(...)
J’avais cependant du mal à vous chasser de mes pensées. Je vous voyais la nuit dans mes rêves, je vous voyais la nuit encore au cœur de mes insomnies, sans que pour autant le jour ne me libérât de vous. Car je savais que vous habitiez cette ville, que dis-je, que vous la hantiez, je savais qu’à tout moment vous pouviez en arpenter n’importe quelle rue, n’importe quelle place, qu’à tout moment je risquais de vous y rencontrer, que de plus je n’avais aucun moyen ni physique ni juridique ni militaire de vous en empêcher et je me surprenais, moi si étranger à toute pulsion de féodalisme, à considérer ce citoyen — vous — comme un intrus dans ma ville.
Aussi perçus-je un pincement à l’estomac en vous apercevant le 8 mars, à la cérémonie que nous organisâmes en plein air, sur la place de l’hôtel de ville, à l’occasion de la journée internationale du droit des femmes. C’était la dernière ligne droite avant le premier tour de l’élection. Vous étiez déjà présent, avec quelques autres matinaux, prêts à écouter mon discours. Alliez-vous applaudir, et si oui, du bout des doigts ou avec enthousiasme ? Ce n’était pas la moindre de mes appréhensions. J’avais un mauvais pressentiment, qui me venait d’une association que je faisais déjà dans mon esprit entre ce que je savais ou croyais déjà savoir de vous et l’expérience des années précédentes.
C’était en effet la sixième fois que nous organisions une manifestation officielle à l’occasion de cette journée. Dès le début de mon mandat j’avais tenu à marquer le coup et cela ne faisait pas l’unanimité parmi mon équipe. D’aucuns eussent préféré me voir proclamer mes idéaux le 21 mars, journée de lutte contre le racisme. Cela leur semblait plus « naturel », « vu mes origines », origines que je répugnais pour ma part à mettre en avant, préférant au contraire envoyer à mes concitoyens le signal de mon attachement à la république française, à la laïcité, à l’égalité entre les femmes et les hommes. Cela ne suffit pourtant pas à empêcher, l’année précédente, un énergumène de murmurer très fort, suffisamment fort pour être entendu de tous et pour créer le scandale, que j’étais mal placé pour jouer les féministes alors que chez moi « on voilait les femmes ».
Or, un an plus tard, j’avais en tête en vous apercevant le 8 mars dernier l’ensemble des souvenirs que j’avais accumulés de vous et qui constituaient déjà un véritable passif. Vous n’étiez plus monsieur Un tel (je m’aperçus d’ailleurs que je ne connaissais même pas votre nom, ce qui augmentait le mystère inquiétant qui vous entourait à mes yeux), vous étiez déjà mon harceleur à mes yeux ; vous étiez celui qui hachait mon nom et crachait mon prénom plus qu’il ne les prononçait, avec une insistance qui m’intrigua la toute première fois, avant de m’agacer la deuxième fois et de finir par m’inquiéter les fois suivantes. Comprenez-moi bien, une prononciation n’a rien en soi d’inquiétant, elle le devient dans un certain contexte. La vôtre éveillait dans mon inconscient une double alerte, faisait tinter deux notes de musique : la première alerte résultait du fait même de prononcer mon nom au lieu de m’appeler, comme tout le monde, enfin presque comme tout le monde, à l’exceptions de mes proches, en tout cas comme tout le monde en public, « monsieur le Maire ». Depuis longtemps dénué de toute espèce de vanité, je ne m’en étais jamais vexé, mais dans l’angoisse que les lettres anonymes entretenaient en moi et dans le contexte, toujours tendu, d’une campagne électorale, j’étais tenté d’interpréter cette manière de m’interpeller comme un refus de reconnaître ma légitimité de maire ou comme une prophétie de mauvais augure : dans quelques semaines, tu seras redevenu monsieur Amara Khamera.
