6e exploration-1

Tous les incidents ne font pas des incendies

Crises et incidents, deux modalités du conflit diplomatique latent

6 janvier 2020

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              A en croire certains comptes-rendus officiels de voyages, visites et rencontres diplomatiques, ces échanges n’auraient d’autre but que de faire état d’une « parfaite identité de vue » entre deux nations, à la rigueur de constater qu’ils ont permis d’« aplanir les désaccords » ou de « rapprocher les points de vue ». Dans le premier cas, le sentiment populaire est que l’essentiel lui est caché (« on ne nous dit pas tout ») ou que de l’argent public a été gaspillé ; il en résulte que si les peuples échappent à la tentation complotiste ce n’est que pour tomber dans l’indifférence à l’égard de la politique internationale, ressentie comme vaine, inutile et coûteuse. Dans le second cas, l’impression qui prévaut est qu’il suffirait de se rencontrer et de se parler pour que les désaccords soient résolus, comme s’il existait une magie de la diplomatie, une sorte de « diplomatie en soi ». Les parties en conflit iraient toquer à la porte de la diplomatie, ou plutôt les diplomates de tous pays se rendraient les uns chez les autres comme on va chez le guérisseur.

 

 

            Or, il est des conflits qui, pour ne pas être des guerres, pour ne pas se résoudre par la voix des armes, n’en ont pas moins une consistance matérielle propre à faire douter qu’ils puissent se résoudre par la seule magie de la parole diplomatique. Cela ne signifie cependant pas qu’il faille négliger le rôle de cette dernière. Nous les appellerons conflits latents, par opposition aux conflits ouverts, dont il a beaucoup été question dans les précédentes explorations, souvent militaires, limités parfois à l’usage de l’arme économique, mais toujours, disons, matériels.

 

            Pour illustrer le rôle de la diplomatie et de la parole diplomatique dans ces conflits, il faut poser deux questions, celle de leurs enjeux et celle de leur résolution. Pourquoi le conflit éclate-t-il, et comment se résout-il ? 

Deux questions qui n'en font qu'une

Les enjeux

La question des enjeux n’est pas la plus mystérieuse, malgré les apparences.

Il y a, certes, un paradoxe à éclaircir : certains conflits éclatent entre des Etats n’ayant en apparence aucune raison de se quereller, soit parce qu’ils sont géographiquement éloignés, soit parce qu’ils sont présumés amis ou alliés. Les discussions diplomatiques s’envenimeraient-elles alors pour le simple plaisir des diplomates, un peu comme celles de ces nobles oisifs de jadis qui se provoquaient en duel pour passer le temps ?  C’est une représentation d’autant plus tentante pour l’opinion publique que les différends, qui vont et viennent dans l’actualité, lui semblent être résolus à force d’être oubliés.

En réalité, il n’y a pas de conflit, si timide soit-il, sans enjeu. Nous tâcherons de garder en mémoire, au long de cet article, cette hypothèse qui fut la mienne, selon laquelle « les relations entre deux pays sont avant tout les relations entre leurs peuples, qui existent indépendamment de la parole diplomatique de leurs dirigeants. » (cf., 3e exploration).  Ces conflits entre alliés éclatent en fait pour deux catégories de raison, qui permettent de distinguer deux sortes de conflits.

Dans le premier cas, les parties prenantes sont des Etats frontaliers ; les flux qui traversent la frontière, de marchandises et surtout de personnes, sont à l’origine des différends.  Durant les années 1980, le sort des militants de l’ETA réfugiés en France alimenta des tensions avec l’Espagne aujourd’hui oubliées.  Les relations entre les France et l’Italie ont souffert en 2017-2018 de la question migratoire.

            Dans le second cas, l’enjeu est souvent le traitement de cas individuels, le sort qu’un Etat réserve au ressortissant d’un autre Etat. Les cas de Florence Cassez et de Serge Atlaoui ont provoqué des tensions entre la France et respectivement le Mexique et l’Indonésie ; celui de Jonathan Pollard a longtemps empoisonné les relations entre les solides et ancien alliés que sont Israël et les Etats-Unis ; le nom de Loup Bureau reste attaché dans une mémoire plus récente aux relations de la Turquie avec la France[1]. (Nous reviendrons dans la suite de cet article sur certaines de ces destinées individuelles). Le nom d’Edward Snowden évoque d’une autre manière le concept d’incident diplomatique :  en révélant que les Etats-Unis espionnaient leurs alliés européens, il a davantage mis en évidence une crise diplomatique qu’il ne l’a créée, et c’est au contraire la crainte de l’incident diplomatique qui retint les Européens de l’accueillir. 

(cf., « Toutes les bulles ne sont pas financières »)



[1] ActuelIement (janvier 2020), c’est le sort de deux chercheurs  emprisonnés en Iran - la franco-iranienne Fariba Adelkhah et le français Roland Marchal - qui interpelle la diplomatie. 

 

Le dénouement

             La question véritablement la plus mystérieuse n’est donc pas celle des enjeux, mais bien plutôt celle du dénouement des conflits : comment se résolvent-ils ? Les conflits ouverts trouvent leur issue dans l’établissement d’un rapport de forces matériel et, au pire, par la la violence et cela ne fait de doute pour personne. Mais personne ne comprend comment, lorsque les conflits restent confinés dans les salons feutrés des diplomates, les ennemis proclamés d’hier deviennent soudain des amis. On se prend à se demander : la solution qui a été trouvée aujourd’hui n’était-elle pas disponible hier ? Le différend ne pouvait-il pas être résolu avant même d’éclater ? N’a-t-on pas mis en scène le conflit de bout en bout, pour amuser le bon peuple toujours friand de romanesque ? Autant d’interrogations propres à nourrir le populisme et le sentiment diffus de vanité de toute parole politique et a fortiori diplomatique.

 

            Les questions du pourquoi et du comment (pourquoi le conflit éclate-t-il et comment est-il résolu) ne se posent donc pas l’une sans l’autre. Il apparaît souvent une contradiction entre l’importance des enjeux et celle des moyens de résolution. Plus l’enjeu semble crucial, plus on s’attend à un dénouement spectaculaire. Or, ce n’est pas toujours le cas et c’est ce paradoxe que je me propose d’éclairer ici. 

Une méthode : creuser l'analogie économique

                 On peut d’abord emprunter à l’histoire économique la notion de crise et l’appliquer aux relations internationales. Or, léconomie distingue des catégories de crises en fonction de leur durée. C’est ainsi que des crises ponctuelles, datées, telles que les chocs pétroliers ou les krachs boursiers, s’inscrivent dans des cycles dont elles ont plus ou moins la capacité à modifier le rythme ; certains sont des chocs passagers, d’autres déclenchent des stagnations, des dépressions, ou accélèrent leur survenue.  De même, nous poserons que les conflits diplomatiques latents se manifestent soit par des incidents, soit par des crises diplomatiques. C’est moins leur durée que leur capacité à diffuser qui fait la différence entre ces deux catégories.  C’est ainsi par exemple que la « brouille » franco-italienne de 2016-2018, est à classer parmi les crises parce qu’elle a atteint un caractère global et diffus, tandis que si Jonathan Pollard a réussi à affecter les relations diplomatiques entre Israël et les Etats-Unis pendant la bagatelle de 30 années, le conflit est resté cantonné au traitement d’un cas individuel. 

