3e exploration

Les relations entre la Grèce et la Russie : un "axe orthodoxe" ?

6 janvier 2019

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...comme des corps qui continuetn à courir après décapitation
...comme des corps qui continuetn à courir après décapitation

 

            Non seulement la dissolution de l’URSS en 1991 n’a pas mis fin à l’Histoire, comme certains avaient cru bon de l’annoncer un peu trop vite (50) mais contre toute attente, elle n’a même pas réussi à faire disparaître la guerre froide. Après une décennie d’accalmie, la tension est vite remontée à partir de l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine en Russie, entre ce dernier pays et ceux qui restent alliés au sein de l’Otan. Pourquoi ?

 

            L’ancienne division entre blocs les de l’est et de l’ouest reposait sur un clivage idéologique : à l’ouest on avait choisi un système capitaliste, à l’est on se revendiquait de l’idéologie marxiste et de la construction progressive du communisme. Or, la Russie post-soviétique a explicitement renoncé à la voie communiste, même si le capitalisme russe ne ressemble guère à celui des pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique du nord. Elle a renoncé au parti unique, même si le pluralisme sert les intérêts du pouvoir poutinien. Il reste que le parti communiste est dans l’opposition, ce qui serait impensable dans le système soviétique.

 

            Dans ces conditions, comment se justifie la nouvelle guerre froide du début du XXIe siècle ?  Le souvenir des anciennes divisions suffirait-il à agiter les hommes et les femmes les uns contre les autres, comme des corps qui continuent à courir après décapitation ? Un autre clivage a-t-il remplacé l’ancien clivage idéologique ? Si oui, quelle en serait la nature ?

 

 

 

            Certains croient avoir la réponse. Patience...

La guerre froide a-t-elle perdu la tête ?

 

            Le simple déroulement des faits qui constituent ce regain de tension est-ouest implique une prise de position sur cette question. Pour ma part, je propose de les relater en suggérant l’existence de trois phases, comme les trois temps de la valse. Ces trois temps n’obéissent qu’en apparence aux lois de la chronologie. Un autre découpage est certainement possible. Mettons que je sois marqué par la lecture du Monde diplomatique (2). La définition de chacun d’eux  se réfère au point de vue de Moscou.

 

            Premier temps : un sentiment d’encerclement. Dans la dernière décennie du XXe siècle, les Etats-Unis ne rencontraient plus d’opposition à leur action  internationale : ils ont pu libérer le Koweït en 1991 avec le soutien de Michaël Gorbatchev. Ils ont encore bénéficié du soutien russe après les attentats du 11 septembre 2001. Mais les bombardements de l’Otan sur la Serbie en soutien à l’indépendance du Kosovo en 1999 ont été considéré par les dirigeants russe comme inacceptables. La perspective de l’extension de l’Otan, à tous les anciens pays du bloc de l’est a été perçue par Poutine comme une menace d’encerclement. Après l’adhésion, officialisée en juillet 1997, de la Pologne, de la  Hongrie et de la République tchèque (4), l’organisation s’est encore  élargie à septe pays en 2004[1]. Point d’orgue d’une multiplication des interventions militaires dites humanitaires[2], Le renversement du « Guide » libyen Muammar Kadhafi par les armées française et britannique en 2011 a été perçu comme une trahison  par les Russes, qui ont considéré qu’elles avaient outrepassé le mandat donné par l’Onu.

 

            Deuxième temps : une réaction de défense. Moscou essaie de desserrer ce qu’il considère comme un étau, en tentant par tous les moyens de garder le contrôle sur les anciens Etats de l’Union soviétique : les Russes interviennent dans le Caucase en soutenant, en 2008, le séparatisme de l’Ossétie du sud et de l’Abkhasie contre la Géorgie. Ils se heurtent alors à l’intervention française. Ils annexent la Crimée le 16 mars 2014 en réponse au renversement d’alliance en Ukraine : départ de M. Ianoukovitch le 22 février (2), remplacé à Kiev par un gouvernement favorable à une association avec l’Union Européenne. Les accords de Minsk, signés le 5 septembre, puis le 12 février 2015 (5) figeront la situation sans supprimer les tensions.

 

            Troisième temps : les sanctions. Pour « punir » la Russie, les Etats-Unis, puis l’Union Européenne, déploient un arsenal d’actes diplomatiques à mi-chemin entre les opérations militaires et la simple communication : ce sont les « sanctions » économiques (embargo sur certains produits et services, fermeture des frontières à certaines personnalités et gel de leurs avoirs. Au moins quatre vagues de sanctions se sont succédées, à l’occasion de l’annexion de la Crimée, de la destruction d’un avion de la Malaysia Airlines le 17 juillet 2014 au-dessus du Donbass en Ukraine, pour dénoncer le feu vert donné par Poutine aux bombardements de Bachar El Assad sur Alep en Syrie (12), enfin pour réagir à l’empoisonnement de l’espion russe Skripal sur le sol britannique le 4 mars 2018.

 



[1] Les trois Etats baltes, auxquels il faut ajouter la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie. En 2018, l’Otan compte 29 membres, dont l’Albanie et le Monténégro, entrés récemment.

[2] Légitimée, en 2005, par une résolution de l’Assemblée Générale  des Nations unies reconnaissant le nouveau principe de la « responsabilité de protéger ». cf. (3)

 

 

Un cheval de Troie athénien ?

 

            Au sein de l’Union Européenne, l’unanimité n’a jamais été de mise au sujet de ces mesures.

 

            En février-mars 2014, en réponse à l’annexion de la Crimée, une première vague de sanctions européennes visant des personnalités russes a été adoptée malgré le scepticisme exprimé par un groupe d’Etats-membres de l’Europe du sud, (Espagne, Portugal, Grèce, Italie) et de l’est (Bulgarie). Mais après la destruction de l’avion de la Malaysia Airlines au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet, l’éventualité d’un durcissement des sanctions, qui auraient visé des sociétés russes de premier plan, s’est visiblement heurtée à l’opposition de la Grèce, de l’Autriche, de l’Estonie et de l’Italie (27).

 

            A partir de janvier 2015, un fait nouveau met au-devant de la scène européenne un petit pays-membre : à la faveur de l’arrivée aux affaires de la coalition emmenée par Syriza, la Grèce, jusque-là simplement sceptique, tombe dans une opposition franche à la politique des sanctions. Ou plus exactement, ses représentants au Conseil des ministres européens protestent sur la forme en prétendant ne pas avoir été consultés (28). Cela ne les empêche pas de voter in extremis les mesures destinées à réagir à l’attaque de la ville ukrainienne de Marioupol par des pro-russes (29). Le premier officiel étranger rencontré par Alexis Tsipras après son élection fut l’ambassadeur de Russie. Personne ne peut empêcher quiconque de voir dans ce fait un  signe de rapprochement avec ce pays, quels que soient par ailleurs les autres signaux adressés pour rassurer les « Américains » (30). Par la suite, la Grèce a pris sa part, avec d’autres pays, pour empêcher que la Russie soit sanctionnée pour son soutien aux frappes de Bachar El Assad sur Alep, comme cela était envisagé à l’occasion du sommet européen des 20-21 octobre 2016 (32). Enfin, la Grèce a refusé en 2018 de condamner ouvertement le pouvoir russe après la présomption d’empoisonnement de l’espion russe Skripal sur le sol britannique, ses représentants disant vouloir « attendre le résultat définitif de l’enquête » (38).

 

            Alors, ça y est : la Grèce était-elle devenue le cheval de Troie des Russes au sein de l’Union Européenne ?  Le jeu de mots était décidément trop tentant. Si oui, sur quoi reposerait l’étrange complicité entre cette grande puissance slave et ce petit Etat membre de l’Union Européenne et de l’Alliance Atlantique ?

 

            Les deux pays partagent au moins un élément commun : le poids dominant de la religion chrétienne orthodoxe. Pour certains, il n’en fallait pas plus pour que soit mise en avant la notion d’ « axe orthodoxe ». « Si l’axe orthodoxe est une tradition de la diplomatie grecque, les positions en faveur d’une “Ukraine fédérale” du nouveau ministre des affaires étrangères, Nikos Kotzias, ont suscité une vive émotion. » (30). Certains journalistes, qui se rassurent sur leur compréhension du monde en trouvant un mot à poser sur une chose, s’en donnent à cœur joie. « les Grecs disent voyez on peut parler aux Russes ; Quand on leur demande (aux Grecs) : alors vous allez mettre votre véto sur les sanctions, ils répondent : non,  non, pas du tout, simplement nous sommes des Chrétiens orthodoxes, ils sont aussi des  Chrétiens orthodoxes, on a une communauté civilisationnelle, on peut leur parler…»[1] On se souvient tout à coup que dès le mois de mai 2014, Alexis Tsipras, alors dans l’opposition, avait effectué un voyage en Russie  et exprimé son opposition aux sanctions frappant ce pays. On se souvient tout à coup que, dès 1999, la Grèce désapprouvait les bombardements de l’OTAN sur la Serbie, décidés en soutien aux indépendantistes du Kosovo. Elle n’a pas reconnu l’indépendance de ce pays, proclamée le 17 février 2008. Auparavant, la Grèce avait choisi le camp serbe dans le conflit de l’ex-Yougoslavie (43). On se souvient tout à coup que même le régime des colonels avait gardé de bonnes relations avec Moscou, confirmées d’ailleurs quand le PASOK[2] arriva au pouvoir en 1981 (43). Si Athènes attendit janvier 2015 pour hausser le ton, il semblait bien exister depuis très longtemps, constante à travers les vicissitudes politiques, une petite musique grecque, une parole diplomatique singulière,  favorable à la Russie ou à d’anciens membres du bloc de l’est, dont la religion orthodoxe est un élément culturel commun.