La seconde alerte venait de l’accent employé, du soin même avec lequel vous le faisiez ressortir. Là où d’autres, peut-être, auraient perçu une marque de respect dans ce souci de l’exactitude, de la fidélité à la langue de mes origines, qui contrastait avec la négligence linguistique de tous ceux et toutes celles qui, au contraire, le francisaient par facilité, par refus de l’effort, par mépris pour les langues qui leur étaient le plus étrangères, je voyais au contraire une ironie suspecte, une insistance menaçante qui voulait dire : « je sais d’où vous venez, je ne suis pas dupe, moi ». En d’autres termes : « tenez-vous à carreau, n’oubliez pas que vous n’êtes que toléré ici ».
Peut-être délirais-je, peut-être surinterprétais-je votre rigueur, votre érudition linguistique, mais le fait est que pour moi, les choses étaient claires : le harcèlement dont j’étais victime, dont je n’avais réussi à identifier aucun mobile objectif et dont je ne doutais plus que vous en étiez l’auteur, était d’essence raciste.
Une coutume douze fois bien établie voulait qu’après la cérémonie j’invitasse l’ensemble des citoyens, qui avaient pris le temps d’y assister à partager un apéritif dans les locaux de la mairie. Nous étions une bonne petite cinquantaine. Et voilà que j’y retrouvai le citoyen — vous —, tout près de moi, inévitable, un verre à la main, quelques cacahuètes dans la bouche, me lançant en mâchouillant : « Très bien, votre discours, monsieur Khamera, vraiment très bien ».
Bon.
Attendons la suite…
« Vous avez eu raison d’insister sur la persistance des inégalités de genre… »
Il avait une voix qui porte, aussi la plupart des têtes présentes avaient interrompu leurs conversations pour se tourner vers nous.
« Vous avez eu bien raison, tout en rappelant les inégalités de salaires, d’élargir le débat au domaine qui est le vôtre, n’est-ce pas, je veux dire celui de la politique… »
Sans doute attendait-il quelques mots de moi, susceptibles de l’encourager, mais je préférais me taire, méfiant, sur mes gardes, comme un escrimeur gardant sa ligne fermée, préférant attendre, pour la parer, une attaque plus franche.
« … Vous avez eu raison, en particulier, continua-t-il, de souligner le peu de place laissée aux femmes en ce qui concerne les positions de pouvoir. Vous avez rappelé qu’elles ne sont que 38 % au Sénat, 35 % à l’Assemblée nationale. Cependant… »
Cependant ? Nous y étions. Je gardai ma ligne plus fermée que jamais.
« Cependant, ajoutâtes-vous, vous avez omis de parler de ce qui devrait vous intéresser le plus : 80 % des maires sont des hommes et… »
Et… ?
« Et à Malissane, ajouta-t-il avec un petit sourire, c’est 100 % ! »
Les premiers rires se firent entendre, et leur retentissement me parut sans commune mesure avec le nombre des présents et le nombre de ceux qui, parmi eux, avaient l’oreille dressée vers notre conversation, et leur volume augmenta encore quand le citoyen — vous — compléta :
« … et je crains que ce ne soit encore le cas après le 15 mars ! »
Le 15 mars, c’était la date de l’élection.
Et vous tîntes à enfoncer le clou :
« … et vous savez bien pourquoi ! Ce n’est pas votre victoire que je crains, rassurez-vous. »
Oui, je savais pourquoi. La masculinité était une des rares caractéristiques que je partageais avec la tête de liste de l’opposition. Mais pourquoi devais-je me « rassurer » ? Etais-je le seul dans cette salle, parmi tous ces administrés qui riaient, à percevoir l’ambiguïté de cette association entre « craindre » et « rassurer » dans votre bouche ? Elle pouvait signifier « je ne crains pas votre victoire car j’approuve votre projet et d’ailleurs je vote pour vous » ; ou bien, plus ironiquement, bien plus probablement : « votre victoire est si peu probable (en particulier grâce à mes agissements) que je ne la crains pas » (étais-je en train de devenir « parano » ?)
