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"Avec l'euro, va !"

"Une monnaie peut-elle être plus forte qu'une autre ?"

Et pour commencer...

Avec l'euro, va ! ...

                Après avoir été l’objet d’un enthousiasme populaire délirant, au moment où il pénétrait dans nos foyers sous la forme de pièces et de billets (janvier 2002), il semble qu’aujourd’hui, l’euro fasse l’objet d’un rejet qui peut prendre des aspects tout aussi délirants.

 

                Le délire en 2002, c’était cette mise en scène festive de l’apparition de l’euro, comme si cette apparition, au sens magique du terme, pouvait en elle-même résoudre tous les maux de l’économie. Il ne faut pas oublier que l’euro était alors une réalité depuis déjà deux ans. Seule sa forme changeait : il prenait une forme matérielle après avoir vécu deux ans sous forme scripturale. Exemple patent de fétichisme, à tout le moins d’attrait un peu naïf pour la nouveauté.  Nous accueillions la nouvelle monnaie avec l’enthousiasme d’un enfant qui reçoit un nouveau jouet.


 

                Le délire en 2013, n’est pas du tout de la même nature.  Il est dans le contresens.

L’euro a déçu. Il y a d’abord une excellente raison objective d’être déçu : la crise  financière de 2008 s’est répercutée en 2009-2010 sous la forme d’aggravation des dettes publiques des pays de la zone euro. Cette crise des dettes publiques de la  zone euro est vite devenue « une crise de l’euro », jetant souvent le discrédit sur la monnaie unique.

                Mais bien avant le déclenchement de cette crise, courait déjà cette représentation étrange selon laquelle l’euro serait responsable de l’ augmentation du coût de la vie.  Selon un sondage Ifop réalisé début 2011, 86% des Français « jugeaient que le passage à l’euro s’était traduit par une forte hausse des prix »[1].  En réalité, les Français interrogés début 2011 ne répondaient probablement pas à propos du passage à l’euro, événement alors ancien de presque 10 ans, que beaucoup d’entre eux avaient peut-être déjà oublié, et qu’un certain nombre n’avaient même pas vécu en tant que consommateurs adultes. Il est beaucoup plus probable qu’ils répondaient alors en fonction du présent, c’est-à-dire qu’ils s’exprimaient à propos du coût de la vie de 2011, dont ils attribuaient bel et bien l’augmentation à l’euro. Un petit bout de phrase : « avec-l’-euro » s’est mis à accompagner dans les conversations toutes les observations portant sur des augmentations quelconques de prix (« avec l’euro, vous comprenez, le prix de ceci ou de cela augmenté ») Comme si le lien entre telle ou telle  hausse de prix et l’existence même de l’euro devenait une évidence qu’il suffisait de rappeler – entre gens bien informés partageant le même code – au moyen du cliché formé par ces trois mots accolés. Ce ne serait pas si grave si ce qui se passe dans les conversations privées n’était parfois relayé en ligne, avec l’onction que donne le maniement public de la langue écrite, même maltraitée. Par exemple, sous le titre « Evolution des prix : depuis le passage à l’euro, une catastrophe pour le pouvoir d’achat », on pouvait lire le 22 octobre 2012, sur un site militant[2] : « Tout le monde le sait, tout le monde le voit car tout le monde la pratique tous les jours. La hausse des prix généralisée depuis le passage à l’euro, en 2002 est un sujet d’actualité sensible… ». La suite de l’article est consacrée à exposer la réalité chiffrée de la hausse des prix et la répartition des postes de dépenses des ménages. Les graphiques ne manquent pas, ils font sérieux ; quant au lien supposé avec l’euro ? Aucune démonstration, pas un mot. Oublié, après avoir été affirmé péremptoirement.

 

                Donc, l’euro fait-il grimper les prix ?

Cette question doit en fait être déclinée en plusieurs temps, ceux de la conjugaison.

 

                D’abord au passé : l’euro a-t-il fait monter les prix ?  La réponse est oui. Quand ? Dans un moment très précis de l’Histoire : lors de sa matérialisation, au début de l’année 2002. Le 1er janvier de cette année-là, les pièces et les billets libellés en euros remplaçaient les francs français, les lires italiennes, les marks allemands, etc. Les prix libellés dans ces différentes monnaies nationales ont dû être convertis en euros, par une multiplication arrondie… à la hausse. En effet, les vendeurs pouvaient profiter alors d’une rupture introduite dans la représentation de la valeur des choses par le changement d’unité monétaire. Le consommateur se représentait la valeur d’un objet en francs, il savait par la pratique jusqu’à combien de francs il était prêt à le payer, mais il ne le savait pas encore en euros. Combien de temps cela a-t-il duré ? Un mois tout au plus, ou deux, allez, montons même jusqu’à trois. Conclusion : en avril 2002, l’euro avait déjà cessé de faire augmenter les prix par ce jeu des arrondis.