 

            Si l’hypothèse religieuse s’avérait pertinente pour rendre compte de la diplomatie grecque, elle pourrait ouvrir une porte encore plus large : on aurait alors trouvé le ciment idéologique nouveau, substitut de l’idéologie marxiste, qui permettrait enfin de comprendre l’étrange persistance de l’hostilité entre l’est et l’ouest.  L’enjeu est donc de taille.

 

 

 

            On ne saurait trop prendre au sérieux le pouvoir évocateur des mots.  A l’encontre de la dissociation cartésienne du signifiant et du signifié, les poètes jouent sur leur fusion. Cas extrême : l’onomatopée, qui crée le bruit en  même temps qu’elle l’évoque. Il se peut que l’emploi de l’expression « axe orthodoxe » ne serve qu’à nommer une alliance de manière commode, en faisant l’économie d’une périphrase. Mais cela n’empêchera personne d’entendre derrière « axe orthodoxe » l’idée que des peuples se rapprochent parce qu’ils se reconnaissent dans la religion chrétienne orthodoxe. Les expressions « axe sunnite » ou « axe chiite » donnent lieu à des interrogations analogues. Dans la deuxième exploration, j’ai discuté la pertinence de ces dernières notions, en cherchant à répondre à trois questions : existe-t-il une véritable alliance entre les pays présumés appartenir à un même « axe », existe-t-il une religion commune entre eux, enfin les Etats en question sont-ils alliés parce que leurs peuples partagent cette religion ?            Ces trois questions peuvent être reconduites pour discuter de la pertinence du critère religieux dans la compréhension du clivage est-ouest, qui perdure après la disparition du communisme.

 

 

 

            Je bornerai cette analyse à la relation entre la Grèce et la Russie. Cet exemple est d’autant plus riche d’enseignement que le cas est singulier et que la situation est étonnante : autant il serait très difficile d’isoler le facteur religieux des autres facteurs s’il s’agissait d’expliquer la bonne relation entre deux pays slaves, communistes et de culture orthodoxe ; autant l’analyse semble facile et l’option religieuse tentante lorsque deux pays n’ont que cet élément en commun, ce qui semble être le cas de la Grèce et de la Russie.

 

 

 

            Est-il raisonnable de parler d’alliance entre la Grèce et la Russie ? Certes, le terme a pu apparaître de-ci de-là dans la presse. Ainsi : «La question des sanctions contre la Russie devrait être évoquée lors du sommet européen jeudi et vendredi à Bruxelles mais les plus proches alliés européens de Moscou - la Grèce, Chypre ou la Hongrie - pourraient refuser de s'engager dans cette voie, de crainte d'irriter le Kremlin.» (12). Pour autant, la Grèce n’a jamais cessé d’appartenir à l’Organisation du Traité de  l’Atlantique Nord (OTAN), jadis opposée  celle du défunt pacte de Varsovie. Elle est entrée en 1981 dans ce qui était alors la CEE, et qui est devenue aujourd’hui l’Union Européenne. Elle est devenue le 1er janvier 2001 le douzième pays membre de la zone euro. Ce qui motive l’utilisation par les médias du vocabulaire de l’alliance ne relève que de la parole diplomatique : des positions plus ou moins favorables à la Russie ou à ses propres alliés souvent slaves (et orthodoxes) que la Grèce n’a d’ailleurs pas été la seule à prendre au sein de l’UE. D’autres la rejoignirent parfois, de tradition catholique romaine ou protestante. (Autriche, Espagne, Portugal…) (10)

 

 

 

            Mais allons plus loin. L’Union Européenne et l’OTAN ne sont après tout que des cadres formels qui, certes, conditionnent une bonne partie des relations économiques et militaires entre les peuples concernés mais qui n’en n’épuisent pas la totalité.

 

           

 

            Dans les deux précédentes explorations, j’ai posé la question en termes de reflet : les relations diplomatiques reflètent-elles les relations économiques ? L’évolution des relations entre l’Iran et les puissances occidentales avant et après la signature d’un accord sur le nucléaire m’avait servi d’illustration pour éclairer cette question. Ne s’expliqueraient-elles pas plutôt, ces relations diplomatiques, à partir des clivages religieux ? En réponse à cette seconde question, j’ai alors résolument mis en doute l’influence de la division entre chiites et sunnites sur la formation des alliances au Moyen-Orient.

 

            Cette fois-ci, pour répondre à la question de la réalité d’une hypothétique alliance gréco-russe, je propose de renverser les termes de la problématique. Au lieu de poser d’emblée une distinction entre le religieux, l’économique, le diplomatique, en me demandant lequel de ces niveau doit refléter les autres, je supposerai que la distinction la plus pertinente est celle qui sépare la réalité des relations diplomatiques de ce qu’en dit la parole diplomatique. « Les relations entre deux pays se définissent-elles par la parole diplomatique de leurs dirigeants ? Cette dernière leur est-elle fidèle ? » Voilà ce qu’il faut demander.

 

            Avant de qualifier une relation de religieuse, d’économique, de politique, je poserai que les relations entre deux pays sont avant tout les relations entre leurs peuples, et qu’elles existent indépendamment de la parole diplomatique de leurs dirigeants.

 

            Il s’ensuit que ces relations n’ont pas nécessairement besoin d’être qualifiées pour être. La qualification des relations relève, elle, de la parole diplomatique, qui les déclare bonnes, excellentes, chaudes, froides, exécrables, etc.

 

            Ces relations ont donc avant tout un caractère objectif, qui présente trois dimensions : l’échange, l’affinité, l’hostilité. L’échange prend la forme économique (échanges de marchandises et de capitaux)  et humaine (les migrations, le tourisme) ; l’affinité relève du culturel et du religieux, dimensions par lesquelles les peuples se comparent. Deux peuples peuvent ainsi estimer qu’ils se ressemblent en raison du partage qu’ils ont du même rite religieux, ou, plus probant tout de même, de la même langue. Enfin, l’hostilité est parfois spontanée, parfois convoquée par les dirigeants eux-mêmes, parfois hérités de l’histoire et véhiculés par la mémoire collective.

 

            La parole diplomatique repose sur cet ensemble de relations réelles. Mais elle s’en distingue et doit en être distinguée. Certes, elle tire son sens de la conformité plus ou moins complète entre ce qu’elle exprime de la relation entre deux pays et la réalité de la relation vécue entre leurs  deux peuples. C’est l’écart entre cette parole et cette réalité qui peut faire douter de son sens. Il en est ainsi par exemple lorsque les affaires continuent entre deux Etats déclarés par elle « ennemis ».

 

            Mais de plus, comme le texte littéraire, elle ne peut être comprise qu’en référence aux locuteurs et aux interlocuteurs. A la question « de quoi parle-ton », il faut donc ajouter : « Qui parle » et « à qui parle-ton ? » pour comprendre la parole diplomatique.

 

            Abordons pour commencer cette dernière question.

 



[1] Pascal Richet (L’Obs), dans le débat économique l’opposant sur France Inter à Dominique Seux, vendredi 30 janvier 2015.

[2] « Mouvement socialiste panhellénique » en grec ; le PASOK  est un parti social-démocrate.

 

A qui s'adressent les Grecs ?

 

            Lorsque les dirigeants grecs prennent  position au sein de l’UE et à propos des relations avec la Russie et les pays qui lui sont alliés, ils s’adressent en même temps, directement ou indirectement, à quatre catégories d’interlocuteurs : les dirigeants russes, les dirigeants « occidentaux », le peuple russe, le peuple grec.

 

 

 

            Aux dirigeants russes ils disent : nous sommes vos amis, épargnez-nous vos représailles. La parole prend alors en compte la dépendance économique.        

 

            Le peuple russe n’est pas un interlocuteur direct, mais la réponse de la partie russe est elle-même un message en direction de l’opinion publique russe.