 

            On peut poursuivre l’analogie économique en mettant de nouveau sur la table la notion de flux. Sur l’échelle de la liquidité des flux diplomatiques, on peut constater que le conflit latent est traité à l’aide de moyens de paiement beaucoup plus liquides que le conflit ouvert. L’échelle de liquidité des moyens de résolution des conflits est adaptée à l’échelle de leur gravité, sur laquelle le conflit latent se situe entre le simple désaccord et le conflit ouvert.  Le simple désaccord est censé être résolu par la discussion, tandis que le conflit ouvert se gère dans le pire des cas par les armes et dans le meilleur dans cas par la pression économique (embargo, boycott, blocus, etc.). Il reste donc à percer le secret des voies de résolution des conflits qui se situent entre ces deux pôles, lorsque la pression matérielle n’est pas encore nécessaire et que la discussion n’est plus suffisante.

Si l’on refuse l’hypothèse de l’existence d’une magie de la diplomatie, il faut bien supposer, en approfondissant l’analogie économique, que les parties ont procédé à un échange d’équivalents, après instauration d’un rapport de forces.  L’une a cédé sur un point, en échange d’une concession jugée équivalente de l’autre partie.

Enfin, l’analogie économique peut encore être développée : l’échange pose la question du prix. L’une des caractéristiques qui transforment un désaccord en un incident diplomatique est que le désaccord est mis sur la place publique, un peu comme une offre est mise sur le marché, ce que le langage usuel traduira par le fait que l’incident « a été monté en épingle ». La cotation d’un titre en bourse est la porte ouverte aux phénomènes de spéculation qui amplifient les tendances à la hausse ou à la baisse des prix. Il serait intéressant de chercher à savoir si l’appel à l’opinion publique pour régler des incidents diplomatiques ne conduit pas à de tels phénomènes.

 

Pour appliquer cette méthode et répondre à ces questions, étudions dans un premier temps l’incident diplomatique, avant d’aborder la crise diplomatique dans un second temps

Un incident diplomatique entre la France et le Mexique

              Cet incident, lié au nom de Florence Cassez, sera placé au premier plan d’une étude sans la monopoliser, puisque d’autres cas seront cités en toile de fond.

 

            Ce choix résulte du caractère exemplaire de cette affaire.

            La Française Florence Cassez, arrêtée au Mexique le 9 décembre 2005, sera libérée le 23 janvier 2013.  On voit ici que la qualification d’incident a peu à voir avec la durée d’un conflit, même s’il serait très exagéré de prétendre que la France et le Mexique se sont brouillés durant toute cette période.

            Les caractères qui font l’originalité de ce cas, en comparaison avec d’autres incidents liés au sort d’un individu sont les suivantes :

            Les relations entre la France et le Mexique étaient par ailleurs au beau fixe en 2005 et le sont d’ailleurs restées à bien des égards. Les deux pays sont réputés alliés, voire amis, appartenant à la même aire culturelle latine ; leurs relations, mises à l’abri des conflits par l’éloignement géographique,  n’étaient pas entachées par des considérations géopolitiques, ce qui n’était pas totalement le cas  des relations entre la France et la Turquie, où fut enfermé le journaliste français Loup Bureau en 2017 ; ce qui n’est pas le cas des relations franco-iraniennes actuellement (janvier 2020), malheureusement pour les chercheurs Fariba Adelkhah et Roland Marchal, qui y sont détenus.

            Ces dernières personnes n’ont pas déclenché de conflit ; leur cas a été instrumentalisé dans le cadre d’un conflit préexistant. En revanche, c’est bien le sort de Florence Cassez qui provoqua un conflit entre le Mexique et la France, ce qui constitue la deuxième originalité de l’affaire.

            Une troisième originalité tient à ce qu’il est finalement très rare que le sort d’un individu soit jugé suffisamment important pour déclencher un conflit. Celui d’Edward Snowden n’a pas assez pesé dans la balance pour que les pays européens acceptent, en l’accueillant, la confrontation avec les Etats-Unis.  Si tous les conflits latents ne concernent pas des cas individuels, à l’inverse, toutes les affaires individuelles ne donnent pas lieu à des conflits. Ce constat débouche sur une proposition capitale : le conflit ne s’impose pas aux gouvernants ; les acteurs qui dirigent les Etats choisissent librement de faire de tel ou tel cas individuel une occasion de conflit.

            On pourrait à la rigueur rapprocher l’affaire Cassez de l’affaire Pollard, qui a déclenché un conflit entre les deux Etats alliés par excellence que sont Israël et les Etats-Unis d’Amérique. L’espion israélien Jonathan Pollard a été arrêté en 1985, puis emprisonné durant de longues années aux Etats-Unis pour vol de documents de la CIA, avant d’être finalement libéré en 2015. S’il s’agit bien d’un cas individuel, il y a cependant une grosse différence avec l’affaire Cassez. Les deux situations ne sont en fait comparables que de manière inversée : dans un cas, la cause du conflit est le sort d’un individu, l’enjeu est sa libération, et la conséquence est politique. Dans l’autre cas, la cause du conflit est politique (une activité d’espionnage) et la conséquence est individuelle : une très longue détention. 

            On pourrait plus sûrement encore rapprocher l’affaire Florence Cassez du cas de Serge Atlaoui, ce Français arrêté en 2005 en Indonésie pour trafic de drogue, condamné à mort en 2007, non exécuté mais toujours emprisonné, qui assombrit un temps les relations entre la France et l’Indonésie.  La qualité de ces relations était comparable à celles qu’entretenaient la France et le Mexique (même éloignement géographique, même absence de contentieux) à une différence près, l’espace culturel de référence - entre un Mexique catholique et latin et une Indonésie asiatique et musulmane.  Les relations bilatérales sont comparables ; l’affaire a bien donné lieu à un différend, qui a frôlé l’incident diplomatique lorsque, pour la troisième fois en trois mois et face à l’imminence supposée de l’exécution, l’ambassadeur d’Indonésie fut convoqué le 22 avril 2015 par le ministre français des Affaires étrangères (26), et que le président de la République française fit usage d’une menace, imprécise il est vrai (27).

 

            A la différence de Florence Cassez, Serge Atlaoui n’a pas été libéré à ce jour. Toujours condamné à mort (42), il vit toujours sous l’épée de Damoclès d’une exécution possible (43). Le conflit franco-indonésien né de cette affaire n’a donc pas connu de résolution.  

 

L'analogie avec le marché est-elle pertinente ? Ce que nous apprend le dénouement de l'affaire Florence Cassez

                  A la différence d’autres cas comparables, l’affaire Florence Cassez n’a pas été dénouée par un échange. L’analogie économique n’est pas pertinente dans son cas. Telle est la proposition que je voudrais défendre.

 

         Florence Cassez fut condamnée en première instance en mars 2008 à 96 ans de prison pour enlèvements, séquestration et détention illégale d’armes, faits qu’elle a toujours niés avoir commis. De nombreuses failles rendaient l’accusation peu crédible (30).  Sa peine fut réduite en appel à 60 ans.