 

                Ensuite au présent : l’euro fait-il augmenter aujourd’hui les prix ?

Cette question doit être subdivisée en deux autres : petit a, les prix montent-ils ? La réponse est oui, cela s’appelle l’inflation. Petit b, l’euro en est-il responsable ? On peut aborder cette dernière question en deux étapes, la première empirique, la seconde, théorique.

 

                Empiriquement, il faut avoir l’idée de comparer les rythmes respectifs de l’inflation avant et après l’adoption de l’euro. C’est ainsi qu’en France, entre 2000 et 2010, les prix ont augmenté d’environ 20%, à peine plus que dans la décennie précédente. Cela représente un rythme annuel tournant autour de 2% à peine. En revanche, dans la décennie 1980-1990, l’augmentation atteignait  80% dès la 8e année[3]. Les prix augmentaient donc en France beaucoup plus rapidement avant qu’après l’adoption de l’euro. Et encore, les années 1980 étaient-elles déjà marquées par une politique  et une réalité désinflationnistes. L’indice des prix à la consommation n’était plus à deux chiffres comme c’était très souvent le cas dans les années 1970. Il est vrai que ces données sont des moyennes, qui cachent des disparités. L’augmentation générale de 14,4% des prix à la consommation  durant  la décennie 2002-2012 contient en réalité des hausses particulières plus fortes, comme par exemple 27% pour la baquette de pain, 47% pour un kg de poulet, enfin 34% pour un loyer dans la capitale[4], tandis que d’autres prix, bien entendu, baissaient.  Mais de telles disparités ont toujours existé.

 

                L’étape théorique du raisonnement ouvre sur une nouvelle question, très simple : qu’est-ce qui, dans le mécanisme de l’euro, pourrait bien être inflationniste (faire grimper les prix) ?  Surprise : non seulement rien dans le concept de la monnaie unique ne contient d’inflation en puissance mais au contraire, tout y est prévu depuis le début pour limiter l’inflation.

1)      Le partage par plusieurs pays d’une même monnaie signifie une mise en concurrence directe par les prix des biens set services des entreprises de ces différents pays. En effet, les prix sont désormais directement comparables, et tirés vers le bas par la pression des acheteurs.

2)      Surtout, la gestion réelle de l’euro renforce cette tendance. En effet, la Banque Centrale Européenne (BCE) a reçu dans son statut la mission principale de « défendre la monnaie », donc de lutter contre l’inflation[5]. Il en est résulté, au moins jusqu’en 2010,  une politique monétaire plus restrictive que celle des Etats-Unis[6], et surtout plus restrictive que ne l’étaient certaines politiques monétaires des nations européennes avant la naissance de l’euro, et, du moins peut-on le supposer – plus restrictive que ne le seraient aujourd’hui ces mêmes politiques nationales en l’absence de l’euro. Il a donc fallu attendre 2012, pour qu’on perçoive un tournant plus accommodant dans la politique monétaire de la banque centrale européenne[7]

 

                Et c’est bien justement là que le bât blesse. En effet, il ne faudrait pas interpréter ces quelques pages de mise au point comme un quelconque plaidoyer en faveur de l’euro, encore moins en faveur de la gestion actuelle de la monnaie unique.  Si je suis persuadé que l’euro n’est en rien responsable des quelques traces d’inflation qui demeurent, je ne me félicite pas de cette situation pour autant. Je pense au contraire qu’il vaudrait mieux aujourd’hui que l’euro soit un peu plus inflationniste. Ce serait le signe que l’on s’intéresse enfin à la croissance et à l’emploi. Je reste à votre disposition pour vous en convaincre. 

 

                Enfin, au conditionnel passé : que ce serait-il passé au niveau des prix si l’euro n’avait jamais existé, donc si les pays de la zone euro avaient conservé leurs anciennes monnaies ?