 

            A l’électorat grec ils disent : gardez-nous votre confiance, vous voyez bien que notre parole reflète parfaitement votre sentiment collectif, qu’il soit d’affinité ou d’hostilité. Ce que la parole diplomatique interroge alors, (un peu comme on consulte les augures avant une bataille), c’est la notion de conscience collective et de mémoire collective.

 

            Enfin, aux dirigeants occidentaux de la « Troïka » (Commission européenne, Banque Centrale Européenne, Fonds monétaire international), ils disent, dans un langage codé, que leur politique étrangère ne l’est pas tout à fait, et qu’elle a à voir avec la  négociation intra-européenne  autour de la dette publique et de la gestion de l’euro.

 

 

 

            L’analyse de ces quatre catégories de messages va nous permettre de mieux comprendre la relative constance du tropisme pro-russe, ou à tout le moins pro-slave des prises de position de la diplomatie grecque, au-delà de la simple évocation de l’élément commun religieux.

 

           

 

            Commençons par la question du dialogue des gouvernants grecs avec leur électorat.

 

Conscience collective, mémoire collective, opinion publique : une conversation dans le brouillard

 

 L’hypothèse selon laquelle les affinités religieuses entre les peuples respectivement russe et grec expliqueraient la relation diplomatique entre ces deux pays repose implicitement sur le maniement des concepts de conscience collective, de mémoire collective, d’opinion publique. Elle suppose que la conscience collective se traduirait dans une opinion publique. Cette opinion publique serait en partie constituée d’un sentiment de solidarité avec d’autres peuples en raison d’une affinité culturelle ou d’une expérience véhiculée par la mémoire collective. Les gouvernements devraient en tenir compte s’ils veulent gagner la confiance de leurs peuples, ce qui les conduirait à orienter leurs prises de position diplomatique dans un sens qui flatterait ces sentiments de solidarité. Cette « loi » fonctionnerait indépendamment de la nature du régime politique : dans les démocraties représentatives, elle jouerait à court terme, car la réélection des gouvernants en dépendrait en partie ; dans les régimes privés de l’élection au suffrage universel ou du pluralisme partisan, cette loi fonctionnerait quand même à long terme, alimentée par la crainte du renversement ou de la révolte.

 

 

 

            Il est encore plus difficile de sonder les « âmes » des peuples que des individus. Essayons toutefois de nous adonner à cet exercice, en utilisant le seul matériau à notre disposition : l’Histoire. Faisons-nous grecs l’espace d’un instant. Campons un Grec faisant sienne l’Histoire de son pays et le vécu de sa génération. Enfin, ce qui n’est pas le moindre des défis, posons l’existence d’une opinion publique grecque.

 

 

 

            Quand on examine l’Histoire de la Grèce, la plus récente à la lumière de la plus ancienne, on peut supposer que la mémoire collective a pu engendrer chez les Grecs trois catégories de conscience collective : une conscience de classe, un sentiment d’appartenance au monde orthodoxe, enfin, une conscience nationale hellénistique. Bien sûr, la conscience collective n’existe qu’à travers des consciences individuelles, dont chacune privilégie l’un ou l’autre de ces sentiments. Les résultats aux élections sont un moyen de constater ces différences, chaque parti étant plus particulièrement porteur de l’une ou l’autre de ces consciences.

 

La conscience de classe

 

            La conscience de classe résulte d’une mémoire particulière, propre aux peuples colonisés ou ayant été colonisés, et qu’on pourrait appeler la mémoire de la dépendance. La nation grecque, née en 1833 après quatre siècles de domination ottomane et au prix d’une guerre d’indépendance longue de 7 ans (1822-1829), connaît déjà un endettement public préoccupant. Une domination économique des grandes nations européenne prit le relais de la domination ottomane. En contrepartie d’un prêt de 60 millions de francs or, c’est le prince Othon de Bavière qui fut envoyé pour administrer le pays, imprimant la marque bavaroise dans sa culture (langue, architecture,…). Par la suite, en 1893, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et Italie étaient réunis, avec la Russie ainsi que l’Autriche, au sein d’une commission financière internationale qui, (déjà), s’était chargée de contrôler le budget grec (31). Comme si l’Histoire se répétait, des institutions internationales ont à nouveau pris le contrôle de la politique économique grecque dans les années 2010 : dans la fameuse « troïka » le FMI, longtemps symbole de l’ « impérialisme » états-uniens, côtoyait des institutions européennes qui n’étaient pas en reste en matière de rigueur et d’austérité. La mémoire d’une dépendance  relativement ancienne fait plus que se rajouter à la mémoire récente : elle la colore et lui donne un autre sens. Elle contribue à rendre les contrôles actuels encore plus inacceptables aux yeux des Grecs sensibles à cette question.

 

            On imagine que cette conscience de classe a pu par le passé alimenter dans une partie de la population un sentiment de solidarité avec l’URSS communiste et, dans le présent, avec le ou les partis qui se réclament encore du marxisme. Cela est en partie vrai. Cela contribue sans doute à expliquer l’accession au pouvoir de Syriza en janvier 2015. Cependant, d’autres éléments historiques permettent de comprendre que, en Grèce comme ailleurs, l’unanimité ne soit pas de mise sur les aspects les plus idéologiques de la conscience collective. Rien a priori ne prédispose les Grecs à garder un bon souvenir du monde soviétique. Certes, ils ont surtout souffert du nazisme et du fascisme, qu’ils ont combattus avec l’aide des communistes. Mais ces derniers ont été lâchés par Staline dans le cadre du partage de Yalta. En revanche, les Grecs attachés à un ancrage occidental ne manquent pas d’arguments : ils peuvent faire valoir que la croissance économique grecque des « trente glorieuses » a bénéficié d’un soutien « occidental », c’est-à-dire du système capitaliste et, à partir de 1981, des aides européennes, pour ne pas parler des avantages de l’euro à partir de janvier 2001.

 

            Peut-on trouver dans cette conscience de classe un éclairage qui permettrait de comprendre les prises de position pro-russes du XXIe siècle ? La réponse serait presque évidente si le parti communiste dirigeait toujours la Russie. Or, ce n’est plus le cas. Toutefois, la question ne doit pas être éludée trop vite, si l’on veut comprendre pourquoi la parole diplomatique grecque a précisément accentué son caractère pro-russe à partir de l’accession au pouvoir de Syriza. Elle renvoie à la question « Qui parle ? », qui sera abordée ultérieurement.

 

Une affinité religieuse en question

 

            Vaut-il donc mieux chercher cet éclairage dans la deuxième catégorie de conscience collective ? Celle-ci contiendrait un sentiment de solidarité qui rapprocherait les Grecs des peuples qui partagent avec eux la religion chrétienne orthodoxe. Si l’on pouvait prouver qu’un tel sentiment est répandu dans la population grecque, on disposerait d’une clef facile d’explication des prises de position pro-russes de la Grèce. Pour certains, les affinités entre les deux peuples respectivement grec et russe sont anciennes : « Un large sentiment en faveur de la Russie a animé la population grecque au cours du dix-neuvième siècle, tandis que ce sentiment fluctuait à la tête de l’Etat au gré des souverains en place, … » (10). D’autres rappellent son actualité en refusant de trancher sur la nature exacte de cette solidarité : « Cette polémique est loin d’être impopulaire en Grèce, où l’opinion publique est largement pro orthodoxe et pro slave. A ces tropismes s’ajoute désormais un troisième : le prisme communiste de certains dirigeants. » (28)

 

 

 

Pour autant, a-t-on le droit de traduire ce constat en terme religieux, d’interpréter une solidarité entre deux peuples qui partagent une même religion (orthodoxe) comme une solidarité entre co-religionnaires, ce qui supposerait de l’extrapoler à l’ensemble des peuples qui ont en commun cette confession ?

 

L’hypothèse a ceci de séduisant que l’élément religieux semble  le seul trait culturel que les Grecs et les Russes ont en commun (du moins si on se limite à une conception patrimoniale de la culture). En réalité, les affinités entre les deux peuples semblent surtout s’expliquer par les contacts humains que la relative proximité et surtout l’histoire des migrations leur a permis de nouer.  Entre Russes et Grecs, les flux migratoires semblent avoir été particulièrement intenses. Après la chute de l’URSS, des Russes et des Grecs installés en Russie, en Ukraine ou en Crimée émigrèrent en Grèce (10). Mais quand un Russe rencontre un Grec, ce sont avant tout deux hommes dans leur totalité qui se rencontrent. De quel droit décider que ce sont les orthodoxes en eux qui se rencontrent ?