             C’est sans doute en 2009, que l’affaire Florence Cassez cesse d’être une affaire purement judiciaire pour devenir diplomatique. Le gouvernement français prend alors le relais de la famille, du comité de soutien et des avocats de la détenue. La revendication française n’est pas une contestation des jugements de l’appareil judiciaire mexicain, ce qui eût constitué une double et impensable ingérence : ingérence de la France dans les affaires mexicaines et, en admettant une réponse favorable de l’exécutif mexicain, empiétement de ce dernier sur le pouvoir judiciaire. Il était facile alors de renvoyer le pays de Montesquieu à ses propres leçons sur l’équilibre des pouvoirs. Non, le gouvernement français demande alors « simplement » que la prisonnière soit transférée en France pour y exécuter sa peine (requête que l’intéressée finit par accepter, la mort dans l’âme). Mais la demande se heurte à un refus constant du Mexique, réitéré à chaque visite présidentielle de Nicolas Sarkozy, en 2009, puis en 2011 (16), après le rejet, le 10 février, du pourvoi en cassation de la Française. 

            A ce stade, il n’y a d’échanges que d’arguments. La France invoque une convention internationale, celle de Strasbourg, signée entre autres par les deux pays en 1983. Une commission binationale est mise en place en juin 2009 pour étudier la faisabilité d’un éventuel transfert. Les Mexicains s’en retirent très vite, déduisant de ses premiers travaux que les conditions n’en sont pas réunies, pour cause d’incompatibilité des deux systèmes judiciaires. En France, la peine prévue aurait pu être réduite de moitié, voire davantage, (« à 20 ans de prison, comme le prévoit le droit français pour ces chefs d'inculpations ») (2)

 

            Dire que seul des arguments ont été échangés ne signifie pas que la France n’a rien fait. Elle a posé des actes, mais qui sont restés unilatéraux, et n’ont pas ouvert la possibilité de l’échange.

La diplomatie française a exercé des pressions sur le Mexique.

Elle a brandi l’arme économique ! L’évocation de cette notion a de quoi surprendre si l’on considère deux éléments clefs de la réalité des relations entre la France et le Mexique : d’abord, ces relations, tout comme les relations franco-indonésiennes, et compte tenu de l’éloignement des pays protagonistes, demeurent marginales en termes de flux commerciaux : le Mexique représentait en 2015 0,7 % des exportations de la France et 0,5 % de ses importations. (41)

Ensuite, force est de constater que dans le cas du Mexique, l’incident diplomatique n’a rien changé à l’ampleur de ces flux. Rappelons (cf. 3e exploration) que les relations internationales sont d’abord humaines avant d’être politiques. Sauf mise en place de mesures protectionnistes spectaculaires (ce qui ne fut pas le cas en l’occurrence), les flux commerciaux ne dépendent pas directement d’une volonté politique. Ceux qui lient le Mexique à la France ont fait preuve d’une remarquable continuité durant toutes les années d’emprisonnement de Florence Cassez. Il faut tout de même signaler que la courbe présente un décrochement symptomatique entre 2008 et 2009 (41). Toutefois, ce décrochement a autant de chances d’être lié à la récession subie un peu partout dans le monde en 2009, suite à la crise financière de 2008, qu’à l’influence de la diplomatie.

Alors, en quoi consiste ici l’utilisation de l’« arme économique » ? Quels actes ont-ils été posés par la France pour exercer une pression sur le Mexique ?

La réponse vient si l’on conçoit que l’importance de l’enjeu économique n’est pas tant dans l’état présent des flux que dans les projections qu’en font des gouvernements soucieux de les amplifier - les visites présidentielles servant à promouvoir les investissements publics et privés (21) - tout en prenant de justifier cette volonté par des raisons qui ne soient pas que mercantiles. Ainsi la coopération franco-mexicaine était-elle replacée par eux dans le contexte d’une histoire commune, d’une communauté de « valeurs » que la France est censée partager avec ce continent (19), comme si ces éléments conditionnaient la capacité des entreprises à commercer et des Etats à coopérer, comme si les acteurs avaient à chaque instant besoin de se rappeler l’histoire commune pour poser des actes ensemble. La comparaison entre le Mexique et l’Indonésie est intéressante à cet égard. Dans les deux cas, les flux commerciaux avec la France sont marginaux (44) ; dans les deux cas, le sort d’un ressortissant français a semblé menacer le développement de ces flux ; mais dans les deux cas existait, indépendamment de cette affaire individuelle, une volonté politique de développer les échanges, pas moins grande avec l’Indonésie musulmane et asiatique (31), qu’avec le Mexique catholique et latin.

Ce qui a été affecté par l’incident diplomatique franco-mexicain n’est pas tant l’intensité des flux commerciaux que la coopération politique visant à les intensifier.  L’histoire postérieure au règlement de l’affaire Cassez mettra en lumière, en creux, ce qui s’est passé, ou plutôt ce qui ne s’est pas passé, entre les deux pays, entre 2009 et 2012.  En 2013 est créé un « Conseil stratégique franco-mexicain », comprenant des acteurs politiques mais surtout des dirigeants d’entreprises (40). On répète à cette occasion dans les médias que ce conseil existait dès 2009 mais qu’il avait été mis en sommeil à cause de l’incident diplomatique : « Un Conseil binational quasi-identique avait été créé en vue de la visite de Nicolas Sarkozy au Mexique en mars 2009 » (21).  En effet, en mars 2009, le président français était accompagné par une délégation de chefs d’entreprises (Lafarge, Schneider, GDF, Suez, Danone, Saint-Gobain) (13). On retrouve à peu près les mêmes noms dans le CSFM de 2013 (40).

Lorsque Nicolas Sarkozy se rend au Mexique en 2009, il tient à aborder officiellement le cas de la prisonnière, dont il demande, à défaut de libération, le transfèrement pour une exécution de peine en en France. La fraîcheur de l’accueil réservé à cette demande n’a pas empêché la signature, dans le sillage de cette visite, de contrats par Sanofi-Pasteur, Thalès, EADS. Deux ans plus tard, ce sont les relations culturelles qui vont pâtir de l’affaire Cassez. L’année 2011 avait été déclarée « année du Mexique en France », ce qui devait donner lieu à d’importants échanges et manifestations culturels. En réaction à un nouveau refus de transfèrement, signifié le 17 février par le ministère mexicain des Affaires étrangères (16), Nicolas Sarkozy décida de dédier l’année du Mexique en France… à Florence Cassez, ce qui fut considéré par Mexico comme une provocation, et le Mexique annula  sa participation. Ce projet culturel renfermait une dimension économique, dans la mesure où la promotion de la culture mexicaine pouvait avoir une traduction commerciale, en termes de flux touristiques et commerciaux (tout comme, par ailleurs, la participation du Mexique aux salons du Bourget) (15).

Ni cette annulation ni la mise en sommeil de la coopération économique n’auront réussi à faire sortir l’intéressée de prison, tout simplement parce que (en vertu de mon hypothèse) aucune de ces décisions n’était envisagée par rapport à l’avenir. Elles n’établissaient pas de contrat à respecter entre les deux parties, comme cela aurait pu être le cas si, au lieu de poser des actes irréversibles, on avait au contraire engagé l’avenir : « Si Florence Cassez est transférée », aurait pu annoncer le gouvernement français, je prendrai telle initiative pour stimuler les relations », alors que, une fois mis à exécution des actes qui n’eurent même pas le temps de rester des menaces, il n’y avait plus « de grain à moudre ». Libérer ou même transférer Florence Cassez après l’annulation de l’année du Mexique en France était certainement impensable aux yeux des Mexicains, qui eussent considéré cette éventualité comme une incohérente récompense pour la déloyauté.

Donc, oui, une succession rapide de gestes unilatéraux, un ping-pong de représailles, mais pas de véritable échange. 