Mais le citoyen redevint sérieux, si jamais il avait cessé de l’être. Seuls ses yeux avaient souri et voilà que les paupières, un instant mi-closes, se relevèrent et que les sourcils se froncèrent quand il ajouta :
« Je plaisantais, bien sûr. En revanche… » En revanche ? « … Je dois vous signaler une toute petite erreur, vous en faites ce que vous voulez, bien entendu… »
Dans ma tête je vous parodiais d’une voix grimaçante : « Vous en faites ce que vous voulez, bien entendu… »
Il continuait : « Vous savez, contrairement à ce que vous avez dit, l’origine de la journée du 8 mars est bien antérieure aux événements russes de 1917. »
J’avais en effet rappelé dans mon discours, avec une formule dont j’étais fier (jusqu’à cette minute), que les premiers ouvriers de la révolution russe étaient des ouvrières, qui manifestèrent à Saint-Pétersbourg le 8 mars 1917 (ou le 23 février selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie). L’érudition dont je pensais faire preuve résistait au pédantisme, contrairement à la sienne, qui continuait à s’étaler :
« D’ailleurs, vous n’êtes pas sans savoir que Saint-Pétersbourg s’appelait à l’époque Petrograd, littéralement « la ville de Pierre », en référence, bien sûr… » (mais bien sûr !) « … au tsar Pierre le grand (1682 – 1721).
Bien sûr, je n’étais pas sans le savoir. Mais si j’avais dit Saint-Pétersbourg, c’est simplement que, me semblait-il, cela parlait mieux à mes concitoyens.
« Il faudrait ajouter, poursuivait le citoyen, que la première journée internationale des femmes fut célébrée le 19 mars 1911. On en doit l’idée à Clara Zetkin, du parti social-démocrate d’Allemagne et dont la proposition fut reprise par la suite par la IIeme Internationale socialiste, je vous passe les détails... »
Merci !
Il m’énervait. Vous m’énerviez. Que maniganciez-vous ? Que me vouliez-vous ? Si vous vouliez m’abattre, me virer, me faire disparaître sinon de la terre, du moins de la vie publique, il vous était plus simple de vous opposer franchement à moi, de vous présenter à l’élection, ou de soutenir mes opposants. Vous auriez pu figurer sur leur liste, même en queue de peloton, les choses eussent été plus claires pour moi. Au lieu de cela, vous préfériez jouer au chat et à la souris, lancer contre moi par petites touches vos petites piques, en les espaçant pour endormir ma méfiance, en faisant même de temps en temps semblant de vous attaquer à mes adversaires, jetant le chaud et le froid, avec cette voix doucereuse et grinçante à la fois. Votre comportement était d’autant plus inquiétant que vous n’étiez pas candidat. C’est donc que des raisons personnelles guidaient vos attaques et vos menaces, car il ne faisait plus aucun doute pour moi que vous étiez l’auteur des lettres anonymes. Pourquoi me menaciez-vous ? Que vous avais-je donc fait ?
Lorsque je découvris le lundi 9 mars la toute dernière lettre anonyme dans ma boîte, cette conviction se renforça encore. Je n’étais pas de ceux qui clament qu’il n’y a pas de hasard, mais à l’inverse je ne m’estimais pas assez naïf pour voir du hasard partout. Mon esprit était trop scientifique pour ne pas établir des liens entre les choses. Entre les dates, d’abord : 8 mars, raid en provenance du citoyen, face-à-face, presque corps à corps, en présentiel (comme on dit maintenant), prétendant plaisanter avant de dénoncer mes prétendues erreurs historiques. 9 mars, lettre « anonyme » (de moins en moins), qui s’exclamait de tous ses gros caractères et en substance : « Si tu crois que je plaisante, tu te trompes ! » (les termes en italique sont de moi)
On ne me la fait pas, à moi. L’allusion était bien trop grosse. Le 8 mars, plaisanterie, erreur. Il plaisante, je me trompe (suis censé le faire). Le 9 mars, plaisanterie, erreur. Il, contrairement à ce que je suis censé croire, ne plaisante pas, je suis censé me tromper. Il me détrompe quant à l’idée qu’il plaisanterait.
Clair, non ? Et vous me trouvez toujours parano ?
Puis, tout s’accéléra. Nous entrâmes dans la dernière semaine précédant le scrutin. Le quotidien régional organisa un grand débat public afin de confronter les deux listes candidates. Le mercredi de cette semaine-là, je fus donc convié à escalader l’estrade de notre salle des fêtes et à m’asseoir à la droite de Colineau, mon concurrent. La salle finissait de se remplir et je pouvais déjà estimer qu’elle devait contenir dans les trois cents personnes, parmi lesquelles, bien entendu, au premier rang, outre mes principaux colistiers, … vous. C’est votre absence qui m’eût étonné, voire inquiété.