 

Pourtant, il est un phénomène relativement récent qui plaide en faveur de l’hypothèse religieuse : l’éclatement de l’ex-Yougoslavie dans la décennie 1990. Les affrontements qui l’ont suivi et accompagné ont été présentés comme un conflit entre des Serbes orthodoxes, des Croates catholiques et des Bosniaques musulmans. Le gouvernement grec a pris position pour la partie serbe (43) adoptant une posture lui permettant de ménager sa solidarité avec l’Otan, tandis que la Turquie soutenait les Bosniaques. Il semble donc plausible, jusqu’à preuve du contraire, d’attribuer cette prise de position officielle à l’état de l’opinion publique, comme cela a été avancé, à propos d’un épisode ultérieur de ce conflit : « L'opinion publique vivra très mal les bombardements de l'Alliance atlantique sur la Serbie, en 1999, considérés comme une agression contre le monde orthodoxe » (22).

 

Si cela était prouvé, il serait en même temps mis en évidence une affinité qui ne se limiterait pas à lier deux peuples, le russe et le grec, mais qui s’élargirait à d’autres, et dont la religion orthodoxe deviendrait ainsi le seul élément invariant, (puisque le caractère slave, s’il relie les Russes et les Serbes, ne concerne cependant pas la partie grecque).

 

            Il resterait cependant  à comprendre l’origine d’un tel sentiment.

 

 

 

            Pour ce faire, il me semble utile d’évoquer un autre événement historique : s’il est un conflit qui a pu s’inscrire dans la mémoire collective grecque, c’est bien  celui qui l’a opposé à la Turquie à propos de l’île de Chypre. Ranimé en 1974, ce conflit est bien plus ancien. Depuis que la question de la décolonisation de l’île de Chypre, anciennement britannique, a été portée en 1954 devant les Nations unies, la Turquie et la Grèce se sont disputées la récupération de l’île (43). Comme toute guerre, on est en droit de supposer qu’elle a marqué l’ensemble des Grecs,  bien au-delà de leurs élites sensibilisées à la politique, et pour certains dans leur chair (13). Peut-être cette mémoire est-elle encore accentuée par le souvenir plus ancien d’une domination ottomane de quatre siècles, à laquelle la guerre d’indépendance de 1822-1829 mit fin, en faisant naître en 1833 le royaume de Grèce indépendante (50).

 

On peut supposer que le soutien populaire à la partie slave au conflit de l’ex-Yougoslavie, s’il est avéré, doit beaucoup à  la représentation selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

 

"L'ennemi de mon ennemi"

 

Si cette représentation a pour elle l’apparence de la logique, il s’agit toutefois d’une logique purement formelle, abstraite, rattachée à la mathématique pure. Or, cette logique ne fonctionne que si on représente toute chose sur un axe linéaire. Soit Jean situé au pôle nord, soit Jacques au pôle opposé, Jacques est donc au pôle sud. Où est Pierre sachant qu’il occupe le pôle opposé à celui de Jacques ?  Bien sûr au pôle nord, tout comme Jacques. CQFD. Dans un espace à deux dimensions, c’est une toute autre affaire : dans un triangle isocèle, que l’angle A soit opposé à B tandis que B l’est à C ne rapproche aucunement les angles A et C. Et si l’on quitte l’espace abstrait pour considérer la réalité sociale, il est facile de trouver des contre-exemples : ainsi, la jeunesse syrienne s’est opposée au pouvoir de Bachar El Assad en 2011, et le fait que en même temps, ou quelques années plus tard, les Jihadistes de Daech se soient également attaquées à ce pouvoir ne suffit pas à faire de ces derniers les alliés des premiers ! Mais comme beaucoup d’autres, cette représentation a un caractère auto-réalisateur : si un individu grec a décidé que les Russes sont ses amis  en vertu de cette représentation, il les considérera comme tels à moins qu’une expérience personnelle l’incite à penser le contraire.

 

La conscience nationale

 

L’hypothèse d’une solidarité « orthodoxe » est tout de même quelque peu bousculée quand on se penche sur la troisième catégorie de conscience collective. Celle-ci est le produit d’une mémoire plus ancienne, celle par laquelle le peuple grec se sait hériter du prestige impérial d’Alexandre le Grand le Macédonien, prestige dont la nation grecque, ballotée durant les deux derniers siècles contemporains d’une dépendance à une autre, a sans doute grand besoin pour consolider son identité (35), (44), (45). D’où une première crispation diplomatique apparue en 1991, lorsque, au moment du démantèlement de l’ex-Yougoslavie, son ancienne province de Macédoine déclara son indépendance (35). Athènes refusa que le nouvel Etat porte ce nom, qui désigne par ailleurs une province du nord de la Grèce. Ce n’est que sous l’appellation provisoire d’ « Ancienne République Yougoslave de Macédoine » (ARYM) qu’il fut reconnu en 1993. Le gouvernement grec craignait qu’il n’utilisât le prestigieux nom pour justifier des prétentions territoriales sur le nord de la Grèce. Tous les acteurs savent bien que le partage d’un nom n’est une condition ni nécessaire ni suffisante pour autoriser l’annexion d’un territoire par un autre ; mais chaque acteur sait, ou s’imagine savoir,  que l’autre établit un tel lien. Quoi qu’il en soit, Le contentieux bloquait l’accession de l’ARYM à l’OTAN et à l’Union Européenne, qui se heurtait au veto grec. C’est pour parvenir à débloquer la situation que des négociations reprirent en 2018, débouchant enfin sur un compromis : l’accord signé le 17 juin par les deux gouvernements grec et macédonien sur le village frontalier de Psarades officialisait le nom de « Macédoine du Nord » (36). Mais il s’est heurté, avant même d’être signé,  à une  bruyante hostilité des populations, dont chacune manifestait de part et d’autre son attachement exclusif au nom et au drapeau macédonien (14), (15), (16). 70% des Grecs étaient opposés à l’accord selon certains sondages (18). Le gouvernement d’Alexis Tsipras échappa de peu au renversement après la mise au vote le 16 juin, d’une motion de censure qui fut rejetée de justesse (17). Il en ressortit divisé : l’opposition du ministre de la Défense Panos Kammenos, (membre d’un parti souverainiste et nationaliste à l’intérieur de la coalition au pouvoir) entraîna curieusement la démission, le 17 octobre, du ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias (dont il sera question dans « Qui parle ? »), lequel avait pourtant mené à bien les négociations. L’accord a été ratifié par le Parlement macédonien le 19 octobre 2018,  mais à ce jour (janvier 2019),  son application doit encore attendre la ratification grecque.

 

            On voit que cette conscience nationaliste entre en contradiction avec la deuxième catégorie de  conscience collective, le sentiment présumé de solidarité orthodoxe. En effet,  le conflit autour de la question macédonienne est interne au monde orthodoxe. Les deux tiers de la population de l’ARYM  sont des slaves de confession chrétienne orthodoxe (comme les Grecs), le dernier tiers étant surtout composé de musulmans albanais. C’est ce conflit qui a d’ailleurs abouti à une brouille exceptionnelle avec Moscou, en juillet 2018 (39). Moscou ne voyait pas d’un bon œil un accord qui, en  ouvrant la porte à l’intégration prévisible de la Macédoine l’OTAN, accentuait sa crainte de l’encerclement C’est ce que Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, exprima ouvertement le 18 juillet : « Cet accord a conduit à une scission profonde dans la société en Grèce et en Macédoine. Il est évident qu’il est loin de consolider la paix et la sécurité dans les Balkans, ce n’est qu’un outil exclusif pour attirer plus rapidement la république de Macédoine dans l’OTAN. » (37). Cette simple prise de parole suffit à indigner la partie grecque, mais en outre, celle-ci soupçonna des ingérences russes destinées à saboter l’élaboration de l’accord : pressions sur les moines orthodoxes de la République monastique du Mont-Athos, financement de manifestations hostiles à Skopje (Macédoine) par un milliardaire russo-grec du nom d’Ivan Savvidis, patron du club de football de Thessalonique. Il s’ensuivit un échange relativement musclé dans l’ordre de liquidité de la parole diplomatique, qui  prit la forme de l’expulsion croisée de diplomates, échange pratiqué au taux de 1 pour 1 : pour deux diplomates russes expulsés d’abord par Athènes[1], deux grecs le furent ensuite par Moscou.

 

            Cet épisode « contraste avec les traditionnelles relations excellentes qu'entretenaient les deux pays », s’exclament en cœur les agences de presse (19). « Des développements », ajoute-t-on dans Les Echos, « … qui tranchent dans l'immédiat avec la politique traditionnelle de la Grèce vis-à-vis de la Russie et poursuivie par Alexis Tsipras depuis son arrivée au pouvoir » (51). « Ces nouvelles tensions » sont jugées « inhabituelles entre la Russie et la Grèce, qui », rappelle Le Monde, « ne s’était pas jointe au vaste mouvement d’expulsions de diplomates russes d’Europe dans le cadre de l’affaire Skripal » (37). Ironie d’une Histoire toute récente : en pratiquant l’expulsion de diplomates russes,  les Grecs auraient donc soudainement pris goût à un exercice qui les répugnait naguère. En tout cas, on est cette fois-ci bien loin de la notion d’ « axe orthodoxe ».