 

L'analogie avec le marché est-elle pertinente ? Tentative de généralisation

 

                L’absence de transaction dans le cas Florence Cassez ne doit pour autant pas être considérée comme une règle générale qui remettrait en cause l’analogie économique posée plus haut. Dans d’autres cas similaires, cette analogie s’impose à tel point que le vocabulaire en garde des traces spontanées, lorsqu’on dit que tel ou tel individu a été utilisé « comme monnaie d’échange ». « Les ressortissants étrangers incarcérés en Turquie sont devenus des monnaies d’échange. », constate un journaliste en 2017 (34). Ou encore : « Par le passé, Téhéran a utilisé ces citoyens comme monnaie d’échange dans ses négociations avec l’Occident. Cela a été notamment le cas du journaliste irano-américain Jason Rezaian, arrêté pour “espionnage” et relâché au moment où une partie des sanctions internationales ont été levées dans le cadre de l’accord sur le nucléaire, en janvier 2016, sous la présidence de Barack Obama » (39). Loup Bureau, après sa libération des prisons turques le 15 septembre 2017, raconte en d’autres termes qu’il a rapidement compris que sa détention constituait un moyen de pression aux mains de l’Iran, c’est-à-dire que sa libération allait être échangée contre la satisfaction par la France d’une revendication iranienne. « Les surveillants de la prison, les juges, les policiers… Personne ne croyait à ma culpabilité, assure le journaliste, selon qui sa détention témoigne d’une volonté de faire pression contre la France à travers [lui]. Faisant l’analogie avec “le statut d’otage”, Loup Bureau se sent pris dans un “jeu de pouvoir” dans lequel “les Turcs ont le dernier mot” » (38). Cela ne veut pas dire que son arrestation même obéissait dès le départ à une stratégie pensée. En tout cas, sa libération interviendra dans la foulée d’une visite à Téhéran du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui fut qualifiée de « déterminante » par son avocate Rusen Aytac (37).   « La visite à Ankara, jeudi 14 et vendredi 15 septembre, de Jean-Yves Le Drian, le ministre des affaires étrangères français, aura porté ses fruits. », précise la journaliste Marie Jégo (37).  Les termes de l’échange ne sont pas connus, mais on peut émettre des hypothèses : si M. Erdogan a vraisemblablement renoncé à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, il reste attaché à l’accord douanier (35), du fait de la dépendance économique de la Turquie à l’égard de l’Europe Autre hypothèse : il existe entre la Turquie, la France, et aussi l’Italie, une coopération militaire matérialisée par un accord de partenariat entre le consortium franco-italien Eurosam et les entreprises turques Aselsan et Roketsan. Enfin, l’UE est liée à la Turquie par un accord sur les réfugiés.

 

            Notons tout de même que l’utilisation par les Turcs d’un ressortissant français prisonnier comme « monnaie d’échange » était une arme à double tranchant : sa libération pouvait être, certes, conditionnée par la satisfaction d’une revendication turque ; mais selon le rapport des forces, on peut aussi dire que, à l’inverse, la réponse à ces revendications pouvait être conditionnée à la libération du prisonnier.

            D’une manière générale, hormis les échanges d’arguments qui constituent le premier stade, les transactions utilisées pour dénouer les incidents diplomatiques mettant en jeu des cas individuels peuvent s’apparenter au troc, lorsque les moyens de paiement sont de natures très différentes, en particulier quand une libération est payée par une concession politique comme cela semble être le cas pour Loup Bureau ;  ils peuvent ressembler davantage à des conversions monétaires lorsque des flux humains viennent équilibrer d’autres flux humains ; dans ce dernier cas, elles consistent le plus souvent à acheter la liberté des uns par la liberté des autres (échange de prisonniers), les Etats cherchant a priori à défendre leurs ressortissants menacés à l’étranger ; c’est ainsi par exemple que fut envisagé, mais jamais concrétisé, l’échange entre la libération du pasteur protestant Andrew Brunson, ressortissant des Etats-Unis détenu en Turquie à la même époque et pour à peu près les mêmes raison que Loup Bureau, contre celle de Reza Zarrab, ressortissant turco-iranien détenu aux Etats-Unis (34).  Mais chacun sait que les Etats sont également soucieux de réprimer ceux de leurs ressortissants qui s’opposent à eux ; ce fait élargit le marché des flux humains, en ajoutant aux transactions qui échangent la libération des uns contre la libération des autres celles qui échangent la libération des uns contre la livraison des autres. Par exemple, après le coup d’Etat manqué contre Erdogan du 15 juillet 2016, l’Allemagne fut accusée par la Turquie d’abriter des opposants ; en juin 2017, « les autorités turques ont proposé à Berlin la libération du journaliste Deniz Yücel contre l’extradition de deux généraux turcs réfugiés en Allemagne » (34).

 

            Pour que l’échange fonctionne, il faut, comme sur le marché économique, que les deux parties soient d’accord sur le principe de l’échange. Cela exclut les situations dans lesquelles l’une des deux parties est mise devant le fait accompli. On peut citer des contre-exemples, qui se soldent par conséquent par des échecs. C’est ainsi que l’Indonésie, qui détenait des prisonniers australiens condamnés à mort, comme Atlaoui, pour trafic de drogue, refusa plusieurs offres australiennes visant à échanger ces prisonniers contre de l’argent ou contre d’autres prisonniers. Dans la première catégorie, les Australiens avancèrent deux propositions : la première avait précisément le défaut de se conjuguer au passé : il s’agissait d’évoquer l’aide que l’Australie accorda à l’Indonésie à la suite du tsunami de décembre 2004, et d’espérer « un geste en retour de la part du gouvernement de Djakarta » (24). Le contrat n’en était pas un, puisque l’une des clauses n’avait pas été fixée librement, et que l’une des parties décidait arbitrairement qu’un flux appartenant au passé pouvait être considéré comme le paiement d’un « service » futur (la libération de ses ressortissants). Toujours dans cette catégorie de l’échange homme-argent, l’Australie proposa de prendre en charge le coût de la détention de ses ressortissants au cas où ils échapperaient à la peine de mort au « profit » d’une peine de prison exécutée en Indonésie (25). Dans la seconde catégorie, l’idée d’un échange de ces prisonniers australiens en Indonésie contre des détenus indonésiens en Australie fut également rejetée par les Indonésiens.

            Enfin, comme sur le marché économique, le prix dépend du rapport entre l’offre et la demande, qui est un rapport de force établi entre les deux parties à l’échange. Ainsi, par exemple, l’alliance séculaire entre les Etats-Unis et Israël n’a pas empêché le conflit lorsque les premiers découvrirent en 1985 que le second s’était livré à des activités d’espionnage à leurs dépens par l’intermédiaire de Jonathan Pollard. La première puissance du monde fut ainsi en mesure d’imposer à son petit allié un prix exorbitant : non seulement l’espion Jonathan Pollard fut condamné, en mars1987, à la prison à perpétuité, alors qu’il avait accepté de plaider coupable et de livrer aux magistrats tous les secrets de son activité (8), mais un certain nombre de « taxes » additionnelles fut ajouté à ce prix, le gouvernement israélien ayant dû procéder, outre la restitution des documents volés, à la présentation d’excuses officielles davantage négociées que spontanées (« Les excuses de M. Pérès semblent même faire partie d'un scénario mis au point par Israël et les États-Unis pour clore l'incident… ») (6), à la prise de sanctions individuelles à l’encontre de certains autres acteurs israéliens ayant eu une responsabilité dans l’affaire ; et pour faire bonne mesure, ces initiatives israéliennes ne suffirent pas à éviter un boycott états-uniens de la base militaire israélienne de Tel-Nof, auquel il ne fut mis fin qu’avec la démission, le 29 mars 1987,  de  son commandant, le colonel Aviem Sella, qui avait aux yeux de Washington le grave handicap d’avoir été le recruteur de Pollard.