En revanche, je ne voyais pas mon épouse, Audrey, et ça c’était plus surprenant. Elle m’avait assuré que pour une fois, elle arriverait à se libérer. Elle m’avait même soufflé qu’elle essaierait de venir avec nos deux enfants, au moins l’aînée, mais ça j’y croyais moins. Elle aurait sans doute un peu de retard, pour peu qu’une réunion professionnelle ou politique se prolongeât comme cela arrivait souvent. Je guettais son arrivée, l’œil pointé vers la porte principale, là-bas, tout au fond der la salle.
Je ne cessai, durant l’introduction assurée par le journaliste, puis durant le bref exposé liminaire de mon adversaire, de jeter des coups d’œil vers cette porte ; je parvins enfin à dérouler ma propre présentation, sans notes, tout en renouvelant les coups d’œil vers la salle, à la recherche de la silhouette d’Audrey. Audrey qui n’était pas encore arrivée, qui allait arriver, qui n’était toujours pas arrivée, qui n’arriverait pas.
Cette derrière conviction s’était formée en moi quand approcha la fin du débat. Or, c’est aussi à ce moment-là que fut abordé le sujet le plus explosif de la soirée. Explosif il l’était en soi mais il le fut aussi pour moi parce que, à l’inquiétude première due à l’absence étonnante d’Audrey s’en ajouta une autre, dont vous étiez directement responsable : alors que la réunion s’était dans l’ensemble déroulée jusque-là de manière assez sereine, que je n’avais été réellement désarçonné par aucune des questions qui m’avaient été adressées, vous vous manifestâtes d’une manière qui acheva de me convaincre que vous aviez réellement pour mission de pourrir ma campagne.
Invité par le journaliste à prendre le premier la parole sur le thème de l’insécurité, Colineau commença par regretter d’une manière générale ce qu’il nommait notre « laxisme » avant de prendre un exemple : aucun habitant de Malissane, selon lui, n’ignorait l’existence d’un squat mis à profit par une bande de consommateurs de drogue, la plupart mineurs, quand il ne s’agissait pas de trafiquants. Face à ce phénomène, la mairie ne faisait rien.
Je lui répondis, quand ce fut mon tour de prendre la parole, que nous avions considérablement renforcé les moyens de la vidéo surveillance et que notre programme prévoyait la création d’un nouveau poste de policier municipal mais j’ajoutais qu’en la matière, il incombait à chacun de prendre ses responsabilités, élus, certes, mais aussi éducateurs, sans oublier les parents. Je perçus alors quelques applaudissements mais aussi quelques murmures et des sifflets.
Je crus avoir clos le débat mais Colineau, sans même, sauf erreur, y avoir été invité, reprit la parole aussitôt, en des termes dont je me souviens à la virgule près :
« Il y a une chose que monsieur le maire ne vous dit pas, mesdames et messieurs. Savez-vous, monsieur le maire, savez-vous, mesdames et messieurs et chers Malissanois, où se trouve ce fameux squat, à qui il appartient ? Non, eh bien je vais vous le dire, moi : il appartient à la commune, il se trouve dans un quartier que vous connaissez bien même si, je l’imagine bien, vous ne le fréquentez pas. Il se trouve à l’entrée sud-est, dans un terrain vague, une parcelle communale qui abrite un hangar de stockage du matériel d’espaces verts. Ce local n’est pas fermé, sinon par un vieux cadenas rouillé depuis longtemps cisaillé. Il y a, paraît-il, des fils électriques dénudés qui traînent (il exagérait un peu, c’était de bonne guerre). Et il y a des jeunes qui se réunissent là, qui boivent, qui fument, qui consomment du protoxyde d’azote, on les entend rigoler depuis le centre-ville (il exagérait encore, c’était de bonne guerre), demandez aux riverains. Et s’ils ne faisaient que consommer ? Mais sans doute qu’on y trafique, au nez et à la barbe de toute autorité. Alors monsieur le maire nous dit qu’il ne peut rien contre la délinquance ? Il pourrait commencer par balayer devant la porte de ses propres services, en fermant ce sordide cabanon, en assurant son inaccessibilité ou, à tout le moins, en le sécurisant ! Que dira-t-on le jour où un accident arrivera, le jour où l’un de ces gamins, qui se perchent complètement « pintés » (passez-moi l’expression) sur les garde-boue des tracteurs, se fracturera en tombant ? ou quand un autre s’électrocutera ou, pire encore, mourra d’une overdose dans ces lieux infâmes ? »
Ces évocations plombèrent quelque peu l’atmosphère. Les applaudissements ne vinrent qu’après une seconde de silence. Je cherchai du regard l’adjoint à l’urbanisme et au cadre de vie mais c’est le directeur des services techniques qui aurait dû me parler de tout ça. Je dois avouer que je ne savais pas tout.