 

            Il est vrai que, pour spectaculaires qu’ils soient, ces actes diplomatiques relèvent d’un degré de liquidité élevé, qui les rattache à l’ordre de la parole diplomatique. On pourrait mettre en avant que la réalité des relations entre les peuples russe et grec n’est pas davantage concernée quand la parole est conflictuelle que lorsqu’elle est consensuelle.

 

 

 

            L’épisode montre au moins que la politique étrangère ne saurait refléter purement et simplement l’ « opinion publique ».

 

            Passons sur les difficultés qu’il y a  à traduire un sentiment en une « opinion », sur la nécessaire distinction à faire par conséquent entre conscience collective et opinion publique, sur la probabilité que ladite opinion, loin d’être spontanée[2], soit souvent construite par des acteurs politiques et mise au service de leur stratégie.

 

            Il reste surtout que l’opinion publique est décidément difficile à cerner, et pour le moins contradictoire. En Grèce, elle peut donc être farouchement anti-slave à propos de la Macédoine comme elle a été pro-slave à propos de la Serbie.  Face à ce caractère contradictoire, la parole diplomatique doit opérer des choix et ceux-ci se font nécessairement sur d’autres critères. Les gouvernements savent braver l’opinion publique quand ils le jugent nécessaire, comme celui d’Alexis Tsipras a su le faire dans ce cas précis, alors même que son avenir politique dépend directement de cette opinion.

 

 

 

            Le recours à l’opinion publique est donc insuffisant pour comprendre les prises de position diplomatiques de la Grèce, qu’elles semblent aller dans le sens des intérêts russes, serbes ou macédoniens. C’est un bouc émissaire trop commode qui ne saurait exonérer la responsabilité des diplomates eux-mêmes.

 

            Voyons si ces prises de position peuvent se comprendre à partir du dialogue avec les autres interlocuteurs, en commençant par le pouvoir russe.

 



[1] Et deux autres interdits d’accès au territoire grec

[2] Dans les démocraties représentatives, les électeurs attachent-ils spontanément de l’importance à la politique internationale ? Ne sont-ils pas généralement préoccupés en priorité par le pouvoir d’achat et leurs conditions matérielles de vie ?  

 

 

 

L'interlocuteur russe et la dépendance économique

 

            L’hypothèse d’une dépendance de la parole diplomatique à l’égard de l’opinion publique laisse alors la place à celle d’une dépendance supposée de cette parole à l’égard de l’économie. Les liens économiques qui se nouent entre les peuples remplacent ici les relations d’affinité ou d’inimitié comme hypothèse d’explication de la parole diplomatique, mais il s’agit toujours de mesurer l’écart entre la réalité de ces relations et la parole diplomatique. Ces deux catégories de liens ne sont séparables que pour la commodité de l’analyse. Dans la réalité, ils forment une totalité : les échanges économiques sont construits par les acteurs. C’est dans cette seule mesure que l’on peut dire que la parole diplomatique reflète indirectement les relations d’affinité entre les peuples.

 

Liens économiques et affinités religieuses

 

            La proximité géographique suffit à rendre compte d’une partie des liens qui ont pu se tisser entre le monde grec et le reste du monde « orthodoxe ». Quand on regarde une carte, on constate que, à l’exception de la Turquie musulmane et membre de l’Otan, les voisins terrestres  de la Grèce ont tous deux points communs : premièrement, ils appartenaient tous au bloc du Pacte de Varsovie avant la chute du mur de Berlin ; deuxièmement, ils abritent tous des populations majoritairement orthodoxes (à l’exception de l’Albanie musulmane). Comment penser que cette proximité ne joue aucun rôle dans l’orientation des flux économiques ?

 

            La proximité religieuse, mais aussi idéologique, est donc un résultat de la proximité géographique. Les flux économiques sont en même temps des relations humaines, qui sont aux relations diplomatiques ce que la société civile est à la société politique.  A ce niveau, l’aspect culturel est indissociable de l’aspect économique. Les acteurs économiques ne sont pas de purs homo economicus. Ils transportent avec eux leur idéologie, leurs préférences culturelles, religieuses, morales, etc. En Russie, les grands entrepreneurs qui ont bénéficié des privatisations, souvent appelés les « oligarques », sont liés au pouvoir poutinien. Le cas de M. Iakoutine, PDG des chemins de fer russes, illustre parfaitement cette totalité, cette indissociabilité des dimensions économique et idéologique : « Non content de régner sur le plus gros réseau de transport public au monde et ses 1,2 million de salariés, le tsar du chemin de fer est l’idéologue du renouveau moral et religieux de la Russie. » (23). A la fois homme d’affaires, fervent orthodoxe, proche de Poutine après avoir servi (comme ce dernier d’ailleurs) le pouvoir soviétique, il ne rate pas une occasion de fustiger le déclin moral de l’Occident.

 

            Il ne s’agit donc pas de nier l’influence de la religion (ici orthodoxe), mais d’envisager que le point d’impact de ce facteur n’est pas nécessairement là où on le croit. Avant de créer une opinion, ce facteur crée des liens. Nombre d’acteurs économiques russes séjournent, investissent ou sont susceptibles d’investir à Chypre ou en Grèce. On peut supposer que le partage d’une même culture, la religion orthodoxe en l’occurrence, peut contribuer à expliquer que les touristes ou investisseurs russes aient choisi ces pays plutôt que d’autres pour y séjourner ou y investir. Ce faisant, il s’est créé  à la suite de ces liens culturels une interdépendance économique. De même, l’importante diaspora grecque qui vit en Ukraine n’est peut-être pas étrangère à la volonté d’Athènes d’être partie prenante des discussions sur l’Ukraine (11).

 

            On peut donc d’ores et déjà retenir une conclusion partielle : loin de s’opposer et d’être alternatifs l’un de l’autre, les facteurs économique et religieux se complètent : entre Grèce et Russie, l’interdépendance économique est en partie née des affinités religieuses.

 

 

 

            Examinons maintenant comment l’interdépendance économique influe sur les prises de position diplomatiques et, singulièrement, comment les échanges économiques et humains de la Grèce avec la Russie, mais aussi avec d’autres voisins du monde dit « orthodoxe » peuvent contribuer à expliquer la constance du soutien, même timide, de la Grèce à Moscou depuis le retour de la guerre froide au début du XXIe siècle. Les échanges économiques n’ont en soi aucun sens. Ils font partie des relations réelles que les peuples nouent entre eux (en, incluant les acteurs économiques, y compris étatiques). Seuls les acteurs diplomatiques décident de donner à ces flux le sens d’une dépendance. Seuls ces acteurs décident de l’influence que ces flux exercent sur leur parole diplomatique au sens large (de la plus liquide à la moins liquide). Ces flux suscitent en eux des anticipations qui leur font interpréter ces liens comme des menaces. Nous avons déjà introduit cette hypothèse.

 

           

 

            La notion de dépendance est en tout cas évoquée de manière récurrente par les analystes (24) qui veulent bien dépasser la seule évocation de la solidarité orthodoxe, quand il s’agit de rendre compte des positions grecques à l’égard des sanctions contre la Russie. Montrons-le en déclinant les modalités de l’interdépendance à travers le pense-bête de la balance des paiements.

 

L'exportation de biens et services

 

            La Grèce exporte surtout des produits agricoles vers la Russie. Elle ressentit plus durement que d’autres pays membres de l’UE l’embargo décrété par  Moscou en juillet 2014 sur les exportations agro-alimentaires en provenance de l’Union européenne,  en représailles aux sanctions. En effet, le marché russe représente une grosse part des exportations de produits agricoles grecs (jus de fruits, kiwis, pêches) (10). De fait, ces exportations auraient baissé de 12% entre 2013 et 2014 (11). Paradoxalement, ce chiffre, qui semble prouver dans les  faits la dépendance grecque à l’égard de la Russie n’est d’aucune utilité pour rendre compte de ses positions diplomatiques pro-russes. En effet, l’embargo a frappé indifféremment tous les membres de l’Union Européenne, quelle que fût leur position diplomatique, à cette nuance près : lors du voyage de Tsipras à Moscou en avril 2015, il fut tout de même question d’une exception grecque dans l’application de l’embargo. « L'entourage de Tsipras précise en revanche à Mediapart qu'il discutera avec Vladimir Poutine de la levée de l'embargo russe sur les produits grecs : “Même s'il paraît difficile d'imaginer que la Russie lève l'embargo pour un seul pays, nous allons essayer.” » (11). Les tenants de l’idéalisme donneront à cette éventualité le sens d’une « récompense » russe aux Grecs. Les tenants du réalisme iront plus loin, en faisant remarquer que la concession russe n’était pas désintéressée, comme le montre la suite : « Pour la Russie, lever l'embargo lui permettrait de s'assurer du soutien de la Grèce lorsqu'en juin se posera à nouveau à Bruxelles la question des sanctions visant la Russie, les mesures actuelles arrivant à échéance à la fin du mois de juin. » (11).  Ils auront ainsi rappelé à juste titre que c’est moins le passé que le futur qui compte en diplomatie, moins le fait brut que son  anticipation.