Le prix à payer pour la libération de Jonathan Pollard serait resté non pas simplement élevé mais précisément infini, puisque sans contrepartie, si l’espion n’avait pas été finalement libéré, au bout de 28 ans, en juillet 2015.

Entre-temps diverses formes d’échange avaient été envisagées pour clore définitivement cet incident diplomatique. Dans la catégorie des échanges hommes/hommes, le gouvernement israélien proposa en vain, à plusieurs reprises, la dernière fois en 2006, de libérer Marouan Bargouthi, dirigeant du Fatah, en échange de la libération de Pollard (12). Plus tard, en 2014, c’est l’administration Obama qui envisagea une telle libération en échange de l’élargissement d’Arabes israéliens emprisonnés (20). Dans la catégorie des échanges hommes contre politique, la perspective d’une libération de Pollard contre des concessions israéliennes dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient fut mise sur la table à plusieurs reprises, plus ou moins implicitement :  les Israéliens tentèrent, en vain, de faire de la libération de leur espion la condition, en 1988, de la signature par eux d’un accord tripartite entre les Etats-Unis, Israël et l'Autorité palestinienne (14) et en 1988, de leur participation à un « processus de paix » déjà bien moribond (11) ; en 2010, c’est Washington qui est à l’initiative cette fois-ci ; le gouvernement des Etats-Unis se déclare prêt à payer d’un double prix la poursuite par Israël du gel de la colonisation dans les territoires palestiniens occupés : la livraison d’une vingtaine de chasseurs furtifs F35 à laquelle s’ajouterait…. La libération de Jonathan Pollard (14).  Et lorsque celle-ci se réalisa enfin, on fit remarquer que c’était quelques jours après la signature de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, auquel Israël était très hostile. Fallait-il voir là la concrétisation d’un échange implicite, les Etats-Unis obtenant de leur allié qu’il mette ses réticences en sourdine pour prix de la libération de son ressortissant ? Cela fut, certes, nié par John Kerry, alors secrétaire d’Etat dans l’administration de Barak Obama (29).  

Il semblerait paradoxalement que l’échange fonctionne plus facilement entre des Etats hostiles les uns envers les autres qu’entre des Etats « amis ». Il faut s’entendre sur ces termes : la notion d’alliance n’est pas la plus pertinente pour définir ici l’« amitié ». On sait que la plus fameuse et la plus puissante d’entre elles connaît une crise (45).  Alors que l’alliance exclut en principe le conflit armé, il y a des exceptions : la mise en quarantaine du Qatar par le Conseil de coopération des Etats du Golfe persique (voir 2e exploration), l’action militaire en Syrie d’une Turquie membre de l’Otan. Même l’appartenance à un cadre plus étroit comme l’Union Européenne ne garantit pas l’absence de conflits latents, comme le montre l’exemple de la crise entre la France et l’Italie qui sera évoqué en seconde partie de ce texte. Convenons de définir l’ « hostilité » comme l’existence d’un conflit structurel préexistant à toute affaire individuelle et par conséquent, l’ « amitié » comme l’absence de tout conflit de ce type. Alors, tout s’éclaire : dans le premier cas, le sort des individus est instrumentalisé par les Etats pour atteindre des objectifs et satisfaire des enjeux sans rapport avec eux.  Les transactions peuvent être préméditées et se conjuguer au futur, ce qui est, nous l’avons vu, une condition de réussite. Dans le second cas, en revanche, c’est le sort même des individus qui crée l’incident, et en l’absence de contentieux préalable entre deux Etats, on assiste à une pénurie de contreparties envisageables à toute transaction ; bref, on manque de « grain à moudre ».

Enfin, tout échange singulier a besoin d’être formalisé par des mots. Cela implique d’établir une distinction entre deux catégories de transactions, et de préciser que cette distinction vaut pour toute sorte d’échange, qu’il soit économique ou diplomatique. Lorsque l’échange est répétitif, il prend le nom de commerce et peut se passer des mots et des rencontres, comme l’atteste l’automatisation croissante de nos grandes surfaces de vente. Mais un échange singulier a besoin d’être formalisé dans un contrat unique et ce contrat doit être préparé par des discussions et signé lors d’une rencontre entre deux individus au moins, qui représentent les parties à ce contrat. Cela vaut pour l’achat d’un bien immobilier par un particulier, comme pour la fusion entre deux grandes entreprises et donc, pour ce qui nous concerne ici, pour l’échange du sort d’un individu contre tout moyen de paiement diplomatique. Dans le cas de la libération de Loup Bureau, on peut penser que si la visite de Jean-Yves Le Drian a été « déterminante », c’est parce qu’elle permettait de finaliser un accord dont les termes avaient peut-être été préalablement préparés lors de tractations d’un niveau inférieur. Il reste à expliquer pourquoi ces tractations discrètes ne suffisaient pas à ouvrir à distance la porte de la prison. A deux reprises, une première fois le 15 août 2017 (32), puis le 27 août (33),  le président Macron évoqua le sort de Loup Bureau dans des entretiens téléphoniques avec son homologue turc. La seconde fois, il réclama explicitement la libération du journaliste français (36).  Pour le reste, il ne semble pas que les conditions de l’échange aient fait l’objet de négociations au niveau des ambassades. A ce niveau, selon Le Monde, les discussions « en sous-main » ont surtout porté sur l’amélioration des conditions de détention du journaliste. D’ailleurs, son entourage (avocat et comité de soutien) semblait compter avant tout sur la visite du ministre en personne pour le dénouement de l’affaire (36). 

 

Il n'y a pas de "diplomatie en soi"

 

 Revenons à l’affaire Florence Cassez.

Le 23 janvier 2013, coup de théâtre : la Cour suprême du Mexique ordonne la libération de la Française. Elle rejoindra son pays le jour même, totalement blanchie, au nom de la présomption d’innocence et en raison de la reconnaissance par la plus haute instance judiciaire mexicaine des graves irrégularités qui ont entaché la procédure depuis son arrestation 9 années plus tôt !

Comment s’explique ce dénouement tardif ? Quel rôle la diplomatie a-t-il joué ? Pourquoi, si elle y est pour quelque chose, avait-elle échoué auparavant ? Faut-il y voir une supériorité de la diplomatie discrète d’un François Hollande sur la diplomatie tonitruante de Nicolas Sarkozy ?

 

            En tout premier lieu, on doit cette libération au jeu de mécanismes institutionnels internes au fonctionnement de l’Etat mexicain, plus précisément, à un double renouvellement du personnel au niveau du pouvoir exécutif, puis du pouvoir judiciaire.  A la cour suprême, le 1er décembre 2012, le juge Alfredo Gutierrez Ortiz Mena remplace le magistrat le plus hostile à la reconnaissance des violations des droits de la défense dans l’affaire Cassez (17). Au niveau politique, Enrique Peña Nieto succède en 2012 à Felipe Calderon à la présidence du Mexique. Il prend ses fonctions en décembre, après avoir déjà rencontré François Hollande en octobre (22),  ...et Florence Cassez est libérée en janvier 2013. Comme son prédécesseur, le président Peña Nieto est résolu à combattre sans faiblesse l’insécurité. Mais son prédécesseur subissait l’influence de son ministre de la sécurité publique, Genaro Garcia Luna qui, en tant que chef de la police fédérale, avait fait une affaire quasiment personnelle de la condamnation de Florence Cassez. D’après l’enquête de la journaliste Joëlle Stolz (30), il cherchait à se venger de la jeune femme à la suite d’une émission de télévision dans laquelle celle-ci aurait réussi à prouver que - entre autres troublantes irrégularités - sa propre arrestation avait été mise en scène.