Il est probable que le franc, par exemple, aurait subi plusieurs dévaluations (si l’on imagine l’existence d’un système monétaire européen) ou de longues phases de dépréciation (dans l’hypothèse d’un flottement généralisé des monnaies). La dépréciation augmente mécaniquement les prix des biens et services importés. Elle est une cause d’inflation dite « importée ».

 

                En résumé, cet article vise à tout sauf à bêler une quelconque admiration pour l’euro en soi.

Nous avons aujourd’hui (automne 2013) de sérieux motifs de nous plaindre de la gestion de l’euro, et non pas de son existence même. Et si nous avons des motifs de nous plaindre de cette gestion, c’est pour une raison exactement inverse de celle qui est trop souvent avancée : l’euro aujourd’hui est maintenu à un niveau trop élevé. En clair, il n’est pas assez inflationniste.

 



[1] Cité Emilie Levêque, « Hausse des prix : l’euro est-il vraiment coupable ? », lexpansion.lexpress.fr , 26 décembre 2011

[2] Se-preparer-aux-crises.fr. Site « survivaliste ».

[3] « Des prix plutôt sages…pour l’instant », Alternatives économiques, hors-série n° 90 – 4e trimestre 2011 page 27. Source : Insee

[4] Source :  Insee, d’après lexpansion.lexpress.fr, op.cit.

[5] Cf. Le Monde, 6 octobre 2007, p. 2 : « Malgré la crise, la BCE ne veut pas baisser ses taux »

Cf. lemonde.fr, 23 juillet 2011 : « Pas de rachat massif de dettes publiques par la BCE 

[6] Cf. « L’arme des taux n’est pas la seule », Alternatives économiques, n° 290, p. 19 ;

Et « taux directeur de la BCE et taux d’inflation, en % », Alternatives économiques, hors-série n° 98, 4e trimestre 2013, p. 15.

[7] Cf. lemonde.fr, 07 septembre 2012 : « La cortisone du bon docteur Draghi ».

 

 

Et pour continuer...

Une monnaie peut-elle être plus forte qu'une autre ?

« Bonjour
Je suis en pleines révisions d'économie pour mes concours et n'en ayant jamais fait avant, je ne comprends pas tout...
Et notamment, quelque chose qui me dépasse c'est quand je lis que l'euro est fort par rapport à une autre monnaie.

Ça veut dire quoi? Comment une monnaie peut être supérieure (plus forte) ou inférieure à une autre et quels sont les enjeux pour les pays qui ont cette monnaie? »

 

 

 

 


            A cette question jetée sur la toile[1] comme une bouteille à la mer, trop de réponses sont données par avance comme allant de soi. Il faudrait compter le nombre d’écrits, de titres d’articles dans lesquels telle ou telle monnaie vedette (euro, dollar, yen, yuan, et.) est tour à tour jugée « forte » ou « faible », que ce soit dans l’absolu, ou par comparaison avec une autre unité monétaire.

 

            Le romancier Alain Mabanckou établit un lien entre la « santé » de la monnaie de son Congo natal  et le phénomène de l’immigration de prostituées en provenance du pays voisin :

 

«… Vous ne savez pas ce qu’est la révolution horizontale, vous. Est-ce que vous vous imaginez que ce sont ces femmes du Grand Congo qui nous gouvernent actuellement ? …. Est-ce que vous savez que des historiens sérieux ont publié des thèses qui soutiennent que cette migration massive des filles de joie du pays d’en face vers notre pays à nous était due à la bonne santé de notre monnaie, le franc CFA, monnaie bien cotée en brousse, plus forte que la monnaie du grand Congo, qu’on appelait aussi le Zaïre ? C’était une vraie monnaie de singe, leur monnaie à eux, elle perdait son cours à chaque rumeur farfelue de coup d’Etat… »[2] 

 

            Dans ce passage romanesque, il faut faire la part de la poésie et de l’ironie. Mais cette notion de monnaie plus ou moins forte, et surtout cette idée de classer les monnaies par ordre de « force » ou de « santé » croissante ou décroissante, n’est l’apanage ni des romanciers ni des gens ordinaires. Cette problématique apparaît également  sous des plumes historiennes ou économistes.  Citons, parmi tant d’autres, l’exemple suivant : « Le franc et le florin hollandais ont été les deux monnaies européennes les plus fortes des années 1920. » [3].

 

            Aujourd’hui, les deux devises les plus souvent comparées sont l’euro et le dollar. Au fait, la question posée sur la toile à ce sujet a trouvé un écho :

 

« On appelle ça le taux de change.
Par exemple, 1€=1,32$ en ce moment et évidemment, ça fluctue...