 

 

 

             « La Grèce, qui préside l'Union européenne (UE), s'inquiète de l'impact de sanctions sur son économie chancelante, alors que le pays a opéré un rapprochement avec Moscou pour attirer les touristes russes, notamment dans le nord du pays, mais surtout pour réaliser ses privatisations, exigées par la Commission européenne et le Fonds monétaire international. » (24). Cette citation résume bien la motivation économique de la position diplomatique des Grecs à l’égard de Moscou, en se référant successivement à l’exportation  de services et à l’importation de capitaux.

 

            Le tourisme est une des  principales ressources en devises du pays avec l’agriculture. La Grèce représentait en 2013 la troisième destination étrangère pour les citoyens russes (10). Mais il faut préciser ce qui est (sous) entendu par l’ « impact » des sanctions sur le tourisme. L’auteur sous-entend sans doute que les Grecs pouvaient craindre que les touristes russes boycottent la Grèce si elle s’associait aux sanctions. Cette crainte suppose que :

 

            1 Les touristes russes (plutôt aisés) soient unanimement ou majoritairement solidaires du gouvernement russe ou :

 

            2 que la politique du gouvernement russe exprime spontanément le sentiment de la majorité des Russes, en tout cas de la majorité des Russes aisés formant les bataillons de touristes et :

 

            3 que les touristes russes, aisés, parvenus, animés avant tout par une recherche vengeresse (après les années de restriction de l’ère soviétique) du luxe et de l’argent facile, soient prêts à faire passer la solidarité avec Poutine, avec les Ukrainiens de l’est, bref le patriotisme, ou le nationalisme russe avant la satisfaction de leurs penchants matérialistes ou :

 

            4 que, indépendamment de tout cela, le gouvernement de Poutine soit prêt à prendre des mesures protectionnistes dissuadant les touristes russes de choisir la Grèce comme destination ou, même si rien de tout cela n’existe :

 

            5 que les dirigeants grecs imaginent, à tort ou à raison, l’une ou l’autre de ces hypothèses.

 

L'importation de capitaux

 

            Suite aux pressions de la « Troïka », et ce avant même l’arrivée aux responsabilités de Syriza à Athènes, la Grèce dut procéder à des privatisations dans les années 2010. Les investisseurs russes figuraient parmi les clients potentiels. Ils s‘intéressaient particulièrement aux chemins de fers et aux ports. Or, les sanctions risquaient d’empêcher la Grèce, comme tout pays membre de l’UE, de traiter avec des acteurs économiques ou des citoyens russes. « “Nous sommes contraints de privatiser, mais comment faire si nous ne pouvons plus vendre aux Russes ?”, plaide un haut responsable grec auprès de ses partenaires européens » (24). En ce sens, on peut considérer que l’adoption de telles sanctions par l’UE se heurtait à  l’intérêt économique immédiat de la Grèce, (comme d’autres pays, tout aussi réticents) ce qui justifie sa réticence. C’est sans doute la raison pour laquelle les sanctions adoptées par l’Union européenne se sont limitées à des mesures individuelles contre des personnalités russes, mais n’ont jamais véritablement interdit les flux d’investissements. Même après la destruction de l’avion de la Malaysiua Airlines le 17 juillet 2014, le « volet 3 » des projets de sanctions, envisageant des mesures contre des « sociétés russes de premier plan », fut à peine évoqué lors du Conseil des ministres européens du 22 juillet (27).

 

L'importation de biens et service

 

            Le commerce du gaz a cette particularité d’être conditionné par, sans jeu de mots, le conditionnement même du produit. Celui-ci est acheminé sur des milliers de kilomètres dans ces gigantesques tuyaux que sont les gazoducs. Cette donnée matérielle imprime un caractère structurel aux flux : la répartition des fournisseurs et des clients est inscrite presque une fois pour toutes dans les territoires, au moment même où se décident les investissements qui permettent la construction de gazoducs (21). Ces investissements représentent donc un enjeu de taille en termes de dépendance des acheteurs à l’égard des fournisseurs.

 

            En 2014, 30% de la consommation gazière du continent européen dépendaient du fournisseur officiel russe Gazprom (25).  Il existait alors grosso modo trois voies d’acheminement du gaz russe en Europe occidentale : la Baltique au nord avec le gazoduc Nord Stream, l’Ukraine au centre, enfin la Mer Noire au sud (26), avec Blue Stream.

 

 

 

            Au début des années 2000, 70% du gaz russe destiné à l’Europe transitait par l’Ukraine. Lorsque, en 2006 et en 2009, Gazprom avait interrompu la fourniture de gaz à l’Ukraine, dans un contexte où ce pays, déjà, tentait de se démarquer de la Russie, il en résulta des difficultés d’approvisionnement pour l’ensemble des consommateurs européens. C’est pour diminuer cette dépendance que fut décidée la construction du gazoduc Nord Stream sous la Baltique, qui permit de ramener à 15% la part du gaz russe transitant par l’Ukraine (25), mais qui divisa profondément les Européens (1), entre ceux qui refusaient toute collaboration avec la Russie de Poutine et ceux, comme l’Allemagne, qui acceptaient, de découpler les rationalités respectivement économique et politique (cf. 1re exploration).  Car le projet Nord Stream, (à la différence de Nabucco, resté lettre morte à ce jour[1]) n’était pas un pur produit de l’alliance Etats-Unis – Europe occidentale. Il était le fruit d’une collaboration entre la Russie et les pays européens qui acceptaient son passage.

 

            En effet, la dépendance à l’égard de la voie ukrainienne n’est pas à sens unique. Après la brouille entre Moscou et Kiev, les Russes ressentirent également le besoin de contourner l’Ukraine, par le nord grâce à Nord Stream, mais aussi  par le sud, ce qui les poussa à renforcer leurs investissements en Mer Noire. Ils avaient déjà, avec les Italiens et les Turcs, réalisé Blue Stream, inauguré en 2005 (7). Le projet South Stream consistait à prolonger Blue Stream jusqu’en Bulgarie. Largement conçu par Moscou pour torpiller Nabucco, il a        été abandonné le 1er décembre 2014, une fois cet objectif atteint (6).

 

 

 

            Les pays européens sont inégaux face à cette dépendance au gaz russe et ukrainien : après la construction de Nord Stream, la Turquie, la Bulgarie et… la Grèce, continuaient de dépendre pour la totalité de leurs approvisionnements du tuyau ukrainien, donc des aléas des relations diplomatiques mouvementées entre la Russie et l’Ukraine.

 

            « Chat échaudé craint l’eau froide » : les risques de rupture d’approvisionnement ayant été expérimentés par le passé, les Etats les plus dépendants de Moscou, dont la Grèce, avaient de bonnes raisons de craindre de subir le même type de représailles au cas où leurs positions diplomatiques ne plairaient pas à Moscou. Cette crainte semblait d’autant plus légitime qu’elle fut alimentée en 2014 par les pressions russes : cela commença le 1er avril, lorsque Gazprom imposa une augmentation de 80% du prix du gaz livré à l’Ukraine. Kiev refusa de payer, augmentant ainsi une dette estimée à 1,6 milliards d’euros. Dans une  lettre adressée le 8 avril à 18 chefs d’Etat européens, Vladimir Poutine menaçait alors  de couper une fois de plus l’approvisionnement de l’Ukraine, tant que cette dette ne serait pas remboursée (25). Ce prétexte cachait mal la vraie raison de cette tension soudaine : Kiev, comme on le sait,  venait de changer d’alliance politique et économique, avec le renversement, le 22 février 2014, du gouvernement de M. Ianoukovitch (2).

 

            Deux aspects de la question sont à aborder en ce qui concerne notre problématique :  les répercussions des relations russo-ukrainiennes sur les relations gréco-russes d’abord ; ensuite, les leçons que la Grèce pouvait en tirer pour elle-même, dans sa relation à la Russie.

 

            Sur le premier point, si Moscou avait mis sa menace à exécution, l’approvisionnement grec aurait donc pu en souffrir. On peut se demander entre parenthèses si Moscou avait intérêt à adopter cette conduite. Poutine espérait-il vraiment que sa menace suffirait à renverser le rapport de forces à Kiev ? Surtout, n’oublions pas le but de notre réflexion : comprendre la politique étrangère grecque. Le gouvernement grec pouvait-il raisonnablement penser que ses propres prises de position allaient dissuader Poutine de mettre ses menaces à exécution ?