            En second lieu, remarquons que la décision qui aboutit à la libération de Florence Cassez ne constitue pas une réponse directe du Mexique à la demande française. Celle-ci portait sur le transfèrement de la prisonnière ; elle s’adressait à l’exécutif mexicain ; elle n’a jamais obtenu de réponse positive. La décision de 2013 va au-delà du transfèrement puisqu’elle annule les condamnations ; elle émane du pouvoir judiciaire qui n’est pas soumis, comme l’exécutif, aux pressions de l’opinion publique. D’ailleurs, les nombreuses critiques qui ont accueilli sa décision tendent à montrer sa capacité de résister à cette opinion et confirment sa relative indépendance.

            En effet, l’opinion publique était, au Mexique, largement hostile à Florence Cassez à l’époque de sa détention et même au moment de sa libération. Même un journal « de gauche » n’a pas voulu voir les failles de la justice mexicaine (30).  Le pouvoir exécutif ne pouvait pas ne pas en tenir compte. L’arrestation de la Française en 2005 était intervenue dans le contexte de la préparation des élections présidentielle du 1er juillet 2006. C’est sans doute, avec l’influence personnelle de Genaro Garcia Luna, la principale raison de l’obstination mexicaine à refuser le transfèrement, tandis qu’en France, l’opinion était au contraire émue par le sort d’une compatriote avec laquelle elle sympathisait. Dans ces conditions, la mise sur la place publique du contentieux ne pouvait qu’aboutir à un dialogue de sourds, les deux parties étant soucieuses de plaire à des opinions respectives opposées l’une à l’autre. Comme l’explique Joëlle Stolz : « Hier pour M. Calderon, aujourd'hui pour M. Sarkozy, la priorité est d'envoyer un message de fermeté à leurs opinions publiques respectives. » (30)

            Il serait excessif de prétendre que, dans le cas de cet incident diplomatique franco-mexicain, comme dans d’autres cas du même type (franco-indonésien par exemple), le conflit n’avait aucune existence en soi, en tant que conflit, qu’il était entièrement construit pour répondre aux attentes des opinions publiques, illustrant ainsi la capacité des représentations à s’auto-réaliser. Au moins peut-on dire que le souci de répondre à ces attentes, et qui sait à les devancer, contribua grandement à amplifier le conflit, à la manière dont la spéculation amplifie les tendances d’un prix à la hausse.

            La reconnaissance du rôle déterminant des opinions publiques ne doit pas être interprétée comme l’adhésion à un idéalisme qui négligerait le poids des enjeux économiques et financiers, et surestimeraient la capacité des idéaux de justice à l’emporter, à partir du moment que ces idéaux seraient défendus publiquement. En réalité, les opinions publiques exprimaient une tendance davantage nationaliste qu’universaliste, et les acteurs politiques hiérarchisèrent trois catégories d’enjeux : l’enjeu électoral, par lequel s’engouffrait le nationalisme des peuples, prima partiellement et momentanément sur l’enjeu économique (ce qui aurait de quoi surprendre un marxiste orthodoxe), mais celui-ci prima durablement sur le souci d’un humanisme universaliste. Certes, la brouille des relations franco-mexicaines de 2009-2011 montre – et ce, toujours pour surprendre notre marxiste orthodoxe - qu’un chef d’Etat défendant le système capitaliste est capable de faire passer la cause d’une ressortissante française avant celle développement des fleurons industriel de son pays à l’étranger. Au nom, certes des droits humains, bafoués dans le cas de cette ressortissante, mais pas au nom des droits humains universels. Sinon, il faudrait expliquer pourquoi, comme le dénonça Mediapart, le resserrement des liens entre la France et le Mexique après 2013 se traduira, entre autres, par la vente massive, par la première, d’équipements répressifs au second (3).

 

            C’est sans doute la raison pour laquelle de nombreuses voix se font entendre dans les médias pour prôner, dans les incidents diplomatiques de ce type, une « diplomatie de la discrétion » (23).  Jouer l’opinion publique pour obtenir des gains diplomatiques reviendrait à exacerber les conflits, voire à les créer, ou plus exactement, à donner l’apparence de conflits diplomatiques à des différends qui sont sociaux, judiciaires… Cela conduirait à une impasse puisque chaque opinion nationale est nationaliste. C’est du moins ce que tendent à montrer les exemples tant mexicain qu’indonésien (28).

 

            Donc, pour récapituler, on ne saurait comprendre ni la durée interminable de la détention de Florence Cassez ni sa libération subite si l’on ne prend pas en compte deux facteurs essentiels, qui relèvent tous deux et avant tout de la politique intérieure et non de diplomatie : d’abord, les institutions ; ensuite, les opinions publiques. Cela nous rappelle à point nommé que la politique internationale n’est que la projection des politiques nationales « Les relations diplomatiques constituent la rencontre internationale de différentes politiques nationale » (1re exploration).

            Un caractère commun aux incidents diplomatiques mettant en jeu le sort de ressortissants individuels est que le pouvoir judiciaire est le premier compétent pour les régler. La pertinence de l’usage des leviers diplomatiques varie d’un pays à l’autre, selon que la Justice est plus ou moins dépendante du pouvoir exécutif. Il n’y a pas de diplomatie « en soi ».  Par exemple, la dépendance de la justice turque vis-à-vis du pouvoir exécutif justifie d’actionner le niveau politique pour obtenir la libération de Loup Bureau, ce que confirme le témoignage de son avocat, M. Pradel : « La conversation que le chef de l’Etat français a eue avec le président turc est tout de même une bonne chose », commente Le Monde, avant de donner la parole à M. Pradel : « Etant donné la situation des magistrats turcs, on comprend qu’ils ne peuvent pas prendre des décisions contraires à la volonté du numéro un turc, donc cette intervention était indispensable. Nous l’appelions de nos vœux depuis le début » (32). Dans d’autres pays, la conclusion pourrait être différente.