-Merci! Mais si 1€ = 1,32$, ça veut dire que le $ est plus fort que l'€ ?

-Ben non, c'est le contraire, avec 1€ tu peux acheter pour 1,32$ de marchandises ».

            L’euro serait donc plus fort que le dollar, parce que « avec 1 € tu peux acheter pour 1,32 $ de marchandises ».

            Il vaut donc mieux avoir  dans sa poche un euro qu’un dollar (tant que le taux de change reste celui-ci bien entendu). Voilà tout ce que veut dire cette phrase. Rien de plus.

Or, précisément, la question ne se pose pas de la sorte, puisque le taux de change n’est pas celui-ci. A personne il ne sera proposé un dollar en échange d’un euro. A quoi sert-il donc de poser une question imaginaire ? Le véritable choix n’est pas entre 1 dollar et 1 euro ; il n’est même pas entre 1 euro et 1,32 dollars, puisque ce rapport est imposé (provisoirement) par le marché. Le choix qui vous reste est de faire ou non la transaction. Le choix est entre des dollars et des euros.  En d’autres termes : préférez-vous vivre aux Etats-Unis ou dans la zone euro ? Préférez-vous placer votre argent aux Etats-Unis ou dans la zone euro, investir aux Etats-Unis ou dans la zone euro ?  Dites-moi quel est votre choix, et je vous dirai quelle est l’idée que vous vous faites de la force respective de ces deux monnaies. Pas sûr que l’euro l’emporte, même s’il contient plus d’un dollar.

 

            Ayant eu à effectuer en 1994 mon premier voyage en Tunisie, je me souviens que le dinar tunisien valait alors  aux alentours de 5 francs (c’était avant la naissance de l’euro). « Comme le dollar », me disaient, très fiers, les Tunisiens  que, pour des raisons purement pratiques et intéressées, j’amenais sur ce terrain. Le dinar tunisien était-il  donc « plus fort que le franc » ?

 

            Un jour, l’euro a remplacé le franc et les  unités monétaires de quelques pays européens. Dans un euro, il y avait alors 6,55957 francs français. Etait-il alors pertinent de dire que l’euro était plus fort que le franc pour l’unique raison qu’il y avait plusieurs francs dans un euro ? Les Français se sont-ils soudain sentis plus forts le 1er janvier 2002 que la veille, parce que, à la place des 50 francs qu’ils avaient en poche, ils possédaient tout d’un coup 50 / 6,55957 = 9,1469 (neuf virgule mille quatre cent soixante neuf) euros ? L’essentiel, pour eux, c’est de savoir ce qu’ils pouvaient acheter  avec.  En théorie, autant qu’auparavant. En effet, si le litre d’essence valait, le 31 décembre 2001, 5 francs, le commerçant devait le vendre le lendemain 5/6,55957 = 0,91469 euros (zéro virgule quatre vingt onze mille quatre cent soixante neuf) euros. Donc après comme avant le réveillon, ces Français se procuraient les mêmes dix litres. Sauf si le prix du litre d’essence était soudain arrondi à … 0,92 euros. Dans ce cas, les Français étaient en droit de trouver que l’euro était en réalité «moins fort que le franc », alors même qu’il y avait plusieurs francs dans un euro ! Quant aux Allemands, il paraît que beaucoup d’entre eux pensent  que l’euro est moins fort que leur ancien deutsch mark, alors qu’ils l’ont échangé contre 1,93627 deutsch-marks.

 

            Maintenant, quelques questions pour jouer.

            Une question aux plus anciens d’entre nous, ceux qui avaient l’âge de lire les journaux au siècle dernier, dans les années 1970. A l’époque, à votre avis, la monnaie japonaise (le yen) était-elle plus forte ou moins forte que le dollar ? Plus forte ou moins forte que le franc ?

Une autre question pour toutes les générations : aujourd’hui, la monnaie chinoise (le yuan ou rimini) est-elle plus forte ou moins forte que le dollar ? Plus forte ou moins forte que l’euro ?