Je ne sais plus comment vous êtes entré en scène. Etes-vous intervenu spontanément ? Avez-vous demandé la parole ? L’avez-vous prise le premier ou à la suite d’autres citoyens, invités par le journaliste à « prendre part au débat » ? C’est maintenant que vous pourriez me le dire. Ce dont je me souviens, c’est que vous vous êtes levé, avez attrapé le micro qu’on vous tendait et que je me suis dit à ce moment-là, dans un même mouvement de pensée « il va m’enfoncer » et puis, « il va me défendre », j’étais ouvert aux deux options, c’est dire que je savais rester objectif et faire taire mes a priori.
Mais ce fut la première qui l’emporta. Vous vous adressâtes directement à moi, sans haine apparente, avec une douceur dont je pensais alors qu’elle n’était pas incompatible avec la pire toxicité :
« Monsieur Khamera, prenez garde : en cas de drame, vous êtes civilement et pénalement responsable. »
Vous vous tûtes, fîtes mine de vous rasseoir et de rendre le micro, puis, soudain, vous le reprîtes des mains de l’animateur, vous vous relevâtes pour ajouter, la bouche si près du micro que votre voix grave emplissait la salle et qu’elle commença à l’inonder des détails de ma vie privée :
« Je crois savoir, monsieur Khamera, que vous avez des enfants, dont l’une est en âge d’accompagner cette bande de squatters. Vous n’aimeriez pas, je suppose, qu’il leur arrive quelque chose ? »
Vous me pardonnerez, j’espère, mais à cet instant-là, je crois que j’ai sursauté en éprouvant une bouffée de haine. Seuls un reste de sang-froid et de réalisme électoral m’empêchèrent de vous invectiver en des termes inhabituellement grossiers, voire de m’échapper de l’estrade pour bondir sur vous, mains ouvertes vers votre cou.
Vous me croirez si vous voulez, mais je vous jure que je regrettai de ne pas l’avoir fait lorsque, enfin rentré à la maison une heure plus tard, je découvris, toujours tapée en Comic sans MS, votre dernière lettre (enfin, que je croyais vôtre) , la plus courte, la plus concise, la plus claire, mais aussi la plus menaçante, me jetant au visage en gros caractères (un bon 36 si ce n’est du 48 ) :
« Tu l’aimes, ta fille ? Alors, veille sur elle ! ».
C’était signé, si je puis dire. C’était vous. Après ce que vous m’aviez lancé une heure avant à la figure, en public… sur mes enfants, sur ma responsabilité, sur ce qui pourrait leur arriver…
Comme vous me le dites maintenant, j’aurais mieux fait de surveiller le niveau d’encre de mon imprimante. Facile à dire, après coup !
En réalité, pour une fois, ce n’est pas moi qui ai découvert cette lettre, c’est Audrey.
En réalité, il n’y avait personne à la maison quand je suis rentré. Et la boîte aux lettres était vide. Audrey n’est arrivée qu’une demi-heure plus tard, elle avait à la main le chiffon en question, elle rentrait du commissariat. Elle m’a tout expliqué. Elle m’a dit qu’elle était encore en réunion quand le lycée l’a contactée pour lui signaler l’absence d’Anaïs. C’est pour cela qu’elle n’a pas eu le temps d’assister au débat. Il y avait plus urgent. Elle en a profité pour déposer plainte pour menace de mort, enlèvement et séquestration.