 

            Sur le second point, on peut dans un premier temps imaginer que la réticence grecque à sanctionner Moscou tient pour beaucoup à l’exemplarité de la crise du gaz russo-ukrainienne : attention, si mes positions déplaisaient à Poutine, il me punirait comme il a puni Kiev, ou comme il a menacé de le faire. Mais la valeur de cette explication dépend de la représentation d’une représentation. Pour que la dépendance grecque au gaz russe explique correctement la diplomatie grecque, il faut que les dirigeants grecs de l’époque croient que Moscou serait prêt à punir Athènes comme il a puni Kiev, ou comme il a menacé de le faire. Or, la situation de l’Ukraine et de la Grèce ne sont guère comparables : la première, pour avoir quitté en 2014  le giron russe, est entrée dans un conflit qui a quasiment tourné à la guerre civile. La seconde n’a jamais  quitté le camp occidental et si elle passe pour un allié caché de Moscou, ce dernier a plutôt intérêt à encourager ce comportement plutôt qu’à s’en faire un ennemi. Si je suis capable d’une telle analyse, les gouvernants grecs de l’époque étaient également capables de la conduire. Il est donc difficile de penser, sauf par simple application du principe de précaution, que la dépendance au gaz russe ait suffit à expliquer leur tiédeur à accepter les sanctions contre Moscou.

 

            En tout cas, cette tiédeur n’obéissait pas à une rationalité économique pure. L’interdépendance économique ne créait, en soi, aucune nécessité de l’alignement diplomatique.

 

 

 

En conclusion, on voit que la dépendance économique ne suffit pas non plus à rendre compte de la parole diplomatique grecque. Elle est à la fois réelle et fantasmée. Elle est réelle en ce sens que la parole diplomatique ne serait pas ce qu’elle était si la structure des liens économiques était différente ; elle est fantasmée en ce sens qu’aucune rationalité n’oblige à prendre les positions qui sont prises à cause de cette dépendance. Pour autant, les acteurs diplomatiques ne sont pas mystifiés au sens où on l’entend de la mystification idéologique, qui se produit de manière  inconsciente, en dépit de la volonté des acteurs. Ici, les acteurs diplomatiques ont parfaitement conscience qu’ils jouent un jeu, mais qu’ils ne sauraient se passer de ce jeu, qui est d’ailleurs tout sauf un jeu (d’enfant). Je sais, c’est compliqué.

 

De plus, la structure des flux économiques qui lient les peuples russe et grec, tout comme l’état de leurs affinités sont des données structurelles, qui présentent une grande stabilité à long terme. Ils ne peuvent donc expliquer les changements conjoncturels de la parole diplomatique. Or, c’est avec l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce que la parole diplomatique grecque, comme on l’a vu, a connu un infléchissement en faveur de Moscou, au point que ses prises de position ont défrayé la chronique comme jamais auparavant et davantage que les prise de position des autres pays de l’UE peu favorables aux sanctions. Remarquons surtout que la crise diplomatique qui a éclaté entre Moscou et Athènes à propos de la Macédoine en 2018 n’a pas été moins spectaculaire que le rapprochement de 2015, alors même que les liens de dépendance n’avaient pas changé.

 



[1] Conçu en 2002, porté par certains pays européens et soutenu par les Etats-Unis,  « Nabucco » devait contourner la Russie en acheminant le gaz de l’Azerbaïdjan en Europe occidentale en passant par la Hongrie, et via la Géorgie, la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie.      

 

 

Le dialogue avec Bruxelles

 

C’est ici qu’intervient le troisième interlocuteur de la parole diplomatique grecque : les dirigeants des Etats membres et des institutions de l’UE et de la zone euro. En effet, l’appartenance de la Grèce à l’Union Européenne depuis 1981, à la zone euro depuis 2001, font également partie, tout comme son adhésion encore plus ancienne à l’Otan, de la réalité des relations diplomatiques de ce pays avec ses voisins. Ces adhésions sont également sous-tendues par des flux d’échanges économiques et humains. L’Allemagne est l’une des destinations privilégiées de la diaspora grecque durant les 30 glorieuses (31). Comme pour chacun des Etats-membres, l’adhésion à l’UE contraint la politique budgétaire tandis que l’appartenance à la zone euro confisque la politique monétaire du pays. Depuis la révélation, en 2009, de l’ampleur du déficit et de la dette publics grecs, la Grèce a dû engager, autour du devenir de cette dette, dans d’âpres négociations, qui se sont durcies en janvier 20015, avec l’arrivée aux affaires de Syriza. Tout comme l’Ukraine, la Grèce est inscrite dans deux espaces économiques éloignés l’un de l’autre : celui de l’est et celui de l’ouest. Tout comme les Ukrainiens, les Grecs sont sommés, de fait,  de traduire dans leur  politique leur choix  de renforcer l’une ou l’autre de ces deux inscriptions. En Grèce comme en Ukraine, cette problématique a entraîné des conflits dans la même période, la décennie 2010. Ici s’arrête la comparaison. Tandis que l’ancrage occidental de la Grèce n’a jamais été véritablement remis en question, l’Ukraine a beaucoup hésité entre les aides respectives de la Russie et du FMI, entre l’appartenance à l’espace économique de l’ancienne URSS[1] et l’association avec l’Union Européenne. C’est cette dernière option qui l’a finalement emporté en 2014, à la faveur du mouvement populaire ayant remplacé M. Ianoukovitch par M. Porochenko (46). En représailles, la Russie annexa la Crimée, ce qui déclencha les sanctions. On peut comprendre, dans ce contexte, que l’affaire ukrainienne « parle » très fort à l’oreille des Grecs. On peut ainsi imaginer une rationalité intrinsèque à la réticence grecque aux sanctions,  proportionnelle à la résistance grecque aux contraintes internes de l’adhésion à l’Union européenne et à la zone euro. Si l’on considère que UE et CEI sont deux espaces rivaux, il y a une apparente logique à se rapprocher de la concurrence lorsque l’espace d’appartenance est vécu comme hostile. Cette hostilité pouvait faire apparaître Moscou, aux yeux des Grecs,  comme « l’ennemi de mon ennemi ». On sait ce qu’il en est de  cette représentation.

 

Sans prêter aux diplomates la naïveté d’adhérer eux-mêmes à cette représentation, on peut tout simplement imaginer que les Grecs ont voulu utiliser leurs prises de position « pro-russes » pour peser dans la négociation européenne au sujet de la dette publique,  mettant en balance l’éventualité d’un « changement de camp ». « Attention, si vous ne me donnez pas satisfaction, je suis prêt à rejoindre un autre espace économique, plus accueillant ». Comme les Ukrainiens, mais  l’envers ! De fait, des rumeurs ont circulé en ce sens : en marge d’une visite d’Alexis Tsipras à Moscou, en avril 2015, le quotidien russe Kommersant a évoqué l’éventualité d’une aide financière russe à Athènes, sous la forme d’un prêt, éventualité immédiatement et officiellement démentie à Moscou même (11). Il faut se souvenir qu’à l’époque, l’éventualité d’un « Grexit » était sérieusement envisagée par certains, ce qui pouvait donner du poids à la rumeur d’un changement d’alliance économique.  On peut imaginer que cette rumeur arrivait à point nommé pour « faire monter les enchères » dans la discussion avec le partenaire de l’UE.  Il était important de signifier que dans une telle éventualité, la Grèce avait les moyens de trouver de l’aide ailleurs. Mais pour être efficace, une menace doit être crédible. Pas sûr que celle-ci le fût aux yeux des partenaires grecs au sein de l’Union Européenne.

 

 

 

            En fait, les objectifs  tactiques d’Alexis Tsipras étaient sans doute plus modestes.  

 

Commentant sa visite à Moscou le 9 avril 2015, Amélie Poinsot, de Mediapart, le traduisit ainsi : « Bien sûr, cette visite a aussi un aspect symbolique : le gouvernement grec veut envoyer un message aux Européens, leur montrer qu'il a encore des marges de manœuvre, que la Grèce est un membre important de l'UE avec qui il faut compter. » (11). D’autres sont plus explicites : « … et donc (les Grecs) ils menacent ils disent voilà : on a un pouvoir de nuisance, attention… »[2] en supposant une sorte de chantage :  « si je n’obtiens pas satisfaction sur la gestion de ma  dette publique, vous n’obtiendrez pas mon vote sur les sanctions contre Moscou ».