 

            Pour introduire la réponse à la première question, on peut par exemple, se transporter en 1975. On pouvait lire dans Le Monde daté du 1er octobre :

« La forte poussée de la monnaieaméricaine sur les marchés mondiaux a été moins fortement ressentie par le Japon que par l'Europe ou par la France en particulier. Plus tardivement aussi. Suffisamment tout de même pour que l'on parle maintenant de la faiblesse du yen. Celui-ci était encore assez ferme il y a un mois, 1 dollar coûtant 292 yens. On était plus récemment à 298 yens et la Banque du Japon intervenait pour maintenir ce niveau. Mais, en trois jours, le dollar s'est hissé à la parité qu'on sait. »[4]

            On parle donc de faiblesse du yen à cette date-là. Pas étonnant, dira-t-on, puisqu’il y avait 292 yens dans un dollar. Oui, mais voilà, on nous dit qu’un mois auparavant, le yen « était encore assez ferme, 1 dollar coûtant 292 yens ». En fait, ajoutera-t-on  dans Le Monde daté du 8 mars 1982[5] : « Le yen fait du yoyo, et se plaît, pour le plus grand profit des exportateurs japonais, à déjouer les pronostics. Tous les experts nippons, et autres, prévoyaient, à la fin de 1981, un yen fort pour 1982, aux alentours de 210-220 pour 1 dollar… »  Yoyo ou pas, on retiendra qu’un « yen fort » se situait alors « aux alentours de 210-220 pour 1 dollar ». Le Japon était alors  une puissance industrielle exportatrice et il ne serait venu à l’idée de personne d’évoquer une quelconque « faiblesse » à son endroit, alors qu’il a toujours fallu réunir plus de deux  centaines de yens pour faire un dollar et qu’aujourd’hui encore, il en faut presque cent.

            En ce qui concerne la seconde question, il y a le 1er août 2013, 8,1186 CNY (yuans chinois) dans 1 euro, et 6,1276 dans un dollar US. Doit-on conclure que la monnaie chinoise est 8 fois plus faible que la monnaie européenne, et 6 fois plus faible que la monnaie des Etats-Unis d’Amérique ?  Comment est-ce possible, alors même que ce grand pays émergent inonde les marchés  respectivement nord-américain et européen de ses produits, et finance par ses excédents de devises les déficits respectivement  public et commercial des Etats-Unis ?

 

            Pourquoi dit-on qu’une monnaie est plus forte qu’une autre ? Est-ce qu’on dit qu’un mètre cube est « plus fort » qu’un litre ? On se contente de dire qu’un mètre cube contient plus d’un litre puisqu’il en contient mille. Dans le domaine des monnaies, c’est la valeur qui équivaut à la contenance dans le domaine des volumes. On devrait simplement dire que l’euro vaut (contient) 1,3 dollars, ou environ 8 yuans chinois, etc. Ce faisant, on ne dit pas grand-chose. Répétons-le : on est dans la tautologie, c’est-à-dire dans le pur flottement d’un signifiant  orphelin de tout signifié. Les physiciens passent-ils beaucoup de temps à répéter que le mètre cube est plus fort que le litre ?

 

            Nous allons donc d’abord rendre compte de la valeur d’une monnaie. Il sera assez tôt ensuite de voir comment on glisse de la « valeur » à la « force ».

 

            Quand on dit qu’il y a, au 1er août 2013, 8,1186 yuan dans 1 euro, on désigne le taux de change de ces deux monnaies. Le taux de change, prix auquel on peut se procurer, à une date donnée, une monnaie en échange d’une autre, est une approche  de la valeur externe de la monnaie.  Cette valeur fluctue sur les marchés des changes. En janvier 1999, 1 euro valait 1,18 dollars, 0,97 en janvier 2000, 0,90 en janvier 2002… et donc, aujourd’hui, 1,32 (en juillet 2013).

            On ne sait pas décider à partir de quel prix une monnaie passe du statut de « faible » à celui de « forte », contrairement à ce que laissent entendre des  représentations, dont certaines, pourtant, émanent de locuteurs parfaitement en phase avec la vie économique, même internationale. En témoigne ce chef d’entreprise interrogé sur France Inter, le 31 octobre 2013, dans le journal de 7 h 00, à l’intérieur d’un mini reportage consacré aux inconvénients de l’ « euro fort ». M. Philippe Andrieu, dirigeant d’une PME parisienne « La maison du vitrail » déclare : « Depuis que l’euro a dépassé le dollar, nous ne vendons presque plus rien aux Etats-Unis… » Il laisse donc entendre que 1 euro = 1 dollar est la limite au-delà de laquelle l’euro est plus fort que le dollar. Ce seuil a-t-il une pertinence autre que symbolique ? Je ne le pense pas. S’il existe un point de bascule objectif, il peut se justifier par le calcul économique, qui peut déboucher  par exemple sur « le taux de change compatible avec l’équilibre à long terme de la balance des paiements courant », lequel se monterait à 1,30$/1 €[6], ou encore, pourquoi pas, sur le taux de change assurant la « parité de pouvoir d’achat », c’est-à-dire permettant d’acheter la même quantité de biens et services dans deux pays différents.