Contre qui ?
Contre X
Je savais qui était X. Pour moi, c’était vous.
Imaginez donc ma surprise de vous retrouver aujourd’hui dans ce bureau, et d’apprendre que c’est vous le juge pour enfants qui allez décider du sort de ma fille Anaïs. Ce qui se passe dans ma tête constitue un renversement littéral qui me donne le tournis, puisqu’il me faut soudain inverser toutes mes données, remplacer chaque représentation par son contraire exact, transformer l’accusé en arbitre et la victime en accusée.
Maintenant que tout cela est terminé, maintenant que je vous connais mieux, maintenant que le (en l’occurrence la) véritable auteur (en l’occurrence autrice) des lettres anonymes a été identifié à mon grand dam et à ma grande surprise puisque la vérité s’est avérée être l’exact inverse de ce que j’imaginais, et maintenant que je vous ai présenté les excuses que je vous devais pour vous avoir soupçonné à tort d’avoir menacé ma fille alors que, ironie de l’histoire, vous êtes aujourd’hui bien au contraire la personne sur laquelle je compte le plus (après son avocat) pour la protéger, je mesure l’immensité de mon erreur, je reconstitue la vérité et je remets en place toutes les pièces du puzzle, et miracle, tout s’emboîte parfaitement. Quand je vous regarde jouer votre rôle derrière ce bureau, avec la même voix douce, avec le même calme qu’au milieu de la foule quand vous interveniez dans les réunions et débats publics, je comprends que vous n’avez pas changé, que vous devez être un bon juge et que juge, vous n’avez jamais cessé de l’être, y compris et peut-être surtout lors de vos interventions publiques. C’est avec le même souci de l’objectivité que vous êtes intervenu tour à tour en ma faveur et en faveur de mon adversaire, tandis que je vous imaginais jouant avec moi au chat et à la souris.
Et si j’avais surveillé le niveau d’encre de mon imprimante personnelle à la maison, j’aurais peut-être compris que c’est Anaïs elle-même qui les écrivait, ces lettres, et qui n’avait nul besoin d’une quelconque autorisation d’entrer dans l’immeuble pour les déposer dans la boîte puisqu’elle s’y trouvait déjà, dans l’immeuble. Je ne pense pas à tout en cet instant, mais je suis sûr que d’autres mystères s’éclairciront par la suite : je n’aurai plus besoin de me demander par exemple comment le « corbeau » savait que nous faisions « chambre à part ».
Bien sûr, j’ai retiré ma plainte, mais vous m’expliquez calmement, avec douceur et compassion dirais-je, « vous comprenez, monsieur Khamera », et vous prononcez mon nom avec toujours le même souci du respect de la langue de mes ancêtres, et c’est avec le même souci implicite de distinguer l’homme de la fonction que vous ne dites toujours pas « monsieur le maire », signifiant aujourd’hui que bien qu’ayant été réélu confortablement le 15 mars dernier je ne suis en cet instant devant vous pas le maire mais un justiciable comme les autres, de même qu’hier durant la campagne électorale cela signifiait que celui qui parlait n’était pas le maire mais le candidat, mais j’ai oublié ce qui a suivi le « monsieur Khamera », ça y est, je le reconstitue, vous avez dit : « vous comprenez, la procédure ne s’efface pas comme cela d’un coup de baguette magique, malheureusement » (c’est avec compassion, je le vois bien, que vous prononcez ce « malheureusement ») ; en effet, vous me rappelez que moi-même, dès le lendemain de ce fameux débat public et pour tirer au clair cette histoire de squat, j’ai secoué les responsables des services techniques, fait constater par huissier la présence de squatters consommant des produits illicites, sans savoir que parmi ces délinquants se trouvait ma fille. Si encore elle n’avait été que consommatrice mais il s’avérait qu’elle s’était prêtée, afin de financer sa consommation, au petit jeu des trafiquants, oh ce n’était pas bien méchant mais suffisamment pour que l’affaire n’en reste pas au niveau d’une simple contravention et que le juge pour enfants entre en scène, d’autant qu’on avait failli avoir à déplorer, excusez du peu, un décès par overdose.
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