            Toutefois, la séparation des pouvoirs ne semble jamais être un obstacle absolu à l’influence de la parole diplomatique. C’est en réalité l’autocensure du pouvoir judiciaire qui permet à l’exécutif de l’utiliser pour faire passer des messages aux Etats étrangers. Ainsi peut-on interpréter certaines discrètes coïncidences comme celle par laquelle la réduction par une cour d’Appel mexicaine de 96 à 60 ans de la peine de Florence Cassez intervint quelques jours (« à peine une semaine ») (1) avant le voyage de Nicolas Sarkozy au Mexique en mars 2009. Pas besoin d’imaginer une quelconque communication entre ces trois acteurs que sont l’exécutif français, l’exécutif mexicain et l’appareil judiciaire mexicain pour accepter l’idée d’une influence du voyage sur cette décision, au demeurant bien modeste. On sait que le gouvernement mexicain n’était pas prêt à lâcher du lest ; mais sans doute voulait-il calmer le jeu pour faciliter la rencontre avec la France. On constate ce phénomène même dans une démocratie formelle aussi solide que celle des Etats-Unis, qui veille de manière sourcilleuse sur l’équilibre et l’indépendance des différentes institutions. Lorsqu’en 1987, le procureur en charge du procès de Jonathan Pollard refusa à l’accusé le bénéfice des circonstances atténuantes, trahissant ainsi la promesse qu’il lui avait faite dans le cadre d’une transaction de ne pas requérir la perpétuité, il était difficile de ne pas soupçonner un mécanisme d’autocensure, exprimée en ces termes : « les magistrats n'ont pas pu ne pas être influencés par l'intervention du secrétaire à la défense, Caspar Weinberger. » (8)

            Il faut ajouter à cela que l’administration n’est pas monolithique. Aux Etats-Unis par exemple, les services de renseignements pèsent de leur poids propre. Le savoir-faire qu’ils ont accumulé dans leur domaine si stratégique leur donne une capacité de négociation des décisions politiques. A titre d’illustration, en 1998, le directeur de la CIA, Georges Tenet (tout comme le commandant de la marine des Etats-Unis), avait menacé de démissionner si le président Clinton acceptait de libérer Jonathan Pollard en échange d’une concession israélienne dans les négociations avec les Palestiniens (14).  

 

            Il reste un point à éclaircir. D’accord, ce sont des mécanismes institutionnels, internes au Mexique, qui ont permis la libération de Florence Cassez. D’accord, le nationalisme des opinions publiques peut expliquer que la situation soit restée bloquée pendant tant d’années et pourquoi pas, la mise entre parenthèses de ces opinions publiques par une « diplomatie discrète » peut contribuer à rendre compte du dénouement.

            Mais pour obtenir ce dénouement, il a fallu en l’occurrence que le président mexicain nomme à la Cour suprême un juge favorable à cette issue ; la seule connaissance des mécanismes institutionnels ne suffit donc pas à comprendre ce dénouement ; il a fallu qu’à l’intérieur des institutions, une personne fasse le choix d’une autre personne. Et la question se pose des critères de ce choix et, en particulier, des influences que d’autres personnes ont pu exercer sur celle-ci.  Au-delà des institutions, nous sommes donc renvoyés au rôle des individus et des relations interpersonnelles, à l’irréductibilité, chère aux existentialistes, des choix humains. Or, il est troublant de constater que la nomination décisive a été prononcée dans la foulée d’une entrevue entre deux présidents nouvellement élus, Enrique Peña Nieto le Mexicain et le Français François Hollande,  et ce dans la plus grande discrétion.

            Cela pose de nouveau (cf. 4e exploration) la question du rôle éventuel de la parole diplomatique, mais surtout, ici, de la distinction nouvelle qu’il convient d’établir maintenant entre la parole publique et la parole privée. La première est publique au sens où elle est médiatisée, « mise sur la place publique », à la manière dont une offre est rendue publique ; la seconde n’est pas du tout privée au sens où elle ne concernerait pas les affaires publiques, mais au sens où elle reste confinée dans l’espace de deux interlocuteurs, à la manière d’un marché de gré à gré et par opposition aux marchés publics et aux marchés organisés. La première, on, l’a vu, conduit davantage à une cristallisation des positions qu’à une résolution des incidents diplomatiques. La parole privée reste par définition et en principe cachée. On ne saurait donc affirmer quoi que ce soit de son influence dans telle ou telle affaire, et on est contraint de s’en tenir à des hypothèses.

            On a vu à propos de la libération de Loup Bureau que ni l’échange marchand ni l’échange diplomatique ne dispensaient les parties de l’usage de la parole, bien au contraire.  L’échange de mots est une condition de l’échange tout court, surtout lorsque cet échange est singulier.  Reste à savoir si la parole diplomatique privée peut fonctionner « hors-sol », indépendamment de l’échange. Si le marché n’est pas une alternative à la discussion mais contient la discussion, est-ce qu’à l’inverse l’échange de mots peut constituer parfois une alternative à l’échange tout court ? Peut-il dispenser les parties d’échanger autre chose ? Peut-on, en bref, et selon l’expression populaire, « se payer de mots » ? C’est ce que laisse supposer le mystère de la rencontre Peña Nieto-Hollande.

            Bien sûr, il est hors de question d’imaginer que le seul échange de mots à l’intérieur d’un bureau fermé entre ces deux présidents ait pu les conduire à des décisions faisant fi des mécanismes institutionnels ou de la hiérarchie des enjeux. Mais à l’intérieur de l’espace, si minime fût-il, laissé libre par ces mécanismes et par cette hiérarchie, est-il possible que la parole modifiât les choix ? Bref, est-on en droit de supposer que, en l’absence de cette entrevue, les nominations à la Cour suprême eussent été différentes ? C’est bien en tout cas ce que laisse entendre Jean-Pierre Bel, qui était à l’époque le président du Sénat français et qui, vantant la méthode « en discrétion » de François Hollande, jugea « que la rencontre en octobre du président François Hollande avec son homologue mexicain, Enrique Pena Nieto, qui n'était "pas encore investi" à la tête de son pays, avait été un moment "très important" » (18). « Le président du Sénat, qui représentait à Mexico François Hollande lors de l'investiture de M. Pena Nieto, a fait valoir qu'il s'était entretenu "en espagnol" avec ce dernier et que "trois jours après (son) entrevue avec lui, il avait changé deux juges" de la Cour suprême. "Deux juges ont été exfiltrés, ceux qui étaient particulièrement défavorables à Florence. » (18)

            En toute rigueur, le déblocage de ce verrou ne doit rien à la « diplomatie », ni même la parole diplomatique. La diplomatie est un appareil qui fonctionne selon des normes officielles et qui, pour en rester à l’analogie économique, sert à gérer une communication industrialisée plutôt que le tête-à-tête des dialogues singuliers. Quant à la parole diplomatique, au sens où je l’ai entendu jusqu’ici, c’est une parole publique, qui s’adresse aux peuples autant qu’aux dirigeants. Il est question ici de la parole diplomatique privée, confidentielle, efficace parce que confidentielle. C’est grâce à cette confidentialité que les interlocuteurs peuvent sortir de leurs rôles. On ne saura jamais si François Hollande a suggéré à son homologue un changement dans les têtes qui siègent à la Cour suprême du Mexique. Officiellement, il ne l’a pas fait car ce n’est pas son rôle. Ce qui eût déclenché un scandale pour ingérence inadmissible dans le cadre d’une déclaration publique a peut-être eu lieu de manière confidentielle. L’intervention française sur ce point est à la fois vraie et fausse : elle est, d’un côté, prouvée dans les faits par ses résultats même ; mais d’un autre côté, elle est fausse parce que, officieuse, elle n’a pas d’existence en tant que telle ; la suggestion, si suggestion il y eût, était une suggestion de personne à personne, non de chef d’État à chef d’État.

            C’est à cela que servent les voyages et rencontres au sommet : à préserver des zones de confidentialité dans lesquelles la parole peut avoir une efficacité, indépendamment des tractations portants sur d’autres objets.

 

            Après ce détour par la parole confidentielle qui en a montré la part d’efficacité et au risque de tourner la tête du lecteur, revenons à la parole publique, pour en illustrer la part de comédie. Après l’analogie économique, montrons qu’une analogie théâtrale n’est pas sans pertinence.  