 

            La valeur interne d’une monnaie représente son pouvoir d’achat. Je peux dire qu’elle baisse à chaque fois que les prix des biens et services augmentent, c’est-à-dire à tout moment et pour quasiment toutes les monnaies, quoiqu’ à des rythmes extrêmement différents dans le temps et dans l’espace. Dans les pays anciennement industrialisés d’Amérique du Nord et d’Europe, les années de plus forte érosion de la valeur de la monnaie sont loin derrière nous. A ce titre, on est en droit de dire que notre monnaie (la monnaie utilisée par les Français, par exemple), est moins forte aujourd’hui que par le passé du simple fait que les prix n’ont cessé d’augmenter. Mais l’augmentation des prix est un phénomène séculaire. A quelques cuisantes exceptions près (par exemple la crise des années 1930, au cours de laquelle les prix baissaient), les prix n’ont cessé d’augmenter au cours du XXe siècle. Donc la valeur interne de toutes les monnaies à toutes les époques n’a cessé de baisser. La diminution de valeur est, pourrait-on dire, inscrite dans le destin des monnaies en général, comme le vieillissement est inscrit dans le destin de tout être vivant dès sa naissance.

            Cependant, en France par exemple, l’inflation était beaucoup plus forte dans les années 1960 et surtout 1970 que jamais par la suite. L’indice du coût de la vie atteignit un maximum de 14% en 1980, à la suite du  « second choc pétrolier » ; l’expression « inflation à 2 chiffres »,  tout comme celle de « stagflation » faisait partie d’un discours journalistique quasi-quotidien à l’époque, mais qui n’a quasiment plus cours aujourd’hui. Et pour cause, le taux d’inflation n’a plus jamais dépassé les 2% par an dans les années 1980 et jusqu’aujourd’hui. On doit donc traduire cette évolution en disant que la monnaie française perdait davantage de valeur dans la décennie 1970 que dans toutes celles qui l’ont suivie. On peut également  préciser que l’euro -  que les Français utilisent désormais  depuis l’aube du XXIe siècle - a moins perdu de valeur au cours de la première décennie de ce nouveau millénaire que le franc n’en perdit au cours de la décennie 1970.


            Valeur interne et valeur externe des monnaies sont liées entre elles. Lorsque l’inflation est plus élevée dans un pays que dans son principal partenaire commercial (c’était le cas de l’inflation française par rapport à l’inflation allemande avant la naissance de l’euro) sa compétitivité-prix diminue par rapport à celle de ce partenaire. Toute chose égale par ailleurs, ses exportations vers ce partenaire devraient diminuer, et ses importations devraient augmenter. La demande de monnaie du partenaire (exemple le deutschmark) nécessaire pour payer les  importations augmente, tout comme sa propre monnaie (exemple, le franc) qu’il faut vendre en échange. Le franc diminuait, et le mark augmentait. La valeur externe d’une monnaie par rapport à une autre est donc influencée par les différences de taux d’inflation. En résumé, une monnaie aura tendance à perdre de la valeur externe si elle perd davantage de valeur interne que celle de son voisin.

            Mais cette approche est aujourd’hui trop réductrice.

            D’abord parce que le prix n’est pas le seul élément qui fait la compétitivité d’un produit. Il convient de prendre en compte un ensemble d’autres éléments qu’il est commode de grouper sous le terme de « qualité ». Les voitures allemandes sont ainsi souvent préférées aux françaises malgré un prix plus élevé. Cela est suffisamment connu et admis pour éviter qu’on y revienne.

            Il faut donc préciser : une monnaie aura tendance à perdre de la valeur externe si l’économie nationale qui l’utilise perd en compétitivité. La compétitivité d’un pays, ou capacité de ses entreprises à faire face à la concurrence étrangère, est un indice de ce qu’intuitivement, le sens commun se met d’accord (puisque c’est un sens « commun »)  pour appeler la  « force » d’une économie. En effet, la métaphore sportive est largement convoquée : compétitivité suppose compétition et il est admis qu’un athlète compétitif au sens où il est capable de gagner  une compétition est plus « fort » que son compétiteur plus malheureux. N’entend-on pas fréquemment qu’il conviendrait de « muscler » l’économie dans la perspective de la compétition mondiale ?