 

            On pourrait se dire : « Qu’importe tant que le vote grec est trop minoritaire pour emporter la décision ». Or, comme nous l’avons vu, c’était de moins en moins le cas au fur et à mesure que la « lassitude » gagnait les représentants d’un nombre de plus en plus important d’Etats-membres. De fait, lors du conseil des ministres des affaires étrangères du 29 janvier 2015, deux jours après son entrée en fonction et sa protestation vigoureuse contre sa mise à l’écart du processus de décision, le gouvernement d’Alexis Tsipras acceptait finalement le renforcement des sanctions contre la Russie : élargissement des sanctions individuelles contre des personnes et des « entités » russes et ukrainiennes pro-russes (gel des avoirs et interdiction de visa pour l’UE), condamnation des violences ayant entraîné la mort d’une trentaine de personnes à Marioupol, appel au respect des accords de Minsk signés en septembre 2014. Il est vrai que ce compromis n’a pas été accepté sans d’âpres discussions, entre des Etats-membres très en pointe (Royaume Uni, Pologne, Etats baltes…) et d’autres plus réticents, dont la liste ne cessait de s’allonger (Grèce et Chypre, mais aussi les autres pays du pourtour méditerranéen comme le Portugal, Espagne et l’Italie, mais aussi l’Autriche, la Tchéquie, la Slovaquie, …) (29). La Grèce n’était donc pas seule à peser sur les débats et pouvait donc s’en prévaloir auprès de l’interlocuteur russe, tout en faisant valoir à l’interlocuteur européen qu’elle s’était montrée loyale en signant finalement le communiqué commun et que, selon son nouveau ministre des affaires étrangères, Nikos Kotzias, elle  ne serait pas « le vilain petit canard » et qu’il n’était pas, lui, « le fantoche des Russes » (29). Le cheval de Troie aurait-il accouché d’une souris ?

 

 

 

 Il existe donc une autonomie relative de la parole diplomatique, réductible  ni à l’état de l’opinion publique ni à l’interdépendance économique. Elle s’explique avant tout par le fait que, à cause de son caractère conventionnel au sens théâtral, cette parole n’a qu’un rapport relativement lointain avec la réalité des relations entre les peuples. Les acteurs diplomatiques sont vraiment les seuls auteurs de la parole diplomatique, qui est un objet en soi.

 

Il est donc plus que temps de s’intéresser à ceux qui la produisent, cette parole. La réponse à la question : « qui parle » peut nous être d’un grand secours pour comprendre la signification et son sens, et en l’occurrence pour  comprendre le caractère pro-russe ou pro-slave des positions grecques.

 



[1] Formalisé un temps par la CEI (Communauté des Etats Indépendants), que Vladimir Poutine tenta de ressusciter en 2009.

[2] Pascal Richet  (déjà cité), dans le débat économique l’opposant sur France Inter  à Dominique Seux, le  30 janvier 2015.

 

Qui parle ?

 

         Si les affinités entre les peuples ne suffisent pas à rendre compte des « rapprochements » entre Moscou et Athènes, voyons si les affinités idéologiques entre les dirigeants pourraient expliquer ces rapprochements, et voyons si ces affinités ont un quelconque caractère religieux.

 

 

 

            Alexis Tsipras, à la tête d’une coalition de gauche[1], est arrivé aux commandes à Athènes en janvier 2015. Il a confié la diplomatie grecque à  Nikos Kotzias, un universitaire, ancien responsable  des Jeunesses communistes et ex cadre stalinien du KKE (parti communiste très proche de Moscou durant la guerre froide) (11).  On dit de lui qu’il est « très russophile » (28) que « c’est un « idéologue » (34). Rappelons que sa démission, en octobre 2018, a coïncidé précisément avec le refroidissement des relations entre la Grèce et la Russie (42). Cela pourrait signifier que l’état de ces relations porte la marque personnelle de ce ministre, que celui-ci est personnellement attaché à ce que ces relations soient « bonnes » au sens de la parole diplomatique. Un ministre marxiste des Affaires étrangères, un premier ministre qui se déclare athée : on voit donc que, côté grec, ce n’est pas la religion orthodoxe qui caractérise l’idéologie au pouvoir entre 2015 et 2018.

 

 

 

            Côté russe en revanche, on voit un Vladimir Poutine, ancien cadre du KGB qui a servi le pouvoir à une époque où la religion était interdite,  faire montre aujourd’hui d’une ferveur religieuse ostentatoire. Difficile dans ces conditions de croire en la sincérité d’une telle ferveur. En fait, il s’agit fort peu de foi, davantage de religion, et surtout de politique : certes, le sentiment religieux du peuple russe est bien vivace, et s’il en fallait une preuve il suffirait de constater l’importance que le  pouvoir y attache. Au-delà du sentiment religieux, il existe surtout un besoin de retrouver une fierté nationale qui fut mise à mal dans les premières années qui ont suivi la dissolution de l’URSS. Le pouvoir russe de Poutine et Medvedev a  instrumentalisé la religion, pour en faire l’un des piliers, avec le nationalisme slave, de l’identité russe (8).  Les faits justifient ici une approche réaliste de la parole diplomatique, qui conteste la sincérité de cette parole. Nous ne sommes pas dans un rapport de reflet dans lequel la conscience religieuse du peuple russe serait déterminante et dicterait la parole des dirigeants. Ce sont plutôt ces derniers qui ont la main sur la conscience religieuse populaire.

 

            En admettant que les dirigeants russes et grecs eussent été animés d’une même foi chrétienne orthodoxe et en supposant cette foi sincère de part et d’autre, cela n’eût pas suffi à rapprocher les deux Etats, ou à comprendre les rapprochements contenus dans leurs paroles diplomatiques respectives. En effet, des événements récents nous rappellent opportunément que le « monde orthodoxe » ne forme pas un bloc unifié. Un autre pays d’Europe centrale à majorité orthodoxe et dans lequel cette Eglise joue un rôle de tout premier plan s’est opposé dramatiquement à la Russie à partir de 2014 : l’Ukraine. De ce conflit a résulté, sur le plan religieux, un schisme (41)  entre les patriarcats respectifs de Moscou et de Constantinople (20). De fait, les Eglises grecque et russe se retrouvent séparées, ce qui n’est pas un facteur a priori favorable au rapprochement des prises de positions diplomatiques entre les deux pays.

 

 

 



[1] Si l’on excepte la composante marginale de l’ANEL, qui a obtenu, avec 4,75% des voix, 13 sièges à l’assemblée, tandis que Syriza, classé à gauche, avait envoyé 149 députés (9

 

 

Pour conclure...

 

            Ni la dépendance économique, qu’elle soit à l’égard de la Russie ou de l’Union européenne, ni l’influence d’une quelconque opinion publique, ni même la tactique diplomatique ne suffisent donc à comprendre la constance d’un certain soutien grec à Moscou et l’accentuation de ce soutien à partir de 2015, avant, il est vrai,  le refroidissement de 2018. Même si chacun de ces facteurs a sa part de vérité, j’aimerais les compléter par l’hypothèse qui suit : la représentation selon laquelle « les ennemis de nos ennemis sont nos amis », qui forme une partie de la conscience collective, habite parfois les élites intellectuelles et les décideurs, surtout si ces derniers sont persuadés qu’ils doivent en tenir compte parce qu’elle est ancrée dans l’ « opinion publique ». Ainsi, pour un marxiste, l’impérialisme du capitalisme occidental reste l’ennemi principal. Rien ne le symbolise mieux que le FMI, son argentier, et l’Otan, son bras armé. Comme nous l’avons vu dès l’introduction de cet article, la Russie de Vladimir Poutine, qui a renoncé au projet communiste, a cependant vécu l’élargissement de l’Otan comme une humiliation et une menace d’encerclement. Cela peut suffire à inciter certains acteurs politiques qui se réclament aujourd’hui du marxisme à soutenir sa politique. Peut-être le rôle joué par Nikos Kotzias dans la politique étrangère grecque s’explique-t-il ainsi, d’autant plus que cette politique, parfaitement compatible avec un maintien dans l’Otan, n’était guère coûteuse en enjeu et relevait largement de la posture.

 

            Quoi qu’il en soit, la question initiale reste posée : sur quoi repose la survie de la guerre froide à la disparition du communisme en Russie ? Certains, écrivais-je, croient avoir trouvé la réponse. L’évocation d’un « axe orthodoxe » pouvait suggérer qu’un nouveau clivage avait remplacé l’ancien clivage idéologique entre les deux systèmes capitaliste et socialiste. Ce nouveau clivage serait religieux. Il opposerait un « Est » qui serait chrétien orthodoxe  et un « Ouest » qui serait quoi, au fait ?  Catholique, laïque, athée ?

 

            Ce n’était pas mon ambition ici d’élucider la survie de la guerre froide. D’autres s’y sont attelés avec un certain bonheur (2), (4), (6),  en sachant résister à la tentation de voir systématiquement des « amis » dans les « ennemis de leurs ennemis ».

 

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