne me méritait pas et qu’il valait mieux détourner le regard et passer mon chemin. Mais quand je voulus retirer ma main de la sienne, je constatai qu’elle était prisonnière : il ne la lâchait pas. Il y avait là de quoi m’ébranler comme jamais ; le sentiment de vexation n’était plus de mise, il fit aussitôt place à plus urgent que lui, à savoir de l’inquiétude, une étrange inquiétude, peu rationnelle, injustifiable par des mots, mais parfaitement réelle et tangible. Enfin il articula : « à pied, malheureusement. » Un silence, puis il ajouta : « Ma voiture est en panne… »
Je le concède, je suis lent, j’ai « l’esprit de l’escalier », il me fallut donc quelques secondes pour retomber sur mes pieds, retrouver l’instinct politique, récupérer le coup et mettre à profit la situation en entreprenant de rappeler au citoyen qu’il existait à Malissane un maillage de lignes de bus que beaucoup d’autres agglomérations de taille comparable nous envieraient. J’eux à peine le temps de commencer qu’il avait complété sa phrase :
« … et le métro est en grève ! », déclenchant aussitôt des rires francs tout autour de lui, car un petit attroupement de curieux s’était formé autour de nous, à distance respectable mais à portée de voix et d’oreilles. J’eus même l’impression sans doute exagérée, que l’attroupement grossissait à vue d’œil en même temps que de nouveaux ricanements s’ajoutaient aux anciens, mais sans doute était-ce l’effet de la fatigue, de la nervosité et de mon imagination débordante. L’image de « loup solitaire », que je m’étais faite de vous jusque-là, avec les mots qu’on emploie quand on enquête sur une affaire de terrorisme — ce qui était en soi significatif de mon état d’esprit — était en train de céder la place à celle de la cinquième colonne, d’autant plus inquiétante qu’on n’en connaît pas l’effectif.
Je n’étais pas totalement sûr de bien comprendre votre humour : je vous savais trop intelligent pour regretter sincèrement l’absence d’un métro dans une ville de 12 000 habitants. En revanche, les badauds que vous faisiez ricaner ne l’étaient pas autant que vous et vous étiez en train de les manipuler en ne faisant rien pour les empêcher de prendre votre remarque au premier degré, à moins que celle-ci ne servît, en rappelant sa petite taille, qu’à dénigrer notre ville et surtout, par ricochet, certains de nos projets, tel celui de la médiathèque, que d’aucuns — dont vous, peut-être — jugeaient disproportionnés.
Ces éléments expliquent sans doute que je ne goûtai votre humour que du bout des lèvres et je me fis la promesse, au cas où je vous rencontrerais de nouveau à quelque occasion que ce fût, dans la rue, sur le marché, devant la table du vote le jour de l’élection ou autour de celle du dépouillement, je ne prendrais plus jamais l’initiative de vous serrer la main.
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