            Mais il est encore trop réducteur de ne considérer la force d’une économie au seul vu de ses performances commerciales. Une partie  très importante aujourd’hui des transactions sur les marchés des changes (là précisément où se décident les valeurs externes des monnaies) ne sont pas motivées par des exportations ou importations de marchandises. Il faut donc compléter la notion de force économique d’un pays en évoquant son attractivité : une économie forte sera celle qui saura attirer « l’argent » (investissements, placements).  La capacité à attirer des entreprises étrangères sur son sol fait d’ailleurs partie de la définition de la compétitivité, et donc de la force. Ceci pour les investissements. En ce qui concerne les placements, il faut reconnaître que les paradis fiscaux, même sans l’ombre d’une cheminée d’usine,  constituent des économies fortes  parce que les coffres de leurs banques se remplissent d’argent étranger. On peut discuter cette qualification, et contester, sur des bases philosophiques, l’authenticité de la force en question, en mettant en avant son caractère artificiel. Il reste que la valeur externe de leurs monnaies est confortée par leur attractivité purement financière.

            Conclusion : la valeur externe des économies fortes augmente.

 

            Elle n’augmente pas à l’infini. Aucune monnaie n’a connu d’ascension ni de dégringolade qui ne soit interrompue à un moment ou un autre.

            Lorsque la valeur externe d’une monnaie augmente, l’économie sous-jacente perd mécaniquement en compétitivité-prix : en effet, mécaniquement, ses exportations sont renchéries et ses importations deviennent à l’inverse moins chères.  Le pays perd ainsi en capacité d’exportation de biens et services mais aussi d’accueil des investissements étrangers (ce ne sont pas seulement les voitures et les bouteilles de vin qui sont renchéries, mais aussi les terres, les entreprises et les actions). Autrement dit, l’augmentation de la valeur externe d’une monnaie risque, arrivée à un certain point, de détruire cela même  qui l’a provoquée. C’est pourquoi on peut penser qu’il existe pour chaque monnaie une valeur externe d’équilibre. Tant que ce point n’est pas atteint, on dira qu’elle est sous-évaluée dans un sens, surévaluée dans l’autre. On dit par exemple que le yuan est sous-évalué, car il est autoritairement maintenu à un taux de change qui ne correspond pas à la véritable « force » de l’économie chinoise.

 

            En conclusion, si une économie est « forte », sa monnaie augmente, à condition que son taux de change se situe à un niveau inférieur à ce point d’équilibre.

Une monnaie « forte » est une monnaie en phase d’augmentation parce que l’économie qui la sous-tend est « forte », c’est-à-dire compétitive. Mais si elle augmente, c’est qu’elle se trouve au-dessous de son niveau d’équilibre.

Une monnaie forte est donc une monnaie sous-évaluée.

 

            On constate  donc que la force d’une monnaie désigne en réalité la force de l’économie que représente cette monnaie. L’expression (« force d’une monnaie ») relève donc largement autant de la rhétorique que de l’économie. On utilise ici une figure de style, la synecdoque ou métonymie,  qui consiste à désigner un ensemble (l’économie d’un pays) par un élément de ce tout : sa monnaie, plus exactement l’unité monétaire

 

            A la question posée dans le titre de cet article, je propose donc pour finir la réponse suivante : une monnaie est plus forte qu’une autre si l’économie qui la sous-tend est plus compétitive.

 



[1] forum.doctissimo.fr/viepratique/   juillet 2013

[2] Alain Mabanckou, Black Bazar, Points, Seuil, 2009, page 235.

[3] Tobias Straumann, historien, cité par Le Temps, Economie & finances,  samedi 27 juillet 2013, « L’Histoire d’une monnaie forte ».

Dossier franc fort

 

[4] Robert Guillain, « La décote du yen par rapport au dollar va stimuler les exportations japonaises », Le Monde, 1er octobre 1975

[5] R-P. Paringaux : « La baisse du yen renforce la force de frappe japonaise », lemonde.fr, 8 mars 1982.

[6] Jacques Adda, « Le dollar et la loi de la gravité », in  Alternatives économiques, n° 195 p 52