Oncle Sam le comédien et Jonathan Pollard le martyre

            La différence entre le conflit franco-mexicain autour du cas de Florence Cassez et le conflit israélo-états-uniens à propos de Jonathan Pollard est que dans le second cas, il n’y a déjà plus de « grain à moudre » au moment de son déclenchement. Le mal est fait. Aucune des deux parties n’a objectivement intérêt à accabler l’autre puisque l’activité d’espionnage a eu lieu de toute façon, et qu’aucune punition ne pourra faire qu’elle n’ait pas eu lieu. 

            Dans ces conditions, les paroles publiques et même les actes (judiciaires) ne visent qu’à répondre aux attentes d’acteurs domestiques : opinion publique, administration de la CIA…). On est dans la posture ; chaque acteur joue un rôle au sens théâtral du terme. Et comme au théâtre, on actionne le levier des émotions et des affects.

            Le tort causé à la partie états-unienne ne peut pas être réparé. Et d’ailleurs, peut-on se demander, quel est le degré de réalité du dommage ? Il est remarquable que l’ampleur des risques courus par l’espion et des conséquences qu’il aura à assumer personnellement (30 ans de détention), tout comme le risque pris par l’Etat d’Israël de se couper du lobby juif des Etats-Unis sont sans commune mesure avec l’intérêt israélien dans l’affaire, qui semble minime. A quoi bon espionner quand la coopération militaire permet d’obtenir l’essentiel des renseignements (4) ?

            Il faut tout de même nuancer : les documents volés par Pollard auraient permis à l’aviation israélienne de localiser le siège de l’OLP à Tunis et de le bombarder en octobre 1985, « avec une plus grande efficacité » (7). On peut se demander en quoi ce bombardement lésait les intérêts des Etats-Unis, à une époque où l’OLP n’était pas encore reconnue par eux comme un partenaire digne de négociations. Si cela avait été le cas, si les Etats-Unis avaient dès cette époque joué le rôle de grande puissance médiatrice qu’ils ont tenté de jouer par la suite dans le processus d’Oslo, alors, oui, on aurait pu dire qu’il leur était nécessaire de se démarquer d’un allié trop belliqueux pour ne pas entamer leur crédibilité de médiateur. Ainsi aurait pu s’expliquer la montée en puissance de la mayonnaise de l’incident diplomatique. Mais la crédibilité est une affaire de convention (cf. 5e exploration) et la partie palestinienne est libre d’adhérer ou non au code qui veut que la condamnation d’un individu à 30 ans de prison efface les effets d’un bombardement.

            Il est vrai qu’une autre thèse a été soulevée, jamais prouvée mais jamais démentie, selon laquelle les informations recueillies par l’espion Pollard auraient été offertes à l’URSS en échange d’une plus grande tolérance à l’émigration juive vers Israël (14).

            Si l’une des parties n’a rien gagné, c’est que l’autre n’a rien perdu. Alors, dans ce cas, pourquoi la colère, pourquoi le conflit (entre alliés), pourquoi l’incident ?

            Si les dégâts causés par les bombes à la ville de Tunis ne peuvent être réparés par la diplomatie, celle-ci peut en revanche soigner les « bobos » causés à la crédibilité des gouvernants aux yeux de leur soutiens domestiques. L’influence des opinions publiques tant états-unienne qu’israélienne expliquent que durant ces trente années, l’affaire, tel un mini cycle économique, ait présenté une succession de phases de tension et de détente.

            Dans un premier temps, les deux communications des deux pays se rejoignirent dans une stratégie commune, qu’on pourrait appeler celle du « bouc émissaire » : aucun membre du gouvernement israélien n’était au courant des activités d’espionnage de Pollard. Cette argumentation martelée par les dirigeants israéliens à l’automne 1985 (4) sera confirmée par la conclusion rendue en mai 1987 par les deux commissions d’enquête israéliennes qui furent constituées à ce sujet (10).

            Mais enfin, la partie états-unienne choisit librement de croire ou de ne pas croire cette version. Rappelons que, en son temps, elle décida de ne pas croire Saddam Hussein quand il affirmait respecter l’interdiction qui lui était faite de posséder des armes de destruction massive.

 

            Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées :

            Idéaliste/idéaliste : Le gouvernement israélien ne savait pas, et les dirigeants des Etats-Unis le croient.

            Cynique/idéaliste : Le gouvernement israélien savait mais il nie l’avoir su, et les dirigeants des Etats-Unis le croient.

            Cynique/cynique : le gouvernement israélien savait, mais il nie l’avoir su, les dirigeants des Etats-Unis savent que le gouvernement israélien savait, mais ils feignent de le croire.

            Bref, un festival de représentations au second degré.

 

            Chacune de ces versions permet aux dirigeants des Etats-Unis de sauvegarder l’alliance avec Israël sans donner à la « victime » directe (les services de renseignements, subissant une perte de crédibilité) (5) le sentiment de l’impunité.

 

            D’autres formes de réparation sont venues compléter cette stratégie du déni.

 Le 3 décembre 1985, la partie états-unienne dit se satisfaire des excuses israéliennes, qui semblent tout sauf spontanées, qu’on en juge : « Les excuses de M. Pérès semblent même faire partie d'un scénario mis au point par Israël et les États-Unis pour clore l'incident et limiter les dégâts causés par l'affaire Pollard. » (6).  De quoi confirmer la pertinence de l’analogie théâtrale. Notons d’ailleurs que les excuses de M. Pérès pouvaient paraître d’autant plus crédibles et lui coûtaient d’autant moins qu’il n’était pas aux responsabilités au moment des faits.

            Ces excuses n’ont de sens que par les promesses qui les accompagnent : restitution des documents volés (réalisée fin décembre 1985), prise de sanctions disciplinaires contre des subalternes de l’armée israélienne, collaboration avec la police et la justice des Etats-Unis, suppression de l’unité militaire israélienne mise en cause… (6)

            Ainsi s’explique la phase de détente de 1985-86.

 

            Mais en Israël, il y a aussi une opinion à satisfaire ; elle est nationaliste, elle défend ses militaires.  Alors, début mars 1987, le premier ministre Yitzhak Rabin promeut le colonel Aviem Sela, complice de Pollard, en lui confiant le commandement de la base aérienne de Tel Nof . Impossible alors pour l’allié « victime » de l’espionnage de ne pas réagir.

            Pour l’essentiel les réactions, ainsi que les réactions aux réactions, demeurent symboliques : quand la Justice états-unienne inculpe le colonel en question, c’est sans effet (l’accord bilatéral d’extradition n’incluant pas les griefs d’espionnage) (7) tandis que, pour minimiser l’affaire, M. Rabin faisait valoir à ses interlocuteurs des Etats-Unis « qu'il n'avait pas accordé au colonel Sela les galons de brigadier général justifiés par ses nouvelles fonctions. » (7)  Moins pour « apaiser Washington » que pour autoriser Washington à feindre de s’apaiser.

 

            Seul le boycottage de la base de Tel-Nof avait un effet matériel non négligeable en constituant un « obstacle de taille à la coopération stratégique entre les deux pays » (9). C’est sans doute pourquoi on trouva rapidement le moyen d’y mettre un terme, grâce à la démission du colonel Sela. Celle-ci vint à point nommé pour détendre l’atmosphère et permettre à l’alliance stratégique de reprendre ses droits et aux différents acteurs de garder la face.

 

 

Un exemple de crise puisé dans les relations entre la France et l'Italie

            Cette seconde partie est disponible